On dit que la Haggadah ne finit jamais. Cela a du sens, car la Haggadah est le guide juif classique en matière d’éducation, et l’éducation ne finit jamais.

Maintenant que nous avons célébré notre Séder pour la 3 338e année, et tant que nous sommes encore à Pessa’h, j’aimerais ouvrir une réflexion sur notre manière d’éduquer nos enfants. Et j’aimerais commencer par écouter ce que la Haggadah a à nous dire.

Il semble qu’elle nous dise que nous nous y prenons de travers.

En voici la preuve : comment testons-nous, suivons-nous et mesurons-nous la réussite de nos élèves ? En leur posant des questions, n’est-ce pas ? (Comme je viens de le faire.)

Et de fait, un enseignant de collège pose en moyenne environ 400 questions par jour. Cela fait à peu près deux questions par minute.

Au bout de 15 ans, un enseignant aura posé au moins un million de questions. L’élève, lui, aura demandé s’il peut aller aux toilettes.

Au bout de quatorze ans et demi, cela représente un million de questions. L’élève moyen, en revanche, n’en pose généralement que deux ou trois par semaine — le plus souvent : « Puis-je aller aux toilettes ? » Au lycée, ce n’est guère mieux, avec une dizaine de questions par jour. Comparez cela aux enfants de maternelle, qui posent en moyenne 100 questions par jour.

Certains vous diront qu’il s’agit de la méthode socratique. Nous essayons de faire jaillir l’intelligence des élèves en les bombardant de questions qu’ils n’auraient jamais songé à poser.

Mais la Haggadah fait exactement l’inverse. Au lieu d’évaluer les enfants d’après leur capacité à répondre, elle les répartit en quatre catégories selon leur capacité à poser des questions.

Illustration par Sefira Lightstone
Illustration par Sefira Lightstone

La richesse du questionnement

Voilà qui change tout.

D’abord, les bonnes réponses d’un enfant nous apprennent souvent très peu de chose. Peut-être a-t-il simplement une bonne mémoire. Peut-être sait-il deviner ce que vous voulez entendre. Au mieux, les réponses d’un enfant nous disent seulement ce qu’il sait.

Mais les questions de l’enfant nous ouvrent une fenêtre sur son esprit et sur son âme. Les questions d’un enfant nous disent qui il est.

Les réponses d’un enfant nous disent ce qu’il sait. Ses questions nous disent qui il est.

Chaque enfant est engagé dans une quête essentielle : donner sens aux choses, découvrir la signification qui se cache derrière toute chose, assembler les pièces du puzzle. Mais chaque enfant voit un monde différent, avec des yeux différents. Chacun découvre donc ce sens à sa manière.

Aussi, ce n’est qu’une fois que nous savons ce que cet enfant cherche, et comment il le cherche, que nous pouvons l’aider à le trouver. Et c’est cela, l’éducation : aider l’enfant dans son cheminement propre à la découverte du sens.

Illustration par Sefira Lightstone
Illustration par Sefira Lightstone

Demandez ! De grâce, demandez !

Reprenons depuis le début : la Haggadah est conçue pour susciter des questions. Comment s’y prend-elle ? En brisant la routine.

La Haggadah est conçue pour susciter des questions.

En règle générale, un repas de fête juif commence par une bénédiction sur le vin. Nous allons ensuite tous nous laver les mains, nous revenons à table et nous récitons la bénédiction sur le pain.

Le soir du Séder, nous commençons nous aussi par le vin. Puis le lavage des mains. Puis nous revenons à table. Mais ensuite, nous prenons un petit légume que nous trempons dans une sorte de liquide, et nous le mangeons.

Pourquoi ce changement ?

Vous entendrez toutes sortes d’explications, mais il y a une réponse qui fait autorité, citée dans le Choul’hane Aroukh : nous faisons cela pour que quelqu’un pose une question.

Et s’il pose une question, que répondons-nous ? Nous lui répondons qu’il a bien vu. Il a posé une question.

Autrement dit, la question a une valeur primordiale, même lorsqu’il n’y a pas de réponse. Comme l’ont dit les Sages d’autrefois : « Même si nous n’avons pas de réponse à cette question, du moment que l’enfant interroge, il en posera d’autres. »

Et pourquoi est-ce si important ? Parce que, pour ces Sages d’autrefois, il allait de soi qu’on ne peut rien enseigner à un enfant tant qu’il n’a pas de question.

En passant devant une classe de troisième dans une yeshiva, j’entendis le maître faire son cours : « Bien, la raison ultime de la création de toutes choses est donc… »

Les élèves appliqués prenaient des notes. Les autres regardaient dans le vide. Le maître aurait tout aussi bien pu parler de la pluviométrie moyenne en Indonésie.

Vous ne pouvez rien enseigner tant que vous n’avez pas d’abord éveillé une question.

