Le refus de Mordekhaï de se prosterner devant Haman constitue un moment charnière du récit de Pourim.
Tous les serviteurs du roi présents à la porte du palais s’agenouillaient et se prosternaient devant Haman, car tel était l’ordre du roi à son égard ; mais Mordekhaï ne s’agenouillait ni ne se prosternait.1
Pourquoi Mordekhaï ne s’est-il pas prosterné ? Une seule justification est consignée dans la Méguila : « Parce que je suis juif. »2
Si c’est l’obstination de Mordekhaï qui avait mis Haman en rage, c’est cette justification qui alimenta sa soif de vengeance et lui fit atteindre de toutes autres proportions. Haman ne voulait plus seulement tuer Mordekhaï : il complotait désormais d’anéantir l’ensemble du peuple juif. Il parvint finalement à convaincre le roi Assuérus de promulguer un décret génocidaire contre les Juifs.
La réponse de Mordekhaï « Parce que je suis juif », implique que l’identité juive et la prosternation devant Haman sont inconciliables. En d’autres termes : voilà quelque chose qu’un Juif ne saurait faire.
Or, la question n’est pas si simple : la Bible hébraïque regorge d’anecdotes dans lesquelles des individus vertueux – parmi eux des patriarches et des prophètes – se prosternèrent devant d’autres personnes, juives comme non juives, en signe de déférence et de respect. Il est donc évident qu’un autre facteur entre ici en jeu, propre à la personne de Haman.
Cela transparaît dans les termes mêmes de la Méguila, où la prosternation devant Haman est désignée par les expressions « s’agenouiller et se prosterner ». Dans l’ensemble du corpus biblique, cette terminologie n’apparaît qu’en lien avec la prosternation devant D.ieu. C’est là un signe manifeste qu’une dimension d’adoration religieuse était bel et bien présente. De fait, les Sages du Talmud tiennent pour évident que la raison pour laquelle Mordekhaï ne s’agenouilla ni ne se prosterna devant Haman est que ce dernier se considérait lui-même comme une divinité.3
Néanmoins, même en tenant compte de cet aspect supplémentaire, on pourrait se demander : eût-il été si grave que Mordekhaï se prosternât en signe de respect – ne serait-ce que pour sauver sa vie et celle de ses frères juifs ?
L’idolâtrie : un péché cardinal
Voici ce qu’il nous faut comprendre sur la nature même de la judéité.
Le judaïsme est une religion qui valorise la vie. Les prescriptions de la Torah peuvent être suspendues ne serait-ce que pour la possibilité de sauver une vie. Il existe cependant certains commandements si fondamentaux pour le tissu moral, social et spirituel du peuple juif que nous devons être prêts à donner notre vie plutôt que de les transgresser. L’un d’eux est l’idolâtrie. (Les deux autres sont le meurtre et les relations sexuelles illicites [adultère et inceste].)
Pour le dire simplement : si un Juif se voit contraint de choisir entre une mort certaine et l’adoration d’une divinité autre que le D.ieu unique du ciel et de la terre – pour un Juif, il n’existe qu’une seule option. Le fait qu’il n’agirait ainsi que par peur, qu’il n’ait pas la moindre foi en cette divinité, que ce ne soit qu’une mise en scène pour sauver sa vie – tout cela est sans pertinence. La règle selon laquelle « il vaut mieux accepter la mort que l’idolâtrie » vise précisément ce cas de figure – celui où l’acte d’adoration ne résulte que de la crainte de représailles mortelles.
Il semble que ce fut précisément la situation de Mordekhaï. Haman exigeait d’être adoré comme une divinité. Mordekhaï, en vertu de la loi de la Torah, devait refuser à tout prix.
Mordekhaï aurait-il pu faire une exception ?
Existe-t-il des cas où cette règle ne s’applique pas ?
Le Talmud cite l’opinion de Rava, l’un de ses sages les plus éminents, selon laquelle celui qui se prosterne devant une idole par crainte n’est pas passible de sanction. La lecture la plus simple de cette décision (qui est en effet la première et principale interprétation des Tossafot) est que Rava envisage le cas de celui qui n’aurait pas su résister : une personne est tenue de donner sa vie plutôt que de se prosterner devant une idole, même si elle n’y croit pas et ne le fait que par crainte. Rava dit seulement que, si elle n’a pas eu le courage de sacrifier sa vie, elle ne sera pas passible de la peine capitale pour le péché d’idolâtrie délibérée.4
Les Tossafot évoquent une autre lecture possible de ce passage du Talmud, citant ceux qui expliquent que le contexte de l’opinion de Rava est un cas où aucun des adorateurs ne croit réellement en cette prétendue divinité – ils se plient simplement à la contrainte par peur. Tout le monde comprend qu’il s’agit d’un être mortel, mais aussi d’un mégalomane puissant – mieux vaut donc s’exécuter et se plier à la comédie.
