Quiconque a étudié la Guemara connaît les noms de Rav et Chmouel – ces deux grands maîtres amoraïm qui étaient collègues. Ils vécurent à l’époque de la première génération d’Amoraïm et dirigèrent les deux grandes yeshivoth (académies de Torah) de Soura et Nehardéa, en Babylonie. Commençons par Rav.
Rav naquit en Babylonie, où existaient de grandes communautés juives à cette époque. Quand Rabbi Juda le Prince vivait en Terre d’Israël, de nombreux grands érudits de la Torah s’y rendirent pour étudier sous la direction de ce grand Sage. Rabbi Hiyya et ses fils Rav Hanina et Lévi furent parmi ceux qui voyagèrent en Terre d’Israël et apportèrent une aide précieuse à Rabbi Juda dans sa compilation de la Michna. Rav comptait également parmi ces érudits.
« Rav » était un titre d’honneur que lui donnèrent les Juifs, tout comme Rabbi Juda le Prince était appelé simplement « Rabbi ». Rav s’appelait en réalité Abba et son père s’appelait Ayvou (Ayvoh).
Il appartenait à une célèbre famille d’érudits, son père étant également un grand sage. Le père de Rav était l’un de cinq frères, tous érudits de la Torah, notamment Rabbi Hiyya bar Abba, grand ami de Rabbi Juda.
Rav était célèbre non seulement pour son brillant intellect et sa grande connaissance, mais aussi pour sa belle apparence. C’était un homme de noble prestance, grand et fort. Il était donc souvent appelé Abba Arikha (Abba le Grand).
Rav en Terre d’Israël
Rav se rendit en Terre d’Israël dans sa jeunesse. Il étudia auprès de son oncle Rabbi Hiyya, qui lui porta une grande affection. Rav connut un tel succès dans ses études que Rabbi Hiyya le nomma son « interprète » (chaque doyen avait un érudit qui commentait et développait ses enseignements). Rav fut ordonné rabbin par Rabbi Hiyya. Rabbi Hiyya le traita tel son propre fils, et il l’appelait par des noms affectueux.
Comme Rabbi Hiyya était un ami proche de Rabbi Juda le Prince, il présenta Rav devant Rabbi Juda. Ce dernier l’invita à dîner avec lui et Rabbi Hiyya. Rabbi Hiyya instruisit Rav sur comment il devait se comporter dans la demeure princière de Rabbi Juda.
Après que Rav eut acquis Torah et sagesse, il décida de faire une courte visite en Babylonie. Il arriva à Nehardéa, où il résolut de nombreuses questions juridiques complexes.
Ses parents moururent pendant qu’il était en Babylonie. Quand Rav retourna en Terre d’Israël, Rabbi Hiyya lui demanda si son père était encore vivant. Ne voulant pas porter de tristes nouvelles, Rav répondit : « Pourquoi ne demandes-tu pas si ma mère vit encore ? » Rabbi Hiyya demanda alors : « Ta mère est-elle vivante ? » Rav répondit de nouveau par une question : « Et mon père vit-il ? » Rabbi Hiyya comprit par la forme des réponses de Rav que ses deux parents étaient décédés.
La grandeur de Rav
À son retour en Terre d’Israël, il s’attacha plus que jamais à Rabbi Juda. Il étudia dans sa yeshiva et compta parmi ses disciples les plus remarquables. Rabbi Juda le nomma membre de son tribunal et quand il transféra son tribunal à Tsippori, il emmena Rav avec lui.
La haute estime avec laquelle Rav était considéré par les autres Amoraïm se reflète dans le Talmud1 : Quand Issi bar Hinni mentionna Rav en présence de Rabbi Yo’hanane, il l’appela « Abba Arikha ». Rabbi Yo’hanane se tourna vers lui avec colère et dit : « Oses-tu l’appeler “Abba Arikha” ? Je me souviens quand j’étais assis dix-sept rangées derrière Rav dans la yeshiva de Rabbi Juda, et des étincelles de feu allaient de la bouche de Rav à celle de son maître et en revenaient, et je ne parvenais même pas à comprendre leur conversation ! »
Rav était aussi réputé pour sa vaste érudition en différents domaines tels que la médecine et l’étude de la nature. Il distinguait les aliments bénéfiques des aliments nuisibles. Il connaissait les mœurs des animaux et des oiseaux. Il avait une connaissance claire et vaste de la géographie, etc. Il étudiait ces sujets profanes afin d’être en meilleure position pour décider sur les questions juridiques relevant de ces domaines. Par exemple, le Talmud de Jérusalem relate que Rav apprit d’un berger pendant dix-huit mois comment distinguer les défauts permanents des défauts temporaires chez les animaux. Ainsi pouvait-il déterminer avec certitude quel défaut rend un animal premier-né impropre.