Une question crée un vide, un espace dans le cerveau où peut venir se loger un nouveau savoir. De même qu’une voiture est inutile si vous vivez dans une grande ville où il n’y a pas de place pour la garer, et qu’un repas finit à la poubelle s’il n’y a personne pour le manger, ainsi la réponse la plus satisfaisante du monde est dénuée de sens pour l’enfant qui ne s’est jamais posé la question. Il n’a aucun endroit dans sa tête pour la ranger. Elle ne fait que distraire et troubler son esprit, le détournant de sa vraie quête : trouver du sens.

Bien sûr, dans le cas où l’enfant n’aurait aucune question, nous lui en fournissons quelques-unes, sous la forme du Ma Nichtana — « Pourquoi cette nuit est-elle différente de toutes les autres nuits ? »

Mais ce n’est là qu’un plan B. Le plan A, c’est que les enfants posent leurs propres questions. Et vous, en tant que parent, vous vous creuserez la tête pour leur trouver des réponses.

Illustration par Sefira Lightstone
Illustration par Sefira Lightstone

Répondre aux enfants

Cela nous amène à une autre leçon essentielle de la Haggadah : nous ne répondons pas à la question. Nous répondons à l’enfant.

Ne répondez pas à la question. Répondez à l’enfant.

« L’enfant sage — que dit-il ? » Rabbi Yossef Its’hak de Loubavitch faisait remarquer qu’en hébreu, avec un très léger changement de ponctuation, ces mots peuvent se lire tout autrement : « L’enfant sage — qu’est-il ? Il dit… »

À travers la question, nous voyons l’enfant. Et c’est à lui que nous répondons.

L’enfant sage formule clairement sa question. De toute évidence, il y a bien réfléchi et sait exactement ce qu’il cherche.

S’il est sage, pourquoi pose-t-il des questions ? Pourquoi ne se contente-t-il pas d’avoir la foi, comme un bon garçon religieux, en acceptant tout ce que ses parents et ses maîtres lui disent ?

Il pose des questions parce qu’il a la foi. À l’image d’un scientifique convaincu qu’il y aura toujours une explication si l’on creuse un peu plus, il est persuadé qu’il y aura toujours du sens, puis un sens plus profond, et plus profond encore. Son esprit n’est pas entravé par la foi : il est porté par elle. Et sa foi, en retour, s’enrichit de ses questions.

Tandis que j’écris ces lignes, le Rav Avraham Altein me fait remarquer quelque chose d’intéressant : s’il n’y a aucun enfant pour poser les questions, aucun invité, personne, la Halakha veut que vous vous posiez la question à vous-même. Selon Maïmonide, même si les enfants ont posé les questions, les parents doivent eux aussi interroger.

Un instant — le Séder n’est pas affaire de simulation. Si vous connaissez la réponse, comment pouvez-vous poser une question ? Et si vous ne connaissez pas la réponse, qui va y répondre ?

Mais c’est précisément cela : vous connaissez la réponse, mais il vous faut revenir dans l’obscurité du « je ne sais pas », comme si vous ne l’aviez jamais su. Car la réponse de l’an dernier ne vous satisfait plus. C’est ainsi que l’on parvient à une lumière nouvelle. Et c’est cela, être sage.

Illustration par Sefira Lightstone
Illustration par Sefira Lightstone

Tous les enfants

Tout cela explique pourquoi l’enfant sage finit souvent par monopoliser toute l’attention, tandis que les autres sont laissés de côté.

Mais non : trois autres enfants sont dans la pièce. Eux aussi sont nos enfants.

Trois autres enfants sont dans la pièce. Eux aussi sont nos enfants.

Prenez l’enfant méchant. Il vient juste après pour ce qui est de l’art de questionner. Après tout, il a identifié avec précision ce qui le dérange. Le problème, c’est qu’il ne s’intéresse pas à la réponse.

Il reste pourtant en deuxième position, car quelque chose le dérange. Tout ce Séder le dérange. Ce qui veut dire qu’il est bien vivant et qu’il réagit. Ce qui veut dire qu’il y a là matière à travailler.

L’enfant simple pose une question, mais il ne sait pas vraiment ce qu’il demande. C’est celui qu’on ignore trop souvent. Puisque vous ne comprenez pas vraiment sa question (car lui-même ne la comprend pas non plus), il n’obtient jamais de réponse. À l’époque où nous vivons, c’est une situation précaire. Car un jour, cela pourrait signifier pour lui qu’il n’existe pas de réponse. Et si tel est le cas, il aura alors une autre question : « Pourquoi est-ce que je fais tout cela s’il n’y a pas de réponse ? »

La Haggadah vous dit donc de lui raconter des histoires de prodiges et de miracles. C’est là son monde, c’est ainsi qu’il voit les choses. Il est dans l’émerveillement. Suivez-le sur ce terrain — prenez cet émerveillement et nourrissez-le jusqu’au bout. Ne lui donnez pas moins qu’à l’enfant sage ou qu’à l’enfant méchant. Et n’exigez pas de lui qu’il devienne l’enfant sage — de peur de le pousser vers son frère cynique.

