CHAPITRE 9
MICHNA
Comme indiqué dans la deuxième michna du septième chapitre, dans le cas de la génisse à la nuque brisée – ainsi qu’est nommé le rituel prescrit dans le cas d’un meurtre dont l’auteur n’a pas été identifié – les Anciens et les Cohanim de la ville la plus proche du cadavre doivent prononcer en langue sainte, c’est-à-dire en hébreu, les paroles de circonstance (voir Deut. 21, 7–8). Il est dit en effet (ibid. 21, 1–2) : « Si on trouve un cadavre, sur le sol que l’Éternel ton Dieu te donne en possession, gisant dans un champ, sans qu’on sache qui l’a frappé, tes Anciens et tes juges sortiront ; ils mesureront la distance des villes qui sont au voisinage de la victime. » Quelle est la procédure pour ce rituel ? Selon un premier Tana anonyme, trois membres du Grand Sanhédrin de Jérusalem sortaient pour mesurer la distance entre le corps et les villes avoisinantes et déterminer celle qui était la plus proche. Selon Rabbi Yehouda, il fallait cinq juges : deux sont déduits de l’expression « tes Anciens » qui est au pluriel ; deux autres sont déduits de l’expression « et tes juges » qui est également au pluriel, soit quatre juges, et comme un tribunal ne doit pas compter un nombre de juges qui soit pair – afin d’éviter un partage égal des voix, conformément à l’injonction (Ex. 23, 2) : « pour faire pencher dans le sens de la majorité » – on ajoutait encore un juge.
עֶגְלָה עֲרוּפָה בִּלְשׁוֹן הַקּוֹדֶשׁ שֶׁנֶּאֱמַר כִּי יִמָּצֵא חָלָל בָּאֲדָמָה וְיָצְאוּ זְקֵנֶיךָ וְשֹׁפְטֶיךָ שְׁלֹשָׁה מִבֵּית דִּין הַגָּדוֹל שֶׁבִּירוּשָׁלַיִם הָיוּ יוֹצְאִין רַבִּי יְהוּדָה אוֹמֵר חֲמִשָּׁה שֶׁנֶּאֱמַר זְקֵנֶיךָ שְׁנַיִם וְשֹׁפְטֶיךָ שְׁנַיִם וְאֵין בֵּית דִּין שָׁקוּל מוֹסִיפִין עֲלֵיהֶן עוֹד אֶחָד
Si le corps de la victime se trouvait enfoui sous un tas de pierres, ou pendu à un arbre, ou flottant sur l’eau, on ne brisait pas la nuque de la génisse, c’est-à-dire qu’on ne procédait pas au rituel. En effet, il est dit dans le verset (« Si on trouve une victime sur le sol . . . gisant dans un champ ») : « sur le sol » – et non enfoui sous un tas de pierres ; « gisant » – et non pendu à un arbre ; « dans un champ » – et non flottant sur l’eau. נִמְצָא טָמוּן בַּגַּל אוֹ תָּלוּי בָּאִילָן אוֹ צָף עַל פְּנֵי הַמַּיִם לֹא הָיוּ עוֹרְפִין שֶׁנֶּאֱמַר בָּאֲדָמָה וְלֹא טָמוּן בַּגַּל נֹפֵל וְלֹא תָּלוּי בָּאִילָן בַּשָּׂדֶה וְלֹא צָף עַל פְּנֵי הַמַּיִם
Si le corps était trouvé près de la frontière, ou à proximité d’une ville à majorité païenne, ou encore s’il était découvert près d’une ville sans tribunal, on ne brisait pas la nuque, c’est-à-dire qu’on ne procédait pas au rituel. Car on ne mesurait que la distance qui séparait le corps d’une ville où il y avait un tribunal. נִמְצָא סָמוּךְ לַסְּפָר אוֹ לְעִיר שֶׁרוּבָּהּ נׇכְרִים אוֹ לְעִיר שֶׁאֵין בָּהּ בֵּית דִּין לֹא הָיוּ עוֹרְפִין אֵין מוֹדְדִין אֶלָּא לְעִיר שֶׁיֵּשׁ בָּהּ בֵּית דִּין
