Vous savez que vous ne pouvez ni cuisiner ni régler la flamme le Chabbat. Mais cela signifie-t-il que vous êtes condamné-e à ne manger que des aliments froids ? Pas nécessairement !

Bien sûr, sous certaines conditions, vous pouvez laisser des aliments sur le feu depuis avant Chabbat — bonjour, le tcholent et la dafina !

Mais qu’en est-il des aliments froids qui sont au réfrigérateur ? Y a-t-il un moyen de les réchauffer le Chabbat ? Examinons la question plus en détail.

Les bases : réchauffer les aliments le Chabbat

Il existe un principe clé en loi juive appelé eïn bichoul a’har bichoul — « il n’y a pas de cuisson après la cuisson ». En d’autres termes, une fois qu’un aliment est entièrement cuit, le réchauffer n’est pas considéré comme un acte de cuisson.1 Mais il y a un bémol : cette règle ne s’applique qu’aux aliments secs qui subissent une transformation fondamentale par la cuisson. Même lorsqu’un aliment solide a refroidi, il reste considéré comme cuit. Ainsi, réchauffer un aliment sec entièrement cuit le Chabbat n’est pas considéré comme de la « cuisson » au sens biblique.2

Les liquides constituent une toute autre catégorie. Puisque la cuisson ne modifie pas leur structure de la même façon, une fois refroidis, les réchauffer est considéré comme une nouvelle cuisson. Selon la coutume ashkénaze, un liquide n’est considéré comme « cuit » que tant qu’il est encore chaud (suffisamment pour être apprécié comme une boisson chaude3). Une fois refroidi, la règle yech bichoul a’har bichoul be-davar la’h — « il y a cuisson après la cuisson pour les liquides » — s’applique, et il est donc interdit de réchauffer un liquide déjà cuit le Chabbat.4

La coutume séfarade est encore plus stricte. Le liquide doit être au moins yad solédèt bo (suffisamment chaud pour provoquer une sensation de brûlure, soit environ 43°C) pour être encore considéré comme cuit, auquel cas il peut être réchauffé.5

Mais il y a un autre aspect ici.

Bien que réchauffer des aliments soit permis par la Torah, les Sages6 ont décrété que l’on ne peut pas placer des aliments cuits directement sur une cuisinière ou dans un four le Chabbat, parce que :

  • Cela pourrait donner l’impression que l’on cuit des aliments crus le Chabbat.
  • On risquerait d’en venir à régler la flamme, ce qui est interdit.

À cause de ces considérations, on ne peut réchauffer des aliments le Chabbat que si l’on suit des directives précises. Voyons cela en détail.

Quels aliments peuvent être réchauffés le Chabbat ?

Pour réchauffer des aliments le Chabbat, ceux-ci doivent répondre à toutes ces conditions :

1. Entièrement cuits

L’aliment doit être totalement cuit, de sorte qu’il ne puisse plus s’attendrir ou changer de texture par une cuisson supplémentaire. S’il n’est que partiellement cuit, le réchauffer le Chabbat est interdit par la Torah.7

2. Complètement secs

L’aliment doit être sec, sans humidité à la surface. Cela signifie que si, après avoir touché un aliment solide, vous touchez votre peau avec le même doigt, celle-ci ne doit pas être humide.8 Si la surface de l’aliment est plus humide que cela — ou, a fortiori, s’il contient un liquide — il est interdit de le réchauffer le Chabbat, même s’il a été entièrement cuit avant Chabbat.9

Et les liquides ? Comme mentionné, les liquides froids ne peuvent pas être réchauffés le Chabbat selon la coutume ashkénaze. Mais si le liquide est encore chaud (par ex. apte à être bu comme « boisson chaude »), il peut être réchauffé suivant certaines conditions, que nous examinerons ci-dessous.10