Quant à l’enfant qui ne sait pas poser de questions, dans les Haggadot illustrées, il est toujours représenté comme un bébé avec une tétine dans la bouche. Mais c’est absurde. Je parie qu’il a eu 20/20 à son examen final sur la Haggadah de Pessa’h.

L’enfant qui ne sait pas interroger a eu 20/20 à son examen sur la Haggadah.

Savez-vous pourquoi je le pense ? Regardez la réponse que nous lui donnons : « C’est à cause de cela que D.ieu a agi pour moi lorsque je suis sorti d’Égypte. » C’est une réponse profonde adressée à une personne intelligente.

Alors, que signifie le fait qu’il « ne sait pas poser de questions » ?

Bon nombre des idées que je développe ici ont été éveillées, il y a des années, par une conversation avec une chercheuse israélienne, élève du célèbre psychologue de l’éducation Benjamin Bloom, qui visita notre établissement ainsi que de nombreux lycées à travers l’Amérique du Nord. Dans chaque école, la chercheuse demandait au directeur : « Envoyez-moi vos meilleurs élèves, un par un, dans une pièce à part. »

Lorsque l’élève entrait, elle restait simplement assise en silence pendant une minute ou deux. Puis elle demandait : « As-tu des questions ? »

Silence.

Puis : « Je viens d’Israël. »

Encore le silence.

« Je fais des recherches. »

Vous voyez le tableau.

Mais ensuite, elle demandait au directeur de faire entrer les perturbateurs, un par un. À peine entraient-ils qu’ils lançaient aussitôt : « Pourquoi suis-je ici ? Qui êtes-vous ? De quoi s’agit-il ? Israël ? Comment c’est, là-bas ? »

Illustration par Sefira Lightstone
Illustration par Sefira Lightstone

Ouvre pour cet enfant

Alors cet enfant numéro 4, cet élève brillant qui excelle à l’école, pourquoi ne pose-t-il pas de questions ? Pourquoi n’est-il pas en quête de compréhension et de sens ? Qu’est-ce qui s’est passé ?

Mon hypothèse ? Il est allé à l’école. Là-bas, il a été récompensé pour avoir répondu aux questions exactement comme le maître l’attendait. Mais il n’a jamais été récompensé pour avoir posé les vraies bonnes questions, celles qui risquent de perturber le cours, ou auxquelles l’enseignant n’a peut-être pas de réponse.

Alors, pour cet enfant, « tu dois ouvrir pour lui ». Ouvrez-lui la bouche. Apprenez-lui à poser des questions. Apprenez-lui qu’il a le droit de questionner. Apprenez-lui qu’il a même le droit de remettre en cause les postulats les plus fondamentaux. Comment ? Par l’exemple. En lui montrant comment vous-même remettez en question vos présupposés.

Montrez-lui, par l’exemple, qu’il a le droit de remettre en cause même les postulats les plus fondamentaux.

Cela pourrait expliquer un autre de ces passages du Séder qui devraient susciter mille questions — ou du moins un certain agacement. Immédiatement après l’épisode des quatre enfants, un lourd morceau d’exégèse talmudique nous tombe dessus, sans sembler rien nous apprendre ni sur le récit de l’Exode ni sur les personnes assises ici.

En voici la traduction classique :

L’on pourrait penser que [le récit de la sortie d’Égypte] doit commencer dès le premier jour du mois. La Torah précise donc : « En ce jour-là ». Toutefois, « En ce jour-là » pourrait signifier tant qu’il fait encore jour ; la Torah ajoute par conséquent : « C’est à cause de cela ». L’expression « à cause de cela » ne peut être prononcée que lorsque la matsa et le maror sont placés devant toi.

Mais Rabbi Don Its’hak Abravanel (XVe siècle) nous dit que ce passage est en réalité on ne peut plus pertinent. C’est une réponse à cet enfant qui ne sait pas interroger. Il s’agit d’ouvrir son esprit avec une question qui remet en cause le postulat le plus évident de tout le rituel : qui a dit que c’était Pessa’h ce soir ?

Essayez de le lire ainsi :

Vous : Un instant, peut-être aurions-nous dû célébrer ce Séder à Roch ‘Hodech — il y a 15 jours, le premier jour du mois !

L’enfant : Euh… Pourquoi à ce moment-là ?

Vous : Parce que c’est à ce moment-là que D.ieu a parlé à Moïse de la mitsva de Pessa’h.

L’enfant : D’accord, donc nous nous sommes trompés.

Vous : Non, il est écrit : « en ce jour-là »

L’enfant : Très bien, continuons. Que dit-on ensuite ?

Vous : Ce n’est pas si simple. Parce qu’alors, nous devrions