1:1 Les cieux et la terre. Les termes « cieux » et « terre » sont relatifs. Au plan physique, « cieux » désigne le ciel et tous les corps célestes qui apparaissent lui appartenir, tandis que « terre » désigne le sol. À une plus grande échelle, « terre » inclut l’univers physique entier, tandis que « cieux » désigne les mondes spirituels. De façon analogue, divers mondes spirituels peuvent être qualifiés de « cieux » et de « terre » au regard les uns des autres.
En tout état de cause, la division archétypale de la réalité à un degré donné entre « cieux » et « terre » procède d’une dualité de consciences au sein de la Création – des domaines de conscience plus ou moins vive du divin. La chose était nécessaire afin de faciliter l’aboutissement de la création, qui est de faire de ce « bas » monde une demeure pour D.ieu, car pour faire du bas monde une demeure pour D.ieu, il faut au préalable qu’il y ait un monde inférieur, et qu’il y ait ensuite un monde supérieur (qui n’est pas lui-même D.ieu) à travers lequel le monde inférieur puisse atteindre des degrés plus hauts de conscience du divin.
Cette division conceptuelle implique de fait une perspective géocentrique – autrement dit, que « cieux » définit ce qui est au-dessus et au-delà de la « terre » et que notre perspective de la Création s’oriente depuis la terre.
Au plan scientifique, nous sommes aujourd’hui habitués à la vision héliocentrique (copernicienne) du système solaire plutôt qu’à l’antique vision géocentrique (ptolémaïque). Cependant, selon la théorie de la relativité, aucune de ces visions ne possède de validité scientifique absolue ; la préférence actuelle pour la vision héliocentrique tient au fait qu’elle simplifie les équations décrivant le mouvement des planètes. Objectivement, cependant, il est scientifiquement défendable d’accepter la vision géocentrique de la Torah.1
1:2 L’Esprit de D.ieu. La Présence de D.ieu désirait, pour ainsi dire, résider sur la terre, mais elle n’était pas en mesure de le faire, car la terre n’y était pas préparée. Cette incompatibilité initia tout le processus de création qui s’ensuivit.
Les sages appellent également cet esprit « l’esprit du Messie »,2 autrement dit le rédempteur appelé à amener le monde à sa perfection. La vision de l’accomplissement et de la perfection de la Création était ainsi présente depuis le tout début, et constitue un élément inhérent à la réalité : celle-ci est conçue pour aspirer à la rédemption ultime et pour progresser dans sa direction. Tous les événements postérieurs à la Création constituent des étapes menant vers ce but ultime.3
1:3 Lumière. En dépit de l’état initial lugubre de la réalité – vide, chaos et ténèbres –, la lumière jaillit et illumina le monde. La leçon est ici pour nous que, pour déprimante qu’apparaisse une situation, nous ne devons pas désespérer : à tout moment D.ieu peut retourner la situation de sorte que la lumière et l’ordre chassent l’obscurité et le chaos.4
1:4 D.ieu sauvegarda cette qualité de lumière. Ce n’est pas seulement la lumière, mais le monde entier qui fut d’emblée créé par D.ieu dans toute son ultime perfection.5 Même si cette perfection fut temporaire et que D.ieu réduisit sa qualité ou son intensité dans la plupart des aspects de la réalité, l’expérience initiale de perfection imprégna la réalité de l’élan et du potentiel nécessaires pour la restaurer par la suite.6 Bien que nous soyons accoutumés à percevoir notre réalité ordinaire comme « normale », et les changements qui affecteront la réalité lors de l’ère messianique comme « miraculeux », il se trouve que la réalité qui nous est familière est en fait une aberration de l’état naturel du monde, et que la rédemption messianique ne fera que restaurer la réalité à sa condition naturelle.
Que la lumière était bonne. « Bonne » est un terme relatif : ce qui est « bien » ou « bon » l’est par comparaison avec ce qui n’est pas aussi bon. Dans cette perspective, les différentes occurrences de l’expression « c’était bien » font allusion aux mondes spirituels élevés. Les mondes spirituels sont de fait plus élevés sur l’échelle de la spiritualité que le monde matériel, mais précisément pour cette raison ils lui sont inférieurs pour ce qui est de leur disposition à épanouir le projet de D.ieu pour la Création.7
1:5 Il y eut le soir, il y eut le matin. Ainsi, la Torah définit le « jour » comme la période de vingt-quatre heures qui va d’une tombée de la nuit à la suivante. C’est pourquoi, par exemple, le Chabbat et les Fêtes commencent tous la « veille » au soir.
1:8 Un deuxième jour. D.ieu créa également les anges ce jour-là.8 Les anges, qui habitent certains des mondes spirituels, constituent des « incarnations » des attributs de D.ieu ou des messagers qu’Il crée ponctuellement pour des missions particulières. Les anges qui incarnent les attributs divins de miséricorde et de rigueur constituent la « cour de justice » de D.ieu,9 laquelle juge les cas en fonction des principes de justice et de compassion avec lesquels D.ieu créa le monde. Mi’hael10 est à la tête des anges de la miséricorde et Gabriel est à la tête des anges de la rigueur.11
En ce jour, D.ieu créa également le purgatoire, un monde spirituel destiné à purger les âmes errantes de l’impureté spirituelle qu’elles accumuleraient du fait des mauvaises actions commises au cours de leur vie sur la terre.12
1:10 D.ieu appela la terre ferme « terre ». Chaque lieu fut empreint de sa spécificité en fonction des différentes combinaisons des variables géographiques propres à chacun. Cette répartition en régions géographiques distinctes disposa encore le monde à accueillir l’humanité car elle permit la propagation de différentes cultures, dont chacune révélerait le divin inhérent au monde d’une façon propre à elle. D.ieu désigna le futur Pays d’Israël comme celui du futur peuple juif. Cependant, cette désignation ne rendit pas encore le Pays d’Israël qualitativement différent de tout autre lieu sur terre : cette transformation ne se produisit que lorsque le peuple juif pénétra dans le pays et le conquit.13
1:16 Les deux grands luminaires. Le soleil et la lune étaient originellement de même dimension, mais la lune protesta immédiatement contre le fait de régner conjointement avec le soleil, de sorte que D.ieu la réduisit. Lorsqu’elle se plaignit d’un tel traitement, D.ieu tenta de l’apaiser en remarquant que sa lumière réduite rendrait visible la lumière des étoiles, lui donnant ainsi l’apparence d’être accompagnée de nombreux serviteurs ; voyant que l’argument ne porta pas, D.ieu promit que, dans le futur, une offrande d’expiation serait apportée au Temple lors de chaque nouvelle lune en Son nom pour l’avoir diminuée.14 Dans le futur messianique, la lumière de la lune sera de nouveau de la même intensité que celle du soleil.15
1:26 Régnera. Le but de la Création est que nous « conquérions » le monde en imprégnant la réalité finie de la conscience de l’infinité de D.ieu. En toute logique, il semble que c’est une chose que D.ieu seul puisse accomplir, dans la mesure où Lui seul peut transcender l’ordre naturel et limité qu’Il a Lui-même établi. Mais c’est cependant à nous que D.ieu a délégué la conquête du monde.