3. Matières grasses figées

Qu’en est-il des matières telles que la graisse de poulet qui fige autour d’un morceau de poulet ? C’est délicat. Selon de nombreuses autorités, y compris la décision du Rabbi Chnéour Zalman de Lyadi,11 si quelque chose fond lorsqu’il est chauffé, il est considéré comme un liquide. Le réchauffer serait donc assimilé à une cuisson.12

Cependant, certains décisionnaires considèrent que le solide figé a en fait le statut d’aliment sec. Néanmoins, ils recommandent d’être rigoureux et de le considérer comme liquide si on le réchauffe dans un récipient ayant été sur le feu (kéli richone) ou si on verse d’un kéli richone sur l’aliment (irouï kéli richone).13

(Notez que, même selon cette opinion plus indulgente, faire fondre du beurre ou de la margarine poserait problème, car cela est considéré comme un liquide.14)

Si un aliment, comme un kougel de nouilles, contient seulement un peu de graisse figée, de sorte qu’en fondant, elle reste absorbée dans l’aliment et ne suinte pas (ou seulement une fois l’aliment réchauffé), vous pouvez le réchauffer même selon l’opinion la plus stricte.15

Comment réchauffer des aliments le Chabbat

Même si vous avez déterminé que vos aliments peuvent être réchauffés, vous ne pouvez pas simplement les mettre sur la cuisinière ou dans le four. Il faut utiliser des méthodes particulières :

Casserole sur une casserole (Kedeira al gav kedeira)

Vous pouvez placer vos aliments au-dessus (mais pas à l’intérieur) d’une autre casserole.

  • Selon la coutume ashkénaze, si la casserole du bas est directement sur la flamme, elle doit contenir de la nourriture. La coutume séfarade est plus indulgente, permettant de placer des aliments sur une casserole vide posée sur la flamme.
  • S’il y a un blech (une plaque métallique plate recouvrant la flamme), on peut placer des aliments sur une casserole vide selon la coutume ashkénaze.16

Autre possibilité : placer une casserole retournée sur un blech ou une plaque électrique, puis poser vos aliments dessus.17 Mais il est interdit de placer une casserole renversée sur une flamme nue et de réchauffer des aliments dessus.18

Près (mais pas sur) de la flamme

Si votre aliment solide est entièrement cuit, vous pouvez le placer près d’une source de chaleur pour le réchauffer ou en enlever le froid.19

Et pour les liquides ? Cela dépend de votre coutume, comme expliqué ci-dessus.

Restrictions :

  • Il est interdit de placer des aliments crus près du feu ou dans une zone où ils pourraient atteindre 43°C (yad solédèt bo), même si vous avez l’intention de les retirer avant qu’ils n’atteignent cette température. En revanche, si cette température ne peut être atteinte même en restant sur place, c’est permis.20
  • En cas de grande nécessité (par ex. pour chauffer du lait pour un bébé), il est permis de placer des liquides froids qui ne nécessitent plus de cuisson dans une zone où ils pourraient atteindre yad solédèt bo (43°C), à condition de les retirer avant qu’ils n’atteignent réellement cette température. Sinon (ou s’il n’y a pas de grande nécessité), il est interdit d’y placer des liquides.21

Le blech (plaque métallique)

Un blech est une plaque métallique placée sur le feu avant Chabbat, qui permet de laisser les aliments sur le feu.

Si vous utilisez un blech, il faut distinguer trois zones :

  1. Directement au-dessus de la flamme : Il est interdit d’y placer des aliments froids le Chabbat.
  2. Près de la flamme (suffisamment chaud pour atteindre yad solédèt bo) : Interdit également.
  3. Le plus éloigné de la flamme, sur un blech très grand (où la température ne peut atteindre yad solédèt bo) : Autorisé.22

Déplacer des casseroles : Si plusieurs casseroles ont été placées sur le blech avant Chabbat, on ne peut les déplacer que dans les zones où la température peut atteindre yad solédèt bo (zones 1 et 2). Il est interdit de déplacer une casserole de la zone la plus éloignée (3e zone) vers une zone où la température peut atteindre yad solédèt bo.23 Bien entendu, il est permis de déplacer une casserole d’une zone plus chaude vers une zone plus froide.