Selon cette lecture, Rava permettrait aux Juifs de se plier à la comédie eux aussi.
Si cette lecture est exacte, demandent les Tossafot, pourquoi Mordekhaï ne s’est-il pas prosterné devant Haman, en qui personne ne croyait vraiment comme en un dieu ?
L’une de leurs réponses consiste à invoquer la tradition du Midrash selon laquelle Haman portait sur lui une petite idole ou son effigie. Comme cette idole était effectivement vénérée par les Perses de l’époque, se prosterner devant Haman – même par crainte – aurait constitué une véritable idolâtrie.5
Mais ils soulèvent également un autre point, essentiel :
Mordekhaï était une personnalité publique, et la scène devant Haman était vraisemblablement aussi un événement public. À cela s’ajoutait un élément capital : ce que nous appelons le kidouch hachem, « la sanctification du Nom de D.ieu ».
Voilà l’essence même d’un Juif, sa vocation en ce monde : témoigner de la vérité de l’unique Auteur de toutes choses aux yeux du monde entier. Non seulement s’agit-il d’une mitsva de la Torah, ainsi qu’il est écrit : « Je serai sanctifié au sein des enfants d’Israël »6 – mais cela se situe au cœur de la Torah tout entière.
Se prosterner publiquement devant un être mortel qui se considère comme une divinité est l’exact opposé du kidouch hachem. Dans un tel cas, nous disent les Tossafot, tout acte pouvant être associé à l’idolâtrie est interdit selon toutes les opinions.
De plus, dans l’œuvre classique de l’enseignement ‘hassidique, le Tanya, nous apprenons que, si loin qu’un Juif se soit éloigné de la pratique juive, il recèle au plus profond de son âme un lien indéfectible avec D.ieu. C’est pourquoi, tout au long de notre histoire, d’innombrables Juifs ont sacrifié leur vie plutôt que de rendre hommage à l’idolâtrie – même si cela n’eût représenté qu’une allégeance de façade à des meurtriers tyranniques, sans la moindre foi réelle dans les idoles.7
Plus loin dans le récit
Nos Sages considèrent Mordekhaï comme l’un des Juifs les plus grands et les plus vertueux de l’histoire. « Mordekhaï, enseignent-ils, était, pour sa génération, à l’égal de Moïse pour la sienne. »8 Pourtant, au départ, tous les Juifs ne reconnaissaient pas sa véritable grandeur. Rava indique que le peuple lui-même était d’abord très critique à l’égard de Mordekhaï et affligé par son comportement.
Notant que Mordekhaï était décrit comme un descendant à la fois de Yéhouda et de Binyamin, Rava explique que les membres des deux tribus cherchaient à rejeter la faute sur l’autre – à cause de Mordekhaï et des troubles qu’il leur avait causés.9
Pourtant, à la fin du récit, tous se réjouissent de Mordekhaï et ces récriminations semblent se dissiper.
Pour comprendre cela, il nous faut remonter plus tôt dans le récit :
Le Talmud nous enseigne que le véritable déclencheur du décret contre les Juifs du récit de Pourim fut un événement survenu bien des années auparavant : une grande partie des Juifs s’étaient prosternés devant une idole érigée par Nabuchodonosor, une génération plus tôt.
Bien qu’ils ne se fussent prosternés que par crainte des représailles et de la mort, ils étaient tenus de risquer leur vie pour sanctifier le Nom de D.ieu, tout comme Daniel l’avait fait et tout comme ‘Hanania, Mishaël et Azaria l’avaient fait. Ce fut là l’une des raisons pour lesquelles D.ieu leur fit subir, en guise de châtiment, le décret de Haman qui les menaçait de mort. Et, plus récemment, beaucoup avaient participé au festin préparé par Assuérus. Selon les termes du Talmud :
« Pourquoi les Juifs de cette génération furent-ils menacés d’extermination ? Parce qu’ils avaient pris plaisir au festin qu’Assuérus avait préparé. »10
Voilà qui éclaire d’un jour singulier les actes de Mordekhaï, tels que les comprend Rava en particulier.11 Loin de mettre le peuple juif en péril, le refus de Mordekhaï était précisément le remède dont il avait besoin.
La connaissance intime de Mordekhaï de l’enjeu du festin
Le Talmud est clair : le problème ne résidait pas tant dans le fait d’avoir assisté au festin – ce à quoi ils pouvaient effectivement avoir été tenus – mais dans le fait d’y avoir pris plaisir. Ils se glorifiaient d’être enfin assimilés à la culture perse et d’être conviés à se plonger dans la débauche et le caractère licencieux du festin.12
Le peuple juif avait commencé à s’abandonner à l’ordre naturel des choses, perdant de vue sa mission unique et éternelle en tant que peuple élu, « royaume de prêtres et nation sainte ». Ce faisant, il s’exposait aussi au destin qui est celui d’une petite nation soumise à l’ordre naturel des choses : une prompte disparition dans l’oubli.