L’outil que D.ieu nous donne pour accomplir cet exploit est la Torah. La Torah se trouve à la fois « à l’intérieur » et « à l’extérieur » du monde : elle est « dans » le monde en ce qu’elle exprime la volonté de D.ieu dans des contextes terrestres – comment conduire les affaires, comment observer le Chabbat, etc. Mais en même temps, la Torah est « à l’extérieur » du monde : elle nous permet de transcender les limitations du monde et de gravir l’échelle de la conscience du divin. La Torah constitue ainsi le pont entre le divin et le monde.
Du fait que nous « assistons » D.ieu dans cette mission – même si c’est dans la Torah que nous en puisons l’aptitude – nos efforts sont portés à notre actif. Selon l’expression du Talmud, nous devenons « les partenaires de D.ieu dans [l’accomplissement de] la Création. »16
Cependant, le pouvoir de régner implique aussi une certaine responsabilité. En nous investissant de la tâche d’épanouir la création, D.ieu nous en a également rendus responsables. Si nous réussissons, toute la Création en bénéficie ; si nous échouons, toute la Création en pâtit. L’effusion de la bienfaisance divine au sein du monde et de toutes ses créatures dépend de nos actes.17
1:27 Il les créa mâle et femelle. La partie mâle de l’être humain n’avait pas d’autre conscience de la partie femelle attachée à lui que celle d’une extension de lui-même ; c’est pourquoi, par la suite,18 il ressent qu’il a été créé sans compagne. Du fait que cet humain androgyne était l’être créé « à l’image de D.ieu », il s’ensuit que D.ieu est, pour ainsi dire, à la fois mâle et femelle, et comporte les attributs associés aux deux.
1:28 D.ieu les bénit et D.ieu leur dit. D’une façon générale, le fait même de donner des ordres implique des conséquences pour l’obéissance ou la désobéissance à ces ordres. Aussi, dès l’aube de la création, il était implicite que D.ieu récompenserait l’obéissance à Sa volonté et réprimerait la désobéissance. En outre, le fait même que D.ieu ait créé le monde dans un certain but implique qu’Il attend de l’humanité qu’elle se conduise d’une façon qui fasse écho à ce but, en favorisant une marche effective du monde et en maintenant une société juste et qui porte la marque du divin.
Ce corpus de commandements explicites et d’attentes implicites, associé à d’autres normes édifiantes adoptées de plein gré par l’humanité à travers les années, forma un système législatif universel auquel tous les peuples furent assujettis. Toutes les conduites déviantes étaient passibles de punition par D.ieu, et dans certains cas, par les humains. L’âge auquel les gens devenaient légalement justiciables dans ce système était cent ans.
Ce système législatif demeura en vigueur jusqu’à l’événement du don de la Torah au mont Sinaï. C’est à ce moment que la distinction au plan légal entre Juifs et non-juifs fut formalisée, lorsque D.ieu assujettit l’humanité entière aux Sept Lois Noa’hides, et le peuple juif en particulier, au système législatif fixé pour lui dans la Torah. En outre,19 l’âge de la culpabilité pour la transgression d’un commandement explicitement donné par D.ieu fut réduit à treize ans pour les hommes et à douze ans pour les femmes.20
Fructifiez et proliférez. Peupler le monde d’humains créés à l’image de D.ieu constitue un aspect essentiel de la mission donnée par D.ieu à l’humanité de pénétrer le monde de la conscience du divin, en particulier si l’humanité veut se montrer digne de sa vocation divine.
De plus, il nous est enjoint de « créer » d’autres personnes au sens spirituel également, en les encourageant à accomplir leur mission divine ainsi que la Torah l’attend d’elles. Le Talmud21 considère celui qui enseigne la Torah comme le « père » de ses élèves. Cette prescription est si essentielle qu’elle constitue le premier commandement de la Torah.22
2:2 D.ieu continua. Il est significatif que D.ieu ait continué à créer jusque pendant le septième jour – même de façon infime – et ne s’arrêta pas juste avant son commencement. Quelque chose aurait manqué si D.ieu avait cessé Son travail ne serait-ce qu’un instant avant le Chabbat.
Ce que D.ieu venait nous enseigner ici est proprement stupéfiant. Il est vrai, comme Rachi le remarque, que nous sommes censés arrêter de travailler un peu avant le début du Chabbat afin de nous assurer de ne pas transgresser par mégarde ce grand jour. Mais jusqu’à ce moment, nous devons nous assurer de remplir chaque instant d’un « travail » – qu’il n’y ait pas de moments vides, d’inactivité, de désœuvrement.
En outre, le fait qu’il reste encore du temps constitue un signe d’en haut que nous pouvons prolonger ou améliorer ce à quoi nous sommes occupés, tout comme D.ieu continua à mettre les dernières touches à la Création jusqu’au dernier moment.23
D.ieu finit. Ce qui distingue le Chabbat de la semaine de travail est cette unique conscience du divin à laquelle nous pouvons accéder en ce jour : le Chabbat, nous sommes censés vivre la Création comme une œuvre achevée. Du fait que le but de la Création est que le monde physique parvienne à la conscience du divin, l’activité créatrice de la semaine ne constitue pas une fin en soi, mais a pour perspective cette finalité particulière d’une conscience du divin plus élevée, à laquelle nous pouvons atteindre le Chabbat. En plaçant le repos du Chabbat à la fin de la semaine, D.ieu imprégna la réalité de l’aspiration à sa finalité, le futur messianique, lorsque l’œuvre de perfectionnement du monde sera terminée et que notre seule occupation sera de connaître et de vivre D.ieu.