Rav était aussi un linguiste de talent. Il maîtrisait le perse, le grec et l’araméen. Il connaissait également les méthodes des affaires et des commerçants. Beaucoup de ses maximes dans ce domaine figurent dans le Talmud.
Nous citerons ici quelques-unes de ses maximes à titre d’exemples :
« Mieux vaut être maudit que de maudire. »2
« Un chameau vint mendier des cornes, alors ses oreilles furent coupées »,3 signifiant que quiconque cherche à obtenir trop perd même ce qu’il a.
« Mieux vaut avoir un pot de terre qu’une grande quantité sur le toit »,4 signifiant : mieux vaut peu à portée de main que beaucoup au loin.
Rav disait qu’un père ne devrait jamais témoigner plus d’amour à un enfant qu’à un autre, parce qu’une telle action cause de la jalousie entre les enfants, à l’instar de Joseph et de ses frères.
Rav était très humble et recherchait toujours la paix. Si d’aventure quelqu’un l’offensait, c’était lui qui allait demander pardon à cette personne afin de rétablir la concorde.
Le retour en Babylonie
Rav décida plus tard de retourner en Babylonie afin de renforcer la position de la Torah et du judaïsme dans ce pays.
À son retour en Babylonie, il trouva plusieurs grands érudits à la tête de la communauté juive de ce pays. À Nehardéa, le doyen était Rav Shila, l’Exilarque (dirigeant des Juifs en exil) était Mar Oukva, et Chmouel était dayane (juge).
Bien que Rav surpassât ces érudits en connaissance de la Torah et en sagesse, il ne voulait usurper aucune de leurs fonctions.
Rav arriva discrètement, sans décliner son identité. Personne ne le reconnut dès son arrivée à Nehardéa. En ce temps-là, Rav Shila n’avait pas d’interprète, alors Rav offrit ses services. Sa grande sagesse ne tarda pas à se manifester. Quand Rav Shila reconnut Rav, il s’exclama : « Je ne suis pas digne de t’avoir comme interprète. » Rav répondit, cependant : « Si quelqu’un se loue pour la journée, il est tenu d’accomplir tout travail qui lui est donné. »
Rav resta peu de temps à Nehardéa, se liant d’amitié avec Chmouel, bien que Chmouel fût plus jeune que lui.
Rav respectait grandement tous les érudits de la Torah, même ceux d’un niveau inférieur au sien, mais quand se posait une question juridique nécessitant son interprétation, il exprimait son opinion ouvertement. Selon ses propres termes : « Quand une question de ‘hiloul haChem (profanation du Saint Nom) se pose, on n’a pas besoin de respecter les sentiments même d’une personne éminente. »5
Rav fut nommé par l’Exilarque à un poste d’Inspecteur des Marchés, pour que les commerçants respectent les poids exacts et traitent honnêtement.
Rav possédait une brasserie, mais elle ne prospéra pas et il connut la pauvreté. Rav Shila mourut en ce temps-là, mais Rav ne voulait pas occuper le poste vacant par égard pour Chmouel. Rav décida de quitter Nehardéa et de s’installer dans un endroit où l’étude de la Torah ne s’était pas encore épanouie. Il voyagea de ville en ville propageant la Torah, formant de nombreux disciples et fortifiant la vie spirituelle de ses frères. Quand il arriva à Soura, Rav décida d’y rester et de faire de la ville un centre de Torah. Il établit une grande yeshiva, et des étudiants de toutes parts affluèrent vers lui. Sa situation matérielle s’améliora aussi et il acquit une belle fortune. Il devint également ami de la famille royale.
Tout en étant une personne extrêmement modeste, il demeurait inflexible comme le fer quand l’honneur de la Torah était en jeu.
L’histoire est racontée dans le Talmud6 de Rav envoyant un messager à un homme riche, le convoquant au tribunal. L’homme riche était fier de ses richesses, et plutôt que de se présenter aussitôt devant Rav, il fit porter avec arrogance un message à Rav disant : « Savez-vous combien je suis riche ? Tous les chameaux des Arabes ne pourraient porter même les clés de mes trésors. »
Quand Rav reçut le message, il déclara que cet homme perdrait bientôt ses richesses. Peu de temps après, le roi donna l’ordre que tous les biens de l’homme riche soient confisqués.
L’homme accourut alors chez Rav, implorant son pardon. Rav lui pardonna sur-le-champ, et pria pour lui. Peu de temps après, les possessions de cet homme lui furent rendues.
Rav fut pour les Juifs de Babylonie ce que Rabbi Juda Hanassi fut pour les Juifs de Terre d’Israël. Bien que Rav eût appartenu à la première génération d’Amoraïm, il est aussi compté parmi les derniers Tanaïm et il fut donc dit à son sujet : « Rav peut diverger d’opinion même avec un Tana. » Rav mourut dans sa vieillesse.
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