GUEMARA Pour apporter la preuve que les juges participant au rituel de la génisse à la nuque brisée doivent faire leur déclaration en hébreu biblique, l’auteur de la michna cite les versets : « Si on trouve un cadavre sur le sol que l’Éternel ton Dieu te donne en possession, gisant dans un champ, sans qu’on sache qui l’a frappé, tes Anciens et tes juges sortiront ; ils mesureront la distance des villes qui sont au voisinage de la victime. » La guemara s’interroge : comment peut-il déduire de ces versets que c’est en langue sainte que les juges doivent s’exprimer ? Rabbi Abahou explique qu’il l’a appris parce qu’il est écrit à leur sujet (Deut. 21, 7) : « Ils proclameront et diront », et que plus loin il est écrit (ibid. 27, 14) à propos de l’annonce publique des bénédictions et des malédictions : « Les Lévites proclameront et diront. » Du fait que la proclamation dont il est question là-bas est en langue sainte (voir en 33a), nous apprenons qu’ici aussi elle est en langue sainte. גְּמָ׳ מַאי קָאָמַר אָמַר רַבִּי אֲבָהוּ הָכִי קָאָמַר שֶׁנֶּאֱמַר וְעָנוּ וְאָמְרוּ וּלְהַלָּן הוּא אוֹמֵר וְעָנוּ הַלְוִיִּם וְאָמְרוּ וְגוֹ׳ מָה עֲנִיָּיה הָאֲמוּרָה לְהַלָּן בִּלְשׁוֹן הַקּוֹדֶשׁ אַף כָּאן בִּלְשׁוֹן הַקּוֹדֶשׁ
Et comment faut-il procéder au rituel de la génisse à la nuque brisée ? Le verset dit : « Si on trouve un cadavre sur le sol . . . tes Anciens et tes juges sortiront. » D’après le Tana anonyme, trois membres du Grand Sanhédrin de Jérusalem sortaient pour mesurer la distance entre le cadavre et les villes avoisinantes et déterminer celle qui était la plus proche ; selon Rabbi Yehouda, il fallait cinq juges. וְסֵדֶר עֶגְלָה עֲרוּפָה כֵּיצַד כִּי יִמָּצֵא חָלָל בָּאֲדָמָה וְיָצְאוּ זְקֵנֶיךָ וְשֹׁפְטֶיךָ שְׁלֹשָׁה מִבֵּית דִּין הַגָּדוֹל שֶׁבִּירוּשָׁלַיִם הָיוּ יוֹצְאִין רַבִּי יְהוּדָה אוֹמֵר חֲמִשָּׁה וְכוּ׳

Le Talmud Steinsaltz (Steinsaltz Center)

Traduit paragraphe par paragraphe; commenté par le Rabbin Adin Even-Israël Steinsaltz.

Cette controverse est explicitée dans la baraïta suivante – Il est écrit : « Tes Anciens et tes juges sortiront. » « Tes Anciens », au pluriel, fait allusion à deux juges, « et tes juges » à deux autres. Et comme un tribunal ne doit pas compter un nombre de juges qui soit pair, on leur en ajoute encore un, ce qui fait un total de cinq juges. Telles sont les paroles de Rabbi Yehouda. En revanche, selon Rabbi Chim‘on – qui est le Tana anonyme de notre michna – l’expression « tes Anciens » renvoie à deux juges, et comme un tribunal ne doit pas compter un nombre de juges qui soit pair, il faut en ajouter encore un, ce qui fait donc un total de seulement trois juges. תָּנוּ רַבָּנַן וְיָצְאוּ זְקֵנֶיךָ וְשֹׁפְטֶיךָ זְקֵנֶיךָ שְׁנַיִם וְשֹׁפְטֶיךָ שְׁנַיִם וְאֵין בֵּית דִּין שָׁקוּל מוֹסִיפִין עֲלֵיהֶן עוֹד אֶחָד הֲרֵי כָּאן חֲמִשָּׁה דִּבְרֵי רַבִּי יְהוּדָה רַבִּי שִׁמְעוֹן אוֹמֵר זְקֵנֶיךָ שְׁנַיִם וְאֵין בֵּית דִּין שָׁקוּל מוֹסִיפִין עֲלֵיהֶן עוֹד אֶחָד הֲרֵי כָּאן שְׁלֹשָׁה
Pourtant Rabbi Chim‘on, s’étonne la guemara, devrait déduire lui aussi de la formule « et tes juges » qu’il faut deux autres juges ! Réponse : d’après lui, la Tora désigne par cette expression les plus éminents d’entre tes juges – à savoir ceux appartenant au Grand Sanhédrin. Et Rabbi Yehouda, demande la guemara, d’où apprend-il qu’il faut recourir aux juges les plus éminents ? Réponse : il le déduit du fait qu’il n’est pas écrit « les Anciens » mais « tes Anciens », ce qui signale que la Tora se réfère ici à des juges spécifiques, c’est-à-dire les membres du Grand Sanhédrin. וְרַבִּי שִׁמְעוֹן נָמֵי הָא כְּתִיב וְשֹׁפְטֶיךָ הָהוּא מִיבְּעֵי לֵיהּ לִמְיוּחָדִין שֶׁבְּשׁוֹפְטֶיךָ וְרַבִּי יְהוּדָה מִזִּקְנֵי זְקֵנֶיךָ נָפְקָא