Et cependant, en dépit de la différence radicale entre les six jours de la Création et le Chabbat, il existe entre eux une interdépendance. Le Chabbat confère un sens au travail effectué au cours des six jours précédents.24 Le fait que l’expérience de la perfection de la Création soit réitérée chaque Chabbat, cet avant-goût des temps futurs, fournit l’inspiration et l’élan nécessaires à poursuivre cette œuvre de perfectionnement de la Création au cours de la semaine à venir.25
Le repos du Chabbat n’est donc pas une concession forcée à l’inaptitude de l’homme à travailler sans s’arrêter, mais plutôt une composante salutaire et essentielle de la vie.26
Il se reposa. Le « repos » de D.ieu fut, pour ainsi dire, Sa manière de revivre l’idée originelle de Création qui donna lieu au processus entier de création du monde. Au cours de la semaine de la création, D.ieu s’était employé à exécuter Son projet jusqu’au moindre détail ; après que le maître architecte eut terminé Son chef-d’œuvre, Il l’inspecta jusqu’à y voir la culmination de Son projet. Dans la mesure où tout est porté à l’existence en permanence par l’énergie que D.ieu infuse dans le monde, le jour du Chabbat, tout existe à travers la conscience « contemplative » de D.ieu plutôt que par Sa conscience « créatrice ». Cette idée constitue le socle de toutes les lois qui définiront le respect du Chabbat.27
2:3 De toute Son œuvre que D.ieu avait créée pour l’accomplir. Cette phrase peut se lire comme « de toute Son œuvre que D.ieu avait créée pour que l’humanité la parachève. » En d’autres termes, D.ieu créa intentionnellement le monde inachevé afin que l’humanité s’applique activement à le porter vers sa finalité ultime : devenir une demeure pour D.ieu.28
Aussi, nous ne devons jamais penser qu’en démentant la nature matérielle de la réalité et en pénétrant le monde de spiritualité nous nous opposons d’une certaine manière au projet de D.ieu. C’est à dessein que D.ieu créa le monde « inachevé », de sorte que nous puissions le parfaire.29
2:4 La terre et les cieux. Dans le récit que fait la Torah de la création, les cieux sont mentionnés en premier, car de fait, les cieux (la spiritualité) furent créés avant la terre (la matérialité). Mais lorsque la Torah évoque la façon dont Il les « fit » – c’est-à-dire la façon dont Il y mit les touches finales30 –, la terre est mentionnée en premier, car le propos ultime de la Création s’exprime davantage dans la réalité matérielle que dans la réalité spirituelle.31
2:7 D.ieu insuffla. À la différence du reste de la création, qu’Il créa par la parole, D.ieu déposa l’âme dans le corps à travers un souffle. Nous respirons tous en permanence et pouvons parler durant des heures, mais après avoir seulement soufflé un court instant, nous sommes fatigués. La raison est que c’est de bien plus profond dans les poumons que provient l’air expiré en soufflant fortement que celui que nous expirons en respirant ou en parlant. Aussi, l’expression de D.ieu « insufflant » l’âme au sein du corps indique que notre âme s’enracine plus profondément « à l’intérieur » de D.ieu que le reste des créatures. Cela indique que l’humanité constitue l’objet primordial de la Création tandis que tout le reste est secondaire.
Notre âme divine est une « étincelle » – autrement dit une partie – de D.ieu. Aussi, notre âme ne peut jamais perdre son lien intrinsèque avec Lui. Notre défi est de faire en sorte que ce lien demeure manifeste au sein de notre existence matérielle. Tout comme, lorsque l’on souffle, l’air n’atteint sa destination que si rien ne lui fait obstacle, de même, plus nous libérons notre vie de « scories » spirituelles – de pensées, de paroles ou d’actes nocifs ou négatifs –, plus notre âme divine rayonne librement.32
Un être vivant. Le même terme est utilisé pour décrire les animaux ;33 cependant, l’être humain ne devint un « être vivant » qu’après que D.ieu lui eut insufflé une « âme de vie ». Alors que D.ieu créa les animaux en une seule étape, âme et corps ensemble, Il créa l’être humain en deux étapes : Il façonna d’abord le corps à partir de la terre inerte et c’est seulement ensuite qu’Il y introduisit une âme pour lui donner la vie.
D.ieu put créer les âmes et les corps des animaux en même temps parce que leurs âmes et leur corps sont de natures voisines. L’âme animale est essentiellement orientée vers l’instinct de conservation, et les différents aspects du corps animal sont conçus pour lui procurer sa nourriture, pour son développement et pour sa reproduction. L’âme humaine, en revanche, est orientée vers une quête du sens au-delà de l’instinct de préservation, et ne pouvait ainsi pas être créée en même temps qu’un corps essentiellement orienté vers cet instinct. Aussi, D.ieu façonna-t-Il en premier un corps inerte, inférieur même au corps des animaux – lesquels furent créés vivants –, et n’y introduisit qu’ensuite une âme pour lui donner vie.34
Il demanda à D.ieu de faire pleuvoir. Le monde fut créé afin d’être parachevé par l’humanité.35 Aussi, avant que l’humanité ne commence à ennoblir le monde et à le parfaire, les moyens d’agir dans ce sens étaient superflus. Avant que nous ne commencions à « travailler la terre », la pluie n’avait pas sa place.
Jusqu’à ce stade, la Création avait été effectuée indépendamment de tout effort ou mérite humain, lors de ce qui fut une période de grâce divine uniquement accordée au titre de la bonté de D.ieu. Dès lors, cependant, il devint de la responsabilité de l’humanité de susciter l’effusion de bienveillance de D.ieu envers le monde. D.ieu n’avait à l’évidence nul besoin de nous impliquer dans cet enjeu, mais Il choisit de façon souveraine que l’accomplissement ultime du monde serait tributaire de nos efforts.36
2:8 D.ieu planta un jardin. D.ieu planta le Jardin d’Éden après avoir créé le premier humain, laissant ainsi entendre que le jardin ne fut planté que par égard pour l’humanité. De façon similaire, chaque individu se doit de considérer que la création du monde entier n’a été faite que par égard pour lui. Cela nous permet de réaliser et d’apprécier notre valeur infinie, et nous conduit par la suite à prendre conscience de notre responsabilité et de notre rôle au sein de la création.37
2:9 Du bien et du mal. Il va de soi que D.ieu seul décide de ce qui est bien et de ce qui est mal ; sans les recommandations de la Torah, les acceptions du bien et du mal varient largement à travers les cultures et les époques. Aussi, les définitions les plus vraies du bien et du mal sont : « ce qui est en accord avec la volonté de D.ieu » et « ce qui est en contradiction avec la volonté de D.ieu ». Affirmer que D.ieu créa le bien et le mal dès le début de la Création signifie qu’Il créa les possibilités soit d’obéir soit de transgresser Sa volonté.
Cette possibilité est le préalable au libre arbitre, à la rétribution et au châtiment, et dans une perspective plus profonde, à l’existence d’un « bas monde », initialement en opposition avec le divin mais pouvant être transformé en une demeure pour D.ieu.38
Il n’y a en soi rien de pernicieux à connaître la différence entre le bien et le mal.39 Les anges possèdent cette connaissance40 et elle ne leur est pas préjudiciable. Mais la raison en est qu’un ange n’est pas doté du libre arbitre. Il sait ce qui est bien et ce qui est mal, mais n’a aucune inclination à choisir le mal. Il est vrai que le premier être humain reçoit un ordre peu de temps après avoir été amené au Jardin d’Éden, et cela sous-entend qu’il possède le libre arbitre d’y obéir ou de le transgresser. Mais cette connaissance du bien et du mal – celle des anges et celle de l’humanité avant le Déclin – est purement objective : ils savent qu’il existe quelque chose comme la désobéissance à l’ordre de D.ieu, mais ils n’ont aucune motivation à le faire. Du fait qu’ils n’ont aucune conscience de leur ego ni celle d’être autonomes, ce n’est pas en fonction de leur propre intérêt – par opposition au dessein de D.ieu – qu’ils déterminent leur choix entre le bien et le mal. Ils choisissent le bien parce que c’est, par définition, le bon choix. Comme leur perception du mal est entièrement objective, le bien et le mal sont totalement distincts ; de ce fait, le mal ne peut passer pour le bien et ainsi les tenter.41
2:15 Pour le cultiver. D.ieu ordonna à l’humanité d’améliorer le jardin d’Éden même s’il était déjà parfait, possédant « tout arbre de belle apparence et propre à la nourriture »42 et déjà doté de plus de ressources naturelles que n’importe quel autre lieu sur la terre. Cette idée est également exprimée dans l’interprétation des mots « toute Son œuvre que D.ieu avait créée pour l’accomplir »43 précédemment citée, à savoir que D.ieu laissa intentionnellement le monde inachevé de sorte que l’humanité puisse le parfaire par la suite.44
Comme on l’a dit précédemment, le mal n’existait à ce stade qu’en tant que construction théorique. Il était dans l’intention de D.ieu que même ce mal abstrait soit éliminé de la création, et il laissa à Adam et Ève le soin d’accomplir cette tâche en suscitant des révélations du divin de plus en plus élevées et d’intensité croissante dans le Jardin d’Éden. Ainsi, ces degrés de conscience du divin toujours plus sublimes et plus intenses qui imprégneraient la réalité rendraient le mal complètement dérisoire et conduiraient à sa disparition totale.45
Pour le cultiver et le garder. Le soin qu’Adam et Ève devaient prendre du jardin constituait le pendant de la mission que D.ieu était appelé à donner au peuple juif au mont Sinaï. « Cultiver le jardin » possédait la même portée spirituelle que les 248 commandements impliquant des actes ; « garder le jardin », possédait la portée spirituelle des 365 commandements à caractère passif.46
2:17 Tu ne devras pas manger. Il nous est enseigné que D.ieu n’interdit initialement à Adam et Ève de manger de l’Arbre que temporairement : soit durant les trois heures qui restaient avant le début du Chabbat,47 ou jusqu’après avoir mangé de l’Arbre de Vie.