Tant que le peuple juif demeurait un peuple élu et singulier, il restait invulnérable et éternel. Si le peuple juif n’était qu’une nation comme les autres, il n’aurait plus de raison d’exister.
C’était là, nous disent nos Sages, l’une des raisons sous-jacentes pour lesquelles Assuérus organisa ce festin. Il savait que, d’après les prophéties, l’exil babylonien était destiné à prendre fin et que le peuple juif recouvrerait son autonomie dans la Terre d’Israël. Il cherchait donc à pousser les Juifs à renier et à rejeter tout ce qui faisait leur singularité, afin qu’ils se fondent dans l’Empire perse – de sorte que, le moment venu, il n’y ait plus de peuple distinct auquel cette prophétie pût s’appliquer.13
À cette fin, dit Rava, Assuérus utilisa délibérément lors de son festin de nombreux objets précieux pillés lors de la destruction du Temple à Jérusalem.14 Rava relève aussi que Mordekhaï fut en réalité nommé responsable officiel lors du festin.15 On peut donc raisonnablement conclure, selon Rava, que Mordekhaï avait une connaissance directe des véritables intentions du festin. C’est précisément pourquoi il s’efforça si intensément de dissuader les Juifs d’y assister.16
Un enseignement supplémentaire de Rava : en décrivant comment Mordekhaï avait été exilé de Jérusalem en compagnie du roi Ye’honya, le texte emploie un terme singulier17 qui semble indiquer que Mordekhaï était parti en exil de son propre gré. Pourquoi aurait-il fait cela ?
Rava l’explique ainsi : Mordekhaï était le guide spirituel du peuple juif. Il percevait que les fondements mêmes de la nation juive, tant spirituels que physiques, étaient en péril de s’effondrer et que le peuple juif allait disparaître. Perdu en Babylonie, il serait devenu simplement une autre nation assimilée à la culture dominante de l’époque, un autre château de sable emporté par les marées de l’histoire.18 C’est pourquoi, dit Rava, Mordekhaï quitta Israël pour la Babylonie avec l’intention d’empêcher cela.19
Mordekhaï, le héros
Oui, au début du récit, selon Rava, de nombreux Juifs purent se montrer irrités par le refus de Mordekhaï de se prosterner. Mais non seulement refusa-t-il, mais le verset nous indique qu’il le fit délibérément, à plusieurs reprises, en public. Le sacrifice de soi de Mordekhaï finit par inspirer et galvaniser l’ensemble du peuple pour qu’il revînt à D.ieu par le jeûne et la prière.20
Nos Sages rapportent aussi que Mordekhaï rassembla 22 000 enfants juifs pour leur enseigner la Torah, et que ces enfants étaient si inspirés qu’ils étaient prêts à donner leur vie aux côtés de Mordekhaï plutôt que d’abandonner leurs convictions.21
Le décret génocidaire ne frappait, après tout, que ceux qui s’identifiaient comme Juifs. Sans l’inspiration de Mordekhaï, il est fort probable que des Juifs auraient dissimulé leur identité. Mais l’exemple de Mordekhaï les poussa à proclamer haut et fort : « Nous sommes Juifs, nous vivons en Juifs, et nous mourrons en Juifs. »
Ce faisant, le peuple traçait une frontière existentielle définissant son identité en tant que nation. De même qu’une cellule vivante est préservée par la membrane qui la définit, cette frontière du kidouch hachem préserva le peuple juif.
Comme Rava lui-même nous l’indique, tous les Juifs se réjouirent finalement de l’élévation de Mordekhaï,22 ayant compris l’héroïsme intrépide et le dévouement sans limites dont Mordekhaï avait fait preuve pour sauver l’ensemble de la nation.
Peut-être y a-t-il là un autre sens à la célèbre déclaration du Talmud23 :
« Rava a dit : Une personne est tenue de boire à Pourim jusqu’à ne plus savoir la différence entre “maudit soit Haman” et “béni soit Mordekhaï”. »
En lisant le récit de Pourim, on pourrait peut-être penser à tort que Mordekhaï avait commis une erreur. Il aurait dû se prosterner devant Haman pour éviter de le mettre en colère ou de le provoquer. On pourrait même soutenir qu’il était convenable d’assister au festin de boisson d’Assuérus et d’en prendre plaisir – festin auquel nous faisons référence lorsque nous buvons à Pourim.
Mais si le récit de Pourim nous enseigne quelque chose, c’est que nous pouvons transcender nos conceptions étroites de l’ordre des choses pour atteindre une vision plus haute du destin et de la mission éternels de notre peuple. C’est à cette vision transcendante que Rava fait allusion lorsqu’il parle d’atteindre un niveau de « non-savoir » – c’est-à-dire au-delà du savoir du naïf habitant du monde naturel, vers une manière divine de connaître, ce que nous nommons émouna – la foi.
Et c’est cette vision transcendante de la foi qui finit par renverser entièrement l’ordre naturel des événements.
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