Et Rabbi Chim‘on, demande la guemara, comment interprète-t-il la formule : « tes Anciens » ? Réponse : selon lui, si la Tora avait écrit « les Anciens », j’aurais pensé que cela s’applique même à des personnes âgées rencontrées au marché, c’est-à-dire sans aucune qualification. Aussi la Tora a-t-elle précisé : « tes Anciens ». Et si la Tora n’avait écrit que « tes Anciens », sans ajouter « tes juges », j’aurais pensé que même des membres d’un petit Sanhédrin (de vingt-trois) conviennent pour procéder au rituel. C’est pourquoi la Tora a aussi écrit : « et tes juges », ceci pour enseigner qu’il s’agit des membres les plus éminents d’entre tes juges (à savoir des membres du Grand Sanhédrin). וְרַבִּי שִׁמְעוֹן אִי כְּתַב רַחֲמָנָא זִקְנֵי הֲוָה אָמֵינָא אֲפִילּוּ זִקְנֵי הַשּׁוּק כְּתַב רַחֲמָנָא זְקֵנֶיךָ וְאִי כְּתַב רַחֲמָנָא זְקֵנֶיךָ הֲוָה אָמֵינָא אֲפִילּוּ סַנְהֶדְרִי קְטַנָּה כְּתַב רַחֲמָנָא וְשֹׁפְטֶיךָ לִמְיוּחָדִין שֶׁבְּשׁוֹפְטֶיךָ
Et Rabbi Yehouda, demande la guemara, d’où l’apprend-il ? Réponse : il l’apprend par une analogie sémantique entre « les Anciens » mentionnés ici et « les Anciens de l’assemblée » qui imposent leurs mains sur le taureau sacrifié en cas de faute involontaire commise par l’ensemble du peuple (voir Lév. 4, 15). De même que là-bas il s’agit des juges de la plus haute instance au sein de l’assemblée (voir Sanhédrin 13b), ici aussi il s’agit des juges de la plus haute instance au sein de l’assemblée, à savoir des juges du Grand Sanhédrin. וְרַבִּי יְהוּדָה גְּמַר זִקְנֵי זִקְנֵי מִזִּקְנֵי הָעֵדָה מָה לְהַלָּן מְיוּחָדִין שֶׁבָּעֵדָה אַף כָּאן מְיוּחָדִין שֶׁבָּעֵדָה
La guemara s’étonne : s’il apprend d’une analogie sémantique entre ces deux rituels quels juges sont requis, il aurait dû apprendre de la même manière toute la procédure, et donc aussi le nombre de juges requis ! En effet, dans le traité Sanhédrin (3b), il est inféré du texte biblique que cinq membres du Grand Sanhédrin doivent imposer leurs mains sur le taureau sacrifié. Pourquoi donc recourt-il à l’expression « tes Anciens et tes juges » afin d’établir le nombre de juges requis ? En réalité, conclut la guemara, Rabbi Yehouda n’apprend pas d’une analogie sémantique entre « les Anciens » mentionnés ici et « les Anciens » imposant leurs mains sur le taureau sacrifié en cas de faute involontaire commise par l’ensemble du peuple, mais, à l’instar de Rabbi Chim‘on, il apprend de l’expression « tes juges » l’obligation de faire appel à des membres du Sanhédrin pour mesurer la distance entre le cadavre et les villes du voisinage. Et quant au nombre de juges requis, il compte deux juges du fait qu’il est écrit « tes Anciens », et il en compte encore deux non pas de l’expression « tes juges », mais du vav – la conjonction de coordination « et » – de l’expression « et tes juges » [ve-choftékha]. Enfin, il en compte un cinquième pour aboutir à un nombre de juges impair. Et Rabbi Chim‘on ? אִי גָּמַר לִגְמְרַהּ לְכוּלַּהּ מִילְּתָא מֵהָתָם זְקֵנֶיךָ וְשֹׁפְטֶיךָ לְמָה לִי אֶלָּא וָיו וְשֹׁפְטֶיךָ לְמִנְיָנָא וְרַבִּי שִׁמְעוֹן