Comme il a été mentionné précédemment,48 « manger » la connaissance du bien et du mal – c’est-à-dire l’intérioriser – signifie rendre subjective notre connaissance du bien et du mal. Lorsque cela se produit, nous ne percevons plus les choses sous le jour unique de leur bien ou de leur mal objectifs, mais plutôt en fonction de notre propre intérêt, autrement dit du bien ou du mal qu’ils constituent pour nous. Dès lors, il n’existe plus d’absolu dans le monde et tous les objets sont porteurs de bien et de mal, avec pour seule variable la proportion de l’un ou de l’autre qu’ils portent en eux.
Par contraste, en mangeant en premier de l’Arbre de Vie, Adam aurait intériorisé la conscience de l’éternité de D.ieu, autrement dit Son caractère infini, et se serait ainsi affranchi des limites de la réalité finie. Notre conscience aurait alors été si pénétrée du divin que nous aurions été solidement ancrés dans la réalité de D.ieu ; aucun aspect de la vie défait du divin n’aurait alors pu susciter notre fascination. Nous aurions de ce fait connu l’état paradoxal d’être habités d’une conscience de nous-mêmes tout en vivant cette conscience de soi comme nulle et inexistante au sein de notre écrasante conscience de la réalité de D.ieu.
Une fois une telle conscience atteinte, il n’y aurait eu aucun mal dans le fait d’acquérir une connaissance subjective du bien et du mal, puisque notre ego, notre « moi », aurait été entièrement immergé dans le divin. En d’autres termes, notre seul « moi » aurait été notre moi divin. Dans une telle éventualité, nous aurions pu percevoir la réalité lucidement depuis une perspective subjective, puisque notre subjectivité aurait été, par essence, celle de D.ieu, et non la seule subjectivité humaine, par nature limitée.
Cependant, du fait qu’Adam et Ève mangèrent du fruit de l’Arbre de la Connaissance avant de manger du fruit de l’Arbre de Vie, ils intériorisèrent la connaissance subjective du bien et du mal à un niveau inférieur de conscience, et D.ieu leur interdit alors de manger de l’Arbre de Vie. Ce nouveau degré de conscience devait être rectifié et restitué à son stade originel plutôt qu’être habilité à devenir permanent. Comme tout autre objet matériel, leurs corps étaient désormais habités de certaines formes de mal, et ce mal ne pouvait prétendre à la vie éternelle.49
3:1 D.ieu a-t-Il vraiment dit. Le serpent savait parfaitement que D.ieu n’avait interdit aucun autre fruit que celui de l’Arbre de la Connaissance, et qu’Ève le savait également. Cependant, en suggérant que D.ieu avait interdit d’autres fruits, le serpent insinua dans l’esprit d’Ève l’idée que l’interdiction divine de manger ce fruit était peut-être exagérée. « Peut-être D.ieu entend-Il par-là de vous nier le droit de vivre avec plénitude toute l’ampleur de Sa création. » Dans la mesure où la vie d’Adam et Ève dans le jardin était censée être un perpétuel déploiement de conscience du divin forgée par le fait de « le cultiver et le garder », le serpent entendait signifier – et Ève le comprit – qu’en les privant du fruit de cet arbre, D.ieu limitait leur aptitude à accomplir Ses objectifs. Comme Il ne les laissait pas mettre en œuvre tous les moyens disponibles pour faire de ce monde Sa demeure, et leur déniait la possibilité de solliciter tous leurs pouvoirs inhérents aux fins de cet accomplissement, Il sabotait en fait leurs efforts. « En vous refusant ce fruit, c’est comme s’Il vous avait refusé tous les fruits ! » De fait, le serpent parvint à convaincre Ève qu’il savait mieux que D.ieu Lui-même comment accomplir les projets de D.ieu. Cette fausse excuse devint depuis ce moment le procédé privilégié du penchant vers le mal : celui-ci ne tente pas (initialement du moins) de nous convaincre de pécher, car en tant qu’humains, notre bon sens nous empêche de le faire. Ce qu’il fait par contre c’est nous persuader que transgresser la volonté explicite de D.ieu est peut-être un moyen plus direct d’accomplir Son véritable dessein, et que l’acte prétendument délictueux est finalement méritoire.
Il est significatif que la voix tortueuse de la connaissance subjective se soit adressée à Ève plutôt qu’à Adam. En séparant le premier humain en un mâle et une femelle, D.ieu dota la femme de l’aspiration à donner corps à l’idéal divin au sein de la réalité. C’est précisément dans ce domaine que nous sommes les plus vulnérables aux arguments du mal. Le mal nous incite à nous aventurer là où nous ne sommes pas censés le faire, et nous leurre à croire qu’en agissant ainsi nous serons davantage en mesure d’accomplir nos buts. Ève savait que le but de l’humanité était de faire une demeure à D.ieu au sein d’un monde qui est le plus trivial de tous. Dès lors, raisonna-t-elle, il était particulièrement approprié d’intérioriser la connaissance du bien et du mal, de permettre à l’humanité de connaître une spiritualité amoindrie et avoir ainsi la possibilité d’ennoblir à travers une conscience du divin les niveaux les plus bas. Le serpent était devenu la voix intérieure d’Ève.50
3:2–3 La femme répondit au serpent. Et cependant, Ève résista initialement à la suggestion du serpent. Mais elle s’était manifestement déjà fourvoyée dans le sens où le serpent entendait la conduire : en présumant faussement qu’il lui était interdit de toucher l’arbre comme d’en manger, elle se priva plus qu’il n’était nécessaire et exagéra le danger qu’impliquait le plein exercice de ses pouvoirs.
La leçon est ici qu’il est impératif de ne sous-estimer ni de surestimer nos aptitudes et les limites des domaines d’activités qui nous sont permis. Le Talmud affirme51 que D.ieu nous tient comptables de tout refus d’un plaisir autorisé. Le fait est cependant que nous sommes également censés établir « une haie autour de la Torah »,52 de sorte que, s’il se produit une brèche, la Torah ne s’en trouve pas profanée ; de même, on considère un certain degré d’ascèse volontaire comme un préalable à la sainteté.53 La résolution de cette apparente contradiction consiste à accorder leurs poids respectifs aux enjeux contradictoires de l’existence en fonction du degré spirituel de chaque individu. La personne moyenne a besoin de certaines restrictions ; elle ne saurait s’adonner à tous les plaisirs autorisés sans risquer d’émousser sa sensibilité spirituelle. D’un autre côté, quiconque est constamment en phase avec la volonté de D.ieu, comme Ève l’était avant le péché initial, n’a pas à craindre d’être corrompu en profitant de ce qui est permis. Il ne fait pas de doute que le manquement d’Ève à ce principe fut coupable, puisqu’elle renonça à la possibilité d’élever un objet supplémentaire de la Création à la sainteté.54
3:5 Vous serez comme D.ieu, capables de créer des mondes. Autrement dit, vous serez en mesure de forger des degrés bien plus importants de conscience du divin dans le monde que vous ne le pourriez autrement, et de fait, de « créer » de plus hauts « mondes » ou stades d’existence. Comme il a été dit précédemment, une telle élévation est rendue possible par la descente au sein de la connaissance subjective du mal, laquelle en retour fournit l’élan à des efforts accrus pour se rapprocher de D.ieu.55
3:6 Et il mangea. Comme on l’a vu plus haut,56 Adam était un tel modèle de perfection que D.ieu avait dû prendre des mesures pour qu’aucune créature n’en vienne à le déifier. Il était doté d’une immense intelligence et d’une grande pureté morale, et il avait entendu D.ieu interdire explicitement le fruit. Il apparaît ainsi incroyable qu’il n’ait pas pu résister à la tentation de manger le fruit défendu – en particulier à la lumière du Midrach,57 selon lequel Adam savait que l’interdiction ne serait en vigueur que durant trois heures –, et qu’il l’ait transgressée après seulement une heure.
Le fait que cela constitua une sérieuse épreuve pour Adam nous inspire une perception éclairante sur la mécanique du libre arbitre : l’inclination au mal d’une personne se fait d’autant plus puissante pour la pousser à faillir qu’un commandement de D.ieu est crucial pour elle en particulier. En principe, accomplir ledit commandement peut être facile en soi, mais le caractère impérieux de son accomplissement pour cette personne en une circonstance donnée requiert que la chose lui soit rendue difficile afin de la contraindre à exercer pleinement son libre arbitre.58
Elle donna également ce fruit à manger aux animaux. Il n’était pas interdit aux animaux de manger le fruit. Du fait que l’être humain est une créature subjective, la connaissance du bien et du mal ne causa de préjudice qu’à lui exclusivement. Elle ne pouvait pas nuire aux animaux.59
3:7 Ils cousirent des feuilles de figuier. En faisant usage des feuilles mêmes de l’Arbre de la Connaissance pour se vêtir et, de la sorte, exprimer leurs remords pour ce qu’ils avaient fait, Adam et Ève manifestèrent une profonde compréhension de ce qu’est le repentir. Le propos du vrai repentir n’est pas uniquement de réparer le dommage commis, mais également de muer la force négative en une force positive. Lorsque les défaillances passées constituent un élan inspirateur de la vertu, elles deviennent des outils du bien.60
Et se firent des pagnes. Dès qu’ils acquirent la connaissance subjective du bien et du mal ainsi que la conscience de soi et l’égocentrisme qui l’accompagnent, Adam et Ève se souvinrent de leur récente intimité physique et du plaisir qu’elle leur avait valu. Ils réalisèrent que l’intimité conjugale pouvait être recherchée pour le seul plaisir des sens, et pouvait ainsi devenir la cause d’un narcissisme accru et d’une désensibilisation de l’humanité à l’égard du divin. C’est pourquoi, de tous leurs membres dénudés, ils conçurent de la honte en premier lieu et essentiellement de leurs organes reproducteurs, et tentèrent de tempérer leur pouvoir sur la conscience humaine en les maintenant couverts.
Ainsi, la décence dans la mise et dans la conduite nous permet de retrouver notre innocence humaine innée, en élevant nos pulsions sensuelles à la pureté immaculée d’Adam et d’Ève dans le Jardin d’Éden.61
3:9 Où es-tu ? D.ieu voulait dire : « Adam, regarde jusqu’où tu es tombé ! Qu’est-il advenu de toi ? » Par cette question, Il entendait donner à Adam l’occasion de confesser sa faute et de s’en repentir. La chose aurait pu atténuer l’effet de la faute et éviter le recours à un châtiment réparateur. S’il s’était repenti, Adam aurait fait aboutir la finalité pour laquelle D.ieu « l’avait conduit » à pécher, à savoir, pour susciter en lui l’anxiété devant l’éloignement de D.ieu issu de son égocentrisme et ainsi atteindre à une aspiration à Lui qu’il n’aurait autrement jamais ressentie.
Ces mots posent à chaque individu une question éternelle : « Où es-tu ? Connais-tu le but de ton existence sur cette terre ? Qu’as-tu déjà accompli de la mission qui est la tienne ? »62
3:10 J’ai entendu Ta voix. Adam ne perçut pas le message sous-entendu dans la question de D.ieu « Où es-tu ? », car il ne pensait pas qu’il lui était possible de revenir à son état de grâce initial ; tout au moins, pas sans l’important travail sur soi que supposait – il le savait – sa connaissance du bien et du mal. Autrement dit, Adam donna dans le fatalisme : au lieu d’envisager la façon de revenir à D.ieu, il se contenta de tenir sa déchéance pour un fait irrévocable de l’existence.63
3:12 Du fait que lui et Ève exprimèrent du remords. L’affirmation précédente de D.ieu : « Le jour où tu en mangeras, tu mourras » 64 signifia désormais : « Le jour où tu en mangeras, Je t’empêcherai de manger de l’Arbre de Vie, et ainsi tu deviendras mortel et finiras par mourir. »
Cela pouvait également signifier qu’ils mourraient le jour même où ils avaient mangé le fruit, mais du fait que « mille ans sont à Tes yeux comme la journée d’hier qui a passé » 65 – autrement dit un « jour » de D.ieu vaut mille ans –, cela signifiait désormais qu’ils mourraient dans mille ans.
En tout état de cause, le repentir d’Adam et d’Ève atténua grandement les conséquences de la menace de D.ieu. Ils ne se repentirent que partiellement : ils regrettèrent leurs actes mais tentèrent de faire reporter la faute sur quelqu’un d’autre. Cependant, le repentir est si puissant qu’au lieu de mourir ce même jour, Adam (et probablement Ève) vécurent presque mille ans !66 Ainsi, au tout début de la Torah D.ieu nous enseigne que, indépendamment de ce qui a été décrété ou du châtiment mérité, les portes du retour demeurent toujours ouvertes.67
3:16 À la femme, Il dit. Tous les « châtiments » de la Torah sont en fait des moyens donnés par D.ieu de rectifier le défaut de conscience qui a précipité le péché associé. La souffrance vécue pendant la grossesse, la mise au monde et la difficulté d’élever l’enfant sont propres à l’espèce humaine et constituent un moyen de rectifier le défaut de conscience qui causa le péché initial. Comme il a été expliqué précédemment, Adam et Ève succombèrent à la tentation du serpent parce qu’ils manquèrent de confiance dans le pouvoir de D.ieu de porter le monde à son ultime perfection de la façon la plus directe possible ; ils firent ainsi preuve d’un manque de patience. Les souffrances de l’enfantement sont la conséquence de la tension et du stress, qui eux-mêmes découlent d’une confiance insuffisante en la bienveillance et en la sollicitude de D.ieu, soit précisément ce qui fit succomber Ève à la tentation du serpent. Toutes ces formes de souffrance peuvent être grandement réduites au moyen de divers exercices physiques et mentaux ; la douleur est là pour nous rappeler de nous détendre et de nous en remettre davantage à D.ieu. À l’ère messianique, lorsque le péché initial sera rectifié, ces vécus ne donneront plus lieu à de la douleur, et comme il ne sera plus nécessaire d’apprendre la patience, la grossesse et la mise au monde seront bien plus courtes que de nos jours.68 Cela constituera un retour à la situation d’avant le péché initial, car, comme on l’a vu plus haut, avant le péché Ève conçut et enfanta en l’espace de quelques heures.69
3:19 Tu ne mangeras du pain qu’à la sueur de ton front. D.ieu avait ordonné à Adam de « travailler » le jardin avant qu’il ne pèche, mais à présent ce travail est devenu infiniment plus dur. L’agriculture est l’activité caractéristique de la séparation du bien et du mal, et de la culture du bien. Chaque étape du travail du sol pour produire laborieusement de la nourriture possède son pendant dans l’ennoblissement que nous devons produire en nous-mêmes afin d’aboutir à restituer en nous la spiritualité d’Adam et Ève d’avant le péché.
Lorsque nous labourons le sol, les leçons que nous devons prendre afin de rectifier le Déclin s’impriment en nous de façon répétée. En premier lieu, nous apprenons la patience et la persévérance : l’expérience nous enseigne à renouveler nos tentatives si nous désirons obtenir des résultats, et que nous devons attendre patiemment que nos efforts portent leurs fruits. Ensuite, nous apprenons la nécessité d’une préparation : tout comme le sol doit être préparé pour recevoir la semence, nous devons nous préparer à nous ennoblir spirituellement. Nous devons nous « fertiliser » au moyen d’un matériau spirituel qui soit source d’enrichissement spirituel, et nous devons « labourer » en nous afin de briser la suffisance tenace qui nous rend imperméables à des idées nouvelles. Puis, tout comme nous sélectionnons de bonnes graines à semer dans le sol, nous devons identifier les domaines d’épanouissement spirituel qu’il nous faut cultiver. Une fois les résultats obtenus, nous devons les « moissonner » – nous assurer de les appliquer à notre vie –, en veillant à séparer les grains de vérité de l’inévitable ivraie.70
Tu retourneras à la poussière. La conséquence du péché originel fut que la réalité matérielle du monde devint imperméable au divin. C’est pourquoi, pour accéder à la conscience du divin qu’ils gagnent à travers leurs accomplissements ici-bas, les êtres humains doivent mourir, car c’est seulement ainsi que l’âme se trouve libérée des limitations perceptuelles et conceptuelles qui lui sont imposées par le corps. C’est la raison pour laquelle le Baal Chem Tov affirma qu’eu égard au degré de spiritualité atteint lors du retour du corps à la terre, il préférait la mort physique à une ascension de sa personne au ciel comme celle qu’avait connue le prophète Élie.71
De nos jours, cependant, notre proximité avec l’ère messianique et le retour imminent de l’immortalité des humains nous permettent de découvrir les éléments positifs que recèlent la mort et la mise en terre en « tuant » et en « enterrant » notre fierté, et en faisant nôtre une humilité qui nous identifie à la terre. Ainsi, nous disons dans nos prières quotidiennes : « Puisse ma personne n’être que poussière devant tous. » Telle est la signification spirituelle du retour à la terre et la façon dont il devait être vécu avant le péché originel.72
3:21 Des habits de peau. D’après certaines opinions,73 D.ieu fit ces vêtements à partir de la peau du serpent, ce qui constitua une transmutation complète du mal en bien. La peau est essentiellement une couche protectrice déployée sur le corps ; elle est secondaire aux organes vitaux. Elle peut ainsi être considérée comme l’aspect le plus « bas » du serpent, qui fut l’incarnation originelle du mal. Adam et Ève furent en revanche les premiers êtres humains, l’aspect le plus abouti de la création, ayant été façonnés par D.ieu Lui-même. Et pourtant, aussi parfaits qu’ils fussent, les vêtements leur valurent une aura de dignité et un regain de beauté. D’un côté, les vêtements caractérisent une forme de déchéance de notre état d’innocence originelle, qui ne nous inspirait aucun sentiment d’ego ; et cependant, ils ont aussi le pouvoir de nous inspirer à être et à donner le meilleur de nous-mêmes. D.ieu fit porter aux prêtres des vêtements « de dignité et de splendeur » ;74 et dans notre tâche en tant que Ses émissaires chargés de pénétrer le monde de Sa conscience, nous sommes tous considérés comme des prêtres. Ainsi, de la peau du serpent, qui caractérise la pire bassesse morale concevable, D.ieu fit un instrument de la plus haute moralité.
D.ieu nous montre ici que même ce qui cause notre déchéance peut être transfiguré en un outil nous permettant de faire aboutir nos aspirations les plus nobles.75
Et Il les vêtit. Les sages remarquent :76 « La Torah commence et se conclut sur des actes de bonté inconditionnelle. Vers le début de la Torah il est écrit : “Et Il les vêtit”, et vers la fin il est écrit : “Et [D.ieu] l’ensevelit [Moïse]”. »77
Ces actes de bonté n’apparaissent pas uniquement aux extrémités opposées de la Torah, mais également à des points opposés de l’horizon spirituel : Adam et Ève étaient spirituellement nus, et pourtant D.ieu leur manifesta Sa bienveillance.78 En revanche, au moment de sa mort, Moïse avait atteint le plus haut degré de spiritualité accessible à l’être humain, et le fait que D.ieu l’ait enseveli est considéré comme un acte de bonté gratuite plutôt qu’une récompense méritée. De la bonté de D.ieu envers Adam, nous apprenons qu’il ne faut jamais perdre espoir, car D.ieu est immensément bienveillant et clément. De la bonté de D.ieu à l’égard de Moïse, nous apprenons qu’aussi nobles que soient nos actes, la bienveillance de D.ieu est si incommensurable à notre égard qu’elle est encore considérée comme gratuite.79
4:3 Caïn apporta du produit. Caïn n’était pas un meurtrier jaloux mais un grand idéaliste, et son offrande ne fut pas un cadeau mesquin et de pure forme mais l’expression de son idéalisme. Caïn présuma qu’offrir de la meilleure espèce de ses plantations, à savoir du lin, était primordial.
La supériorité fondamentale du lin sur les autres plantes tient à ce qu’il permet la fabrication de vêtements élégants. Par-delà cet aspect, le lin est une allusion à un degré sublime de conscience du divin. Chaque graine de lin produit une tige unique, une expression de la nature singulière de D.ieu. Cette singularité ne consiste pas en l’unité de plusieurs éléments, mais en une unicité intrinsèque. Sous cet aspect, D.ieu ne fait pas uniquement un avec le monde ; il n’y a tout simplement pas de monde en dehors de Lui – tout est D.ieu, et il n’est rien hors de D.ieu. C’est pourquoi Caïn offrit de la meilleure espèce – celle qui caractérisait l’unicité de D.ieu –, et c’est à dessein qu’il ne prit pas du meilleur de sa récolte, car la notion de « meilleur » admet la diversité : le meilleur, le moyen et le pire. Ainsi, Caïn avait une raison de penser que son offrande plairait à D.ieu, et il conçut du dépit lorsque ce ne fut pas le cas.
Sa méprise fut de ne pas réaliser que notre conscience du monde n’a pas vocation à être celle de l’unicité absolue de D.ieu. Aussi sublime soit-elle, la conscience de l’unicité de D.ieu empêche l’individu de trouver sa place dans le monde de la pluralité. Cela explique pourquoi D.ieu n’agréa pas son offrande : elle était contraire à la finalité de la création du monde, qui est de faire une demeure pour D.ieu dans la réalité d’ici-bas. Notre vocation est plutôt de puiser dans la conscience de l’unicité de D.ieu une inspiration qui élèvera notre vécu au sein du monde de diversité qui est le nôtre.80
4:4 Abel offrit lui aussi quelques-uns des premiers-nés de son troupeau, issus des plus sains. En offrant ce que nous avons de meilleur, nous reconnaissons que tout ce que nous possédons appartient en réalité à D.ieu ; c’est la raison pour laquelle Il mérite la meilleure part. Cette notion ne se limite pas aux meilleures espèces. Lorsque nous donnons le meilleur des produits que nous offrons, nous attestons que tout ce que nous possédons – pas seulement ce qu’il y a de meilleur au monde – appartient essentiellement à D.ieu.81
En revanche, le fait de donner une part quelconque des meilleures espèces sous-entend que la souveraineté de D.ieu ne s’étend que jusqu’aux aspects de la Création qui sont suffisamment nobles pour l’accepter ; cela suggère que D.ieu est trop saint pour pénétrer autre chose que les aspects les plus ennoblis de la réalité. Tant que nous ne considérons que l’aspect ennobli de la réalité, la qualité d’une offrande donnée n’importe pas vraiment, car dans un tel contexte la conscience de D.ieu est telle qu’il n’est pas d’autre réalité, et que toutes les distinctions au sein de la Création deviennent dérisoires et disparaissent.
Or, en offrant les premiers-nés et les plus sains de son troupeau, Abel attestait que sa relation avec D.ieu n’était pas une conscience accessoire, mais la vocation de sa vie. Maïmonide déduit de ce verset que nous devons toujours donner à D.ieu ce que nous avons de meilleur : lorsque nous construisons une maison de prière, nous devons la faire plus belle que notre propre maison ; lorsque nous nourrissons ceux qui ont faim, nous devons leur donner des mets les plus fins de notre table ; lorsque nous habillons ceux qui sont nus, nous devons leur donner nos plus beaux vêtements.82
4:7 Si tu amendes tes actes, tu seras pardonné. Si Caïn avait apporté une seconde offrande, cette fois du meilleur de sa récolte, D.ieu l’aurait agréée. D.ieu voulut ici lui enseigner que, si nous apprenons de nos erreurs, notre ardoise peut être entièrement effacée. Cependant, Caïn refusa d’admettre son erreur. Convaincu de la justesse de sa perception, il considéra que, si Abel était éliminé, sa vision à lui prévaudrait immanquablement.
Notre défi est également d’apprendre de nos défaillances plutôt que de nous obstiner à refuser de les admettre, voire de les justifier. En apprenant de nos défaillances, nous pouvons faire de chacune d’elles l’élan d’un nouvel essor spirituel.83
Mais tu peux la soumettre. Bien que nous puissions ne jamais parvenir à éliminer totalement les inclinations naturelles de notre cœur, nous pouvons les soumettre, car l’esprit domine le coeur.84 Certes, nous avons peu d’ascendant sur nos désirs et nos émotions, mais nous pouvons cependant contrôler la façon de les exprimer, autrement dit leurs « vêtements » : nos pensées conscientes, nos paroles et nos actes. Nous pouvons penser, nous exprimer et agir de façon positive, indépendamment de nos pulsions naturelles.
Ce verset est un réconfort pour ceux d’entre nous qui sont frustrés par leur incapacité à se défaire de leurs instincts et de leurs sentiments matérialistes. La vocation de notre vie est de nous attacher à ennoblir les « vêtements ». En nous efforçant constamment de les maintenir purs, notre âme peut atteindre à une plus grande intimité avec D.ieu qu’elle ne le pourrait autrement.85
4:17 Caïn connut sa femme. Caïn se repentit en faisant venir au monde une autre vie pour remplacer celle qu’il avait écourtée. De plus, il alla au-delà de lui-même et de sa pénitence en contribuant à l’édification de la société par la construction d’une ville. Tout ceci montre que le repentir consiste en davantage que de se frapper la poitrine par contrition : il doit aussi se traduire par des actes qui réparent le mal causé par le péché.86
4:23 Ai-je tué un homme. C’est également pour une autre raison que les femmes de Lème’h refusèrent de cohabiter avec lui après s’être acquittées de leur strict devoir d’avoir des enfants : elles avaient connaissance du serment de D.ieu de punir Caïn après sept générations. Elles considérèrent à tort que cela signifiait que tous leurs enfants périraient, et elles ne souhaitaient pas continuer à mettre au monde d’autres enfants pour les voir mourir. À cela, Lème’h répondit : « Ai-je tué Abel – qui était un homme ayant atteint la maturité et un enfant en âge – par ma blessure et ma meurtrissure, au point que je doive en être puni ?! Si Caïn, qui a assassiné Abel, devait être l’objet d’une vengeance après sept générations, alors pour moi, qui ne l’ai pas tué volontairement, le report de D.ieu pour le châtiment doit être de plusieurs fois sept générations ! »
Le raisonnement erroné de Lème’h n’émut pas ses femmes ; elles comprirent qu’une telle argumentation impliquait que D.ieu n’accomplirait jamais le serment qu’Il avait fait au sujet des descendants de Caïn. Aussi, Lème’h se plaignit auprès d’Adam du refus de ses épouses de cohabiter avec lui. Adam leur répondit qu’elles ne devaient pas se préoccuper des subtilités de la justice divine. En réponse, elles lui firent remarquer que lui-même s’était séparé d’Ève depuis le péché, c’est-à-dire depuis 130 ans,87 ce qui contredisait sa propre suggestion. Il admit son erreur et revint vers elle.