Ajouter des aliments dans une casserole retirée du feu

Vous pouvez mettre des aliments cuits et secs dans une casserole qui a été retirée de la flamme.24 Cela inclut, par exemple, le fait d’ajouter des nouilles dans une soupe. Mais si l’aliment a été cuit au four, il ne peut être réchauffé que dans une casserole sèche retirée du feu.25

Plaque électrique ou tiroir chauffant

Il est permis de poser des aliments sur une plaque électrique ou un tiroir chauffant allumé avant Chabbat — à condition qu’il n’y ait qu’un seul réglage de température (c.-à-d. qu’il n’existe aucun moyen de l’ajuster). Le fait que l’appareil ne soit pas réglable montre qu’il est destiné à réchauffer et non à cuire.26

Questions fréquentes

Puis-je mettre des aliments dans un four réglé sur « mode Chabbat » ?

Aucun aliment (cuit ou cru) ne peut être placé dans un four le Chabbat pour y réchauffer ou y cuire, même en « mode Chabbat ».

(Peu importe le nom donné par les fabricants, le « mode Chabbat » n’aide que dans certains cas de Yom Tov. Il ne rend pas le four utilisable le Chabbat. Ce nom est en réalité trompeur.)

Comment réchauffer un biberon de lait le Chabbat ?

Versez de l’eau chaude d’une bouilloire sur le biberon, ou remplissez un bol avec de l’eau chaude de la bouilloire puis placez le biberon dans le bol.27 Assurez-vous simplement que le biberon n’est pas complètement immergé, afin d’éviter l’interdit de hatmana (isolation complète pour conserver la chaleur).28

Puis-je ajouter des nouilles ou des « croûtons de soupe » dans une soupe ?

Des nouilles entièrement cuites et désormais sèches peuvent être ajoutées à une soupe une fois que celle-ci a été retirée de la flamme. Des croûtons de soupe cuits ou frits ne peuvent être ajoutés que si la soupe a été versée du pot dans un bol.29

Annexe : cuisson à l’eau, cuisson au four et rôtissage

Nous avons noté que l’on peut recuire à l’eau ou au four un aliment dans certaines conditions. Mais peut-on cuire à l’eau un aliment qui a été cuit au four ou rôti, ou bien cuire au four ou rôtir un aliment qui a été cuit à l’eau ?

Par exemple, peut-on ajouter de la viande préalablement rôtie dans un tcholent chaud ?

Selon certains, c’est permis. Une fois qu’un aliment a été transformé par la chaleur — que ce soit par cuisson à l’eau, cuisson au four ou rôtissage — d’autres transformations ne sont pas significatives.

Cependant, beaucoup d’autres considèrent qu’il s’agit d’un acte de cuisson interdit. Pour cette raison, il est défendu de mettre du pain cuit au four dans une marmite contenant un plat chaud, même si elle a été retirée du feu.30

Qui suivre ?

La coutume ashkénaze est généralement stricte, et certaines autorités séfarades sont indulgentes.31 Cependant, de nombreux décisionnaires séfarades estiment que, du moins a priori, il faut éviter cette pratique.32

Cela dit, même ceux qui sont rigoureux reconnaissent que si cela a été fait (par ex. si des croûtons de soupe ont été versés dans la casserole), il est permis de consommer l’aliment.33

Application pratique :

  • Tremper un biscuit dans du thé ou du café n’est permis que si l’eau chaude a été versée d’un récipient dans un second, puis dans un troisième (kéli chelichi), ce qui rend incapable de « cuire » le biscuit.
  • Tremper du pain dans votre bol de soupe (mais pas dans la casserole de service) peut être permis (voir note 29).