4:26 Le Nom de l’Éternel fut invoqué dans la profanation. Toute cette génération, y compris Enoch lui-même, raisonnait de la façon suivante : « Dans la mesure où D.ieu a créé des corps célestes de façon à conduire à travers eux les affaires de ce monde, et les a honorés en faisant d’eux Ses serviteurs, nous devons les louer et les honorer. Il entre certainement dans la volonté de D.ieu que nous fassions honneur à ceux qu’Il honore Lui-même. » C’est ainsi qu’ils construisirent des temples consacrés aux corps célestes et commencèrent à leur offrir des sacrifices et à se prosterner à eux, convaincus qu’ils étaient de faire ainsi écho à la volonté de D.ieu. Après nombre d’années, de faux prophètes apparurent qui affirmèrent que D.ieu voulait qu’on serve ces corps célestes et qu’on leur offre des sacrifices. Ces faux prophètes confectionnèrent également des idoles et déclarèrent qu’elles étaient des images des corps célestes que lesdits corps célestes leur avaient révélées. Ils associèrent des idoles particulières à des pouvoirs divins particuliers, et assurèrent les masses que le culte des diverses idoles leur garantirait des avantages ou les protégeraient de calamités. C’est ainsi que l’idolâtrie s’étendit à travers le monde et que les gens finirent par oublier D.ieu pour ne servir que les idoles. Adam ne parvint à préserver et à propager un monothéisme inaltéré qu’auprès de quelques individus privilégiés parmi ses descendants.88
5:3 Adam ayant vécu 130 ans. En consignant les années d’Adam et de ses descendants, la Torah nous fournit l’âge exact du monde. Cette information est hautement importante en ce qu’elle exprime l’une des croyances les plus fondamentales du judaïsme : à savoir que le monde fut créé, et n’exista pas de toute éternité.89
5:22 ‘Hano’h marcha avec D.ieu. ‘Hano’h était cordonnier ;90 cependant, du fait de sa sainteté, son métier profane ne le détourna pas de son service de D.ieu. Au contraire, on nous enseigne que chaque fois qu’il plantait son aiguille, il atteignait un nouveau degré d’harmonie au sein des sphères spirituelles.91
Nous aussi, à notre propre niveau, nous pouvons suivre les pas de ‘Hano’h et pénétrer nos activités profanes d’intentions saintes, qui retentiront de façon salutaire dans les cieux.92
5:24 D.ieu l’avait enlevé. De par son âme noble, ‘Hano’h demeura un juste, même au sein de la société la plus corrompue de l’histoire. Cependant, il vécut avant le don de la Torah, lorsque la spiritualité et la matérialité ne pouvaient avoir d’incidence l’une sur l’autre.93 Dans une telle réalité, les individus ne disposaient d’aucun moyen de se sanctifier eux-mêmes ou de sanctifier leur environnement ; le mieux que quiconque aspirant à la spiritualité pouvait faire était de demeurer ouvert à l’inspiration divine. Aussi ‘Hano’h ne pouvait-t-il résister à la tentation que jusqu’à un certain point, du fait que sa rectitude n’était pas forgée par lui-même mais empruntée, pour ainsi dire, aux cieux. La chose est analogue au professeur qui transmet un concept à un élève, mais manque d’enseigner à l’élève à penser par lui-même. Un tel élève sera perdu sans son professeur.94
Au titre de sa conduite vertueuse jusqu’à ce moment, la tentation – à laquelle D.ieu savait qu’il n’aurait pas les moyens de résister – lui fut épargnée.95
6:2 Avec le temps. À un moment, lorsque ces générations avaient sombré dans l’idolâtrie, deux anges, Cham’hazaï et Azael, approchèrent D.ieu et dirent : « Maître de l’univers, ne t’avons-nous pas dit lorsque Tu as créé Ton monde que Tu ne devais pas créer l’homme ?96 Fais disparaître l’humanité ! » D.ieu répondit : « Oui, mais qu’adviendra-t-il de Mon monde après que J’aurai fait disparaître l’humanité ? » Ils dirent : « Maître de l’univers, nous serions heureux de le posséder. » D.ieu répondit : « Je sais que, si vous demeurez sur terre, vous ne résisterez pas à l’inclination au mal et vous vous conduirez encore pire que la race humaine ne l’a fait. » Ils dirent : « Donne-nous la permission de résider à présent avec Tes créatures et Tu verras comment nous sanctifierons Ton Nom ! » Il dit : « Allez et demeurez avec elles. » Ils empruntèrent l’aspect physique de géants bien plus grands que la race naturelle des géants mentionnés précédemment,97 et ils furent immédiatement corrompus par les plus belles femmes du monde et ne purent contrôler leurs pulsions.98 Eux aussi enlevèrent des mariées de leur chambre nuptiale et eurent des relations charnelles avec elles avant leurs époux, et se livrèrent à d’autres relations charnelles interdites : l’adultère, l’homosexualité et la zoophilie. Ils eurent une descendance à l’image des géants qu’ils étaient.99
Du fait de sa dépravation, l’humanité perdit peu à peu son image divine et, par là même, la protection qu’elle leur donnait face aux animaux. Aussi, les individus de ces générations durent se protéger des attaques des bêtes sauvages qui avaient peur d’eux par le passé.100
Il va de soi que, au moment où Il créa l’humanité, D.ieu savait que la société dégénérerait, mais Il la créa néanmoins par égard pour les quelques justes qui résisteraient à la déchéance morale, avec lesquels Il reconstruirait le monde après qu’il ait été purgé de sa corruption.101
6:7 L’Éternel dit. Lorsque D.ieu prit la mesure de la condition morale de l’humanité, Il n’exprima pas immédiatement Sa décision de faire disparaître le monde entier. C’est seulement après avoir formulé la façon dont l’humanité survivrait qu’Il rendit Sa nouvelle décision de n’éliminer que les coupables.
La raison pour laquelle D.ieu n’exprima pas Sa décision initiale est que, dès lors qu’une idée, née dans la réalité abstraite de la pensée, prend une forme plus concrète dans la réalité du discours, elle se cimente davantage – après tout, D.ieu créa le monde à travers Sa parole – et elle devient ainsi plus difficile à révoquer.
De façon analogue, nous devons toujours avoir conscience du redoutable pouvoir de la parole : en exprimant un jugement négatif à propos d’autres personnes – et ce, même si elles n’ont pas connaissance que nous l’avons fait ! –, nous avons, sans le vouloir, renforcé leurs traits négatifs, et ainsi rendu plus difficile pour elles de s’en défaire.
Aussi devons-nous y réfléchir à deux fois avant d’exprimer un jugement négatif sur qui que ce soit ; au contraire, nous devons toujours chercher à faire des commentaires positifs et constructifs sur autrui. Agir ainsi affermit leurs traits positifs et leur permet de se hisser vers de nouvelles hauteurs spirituelles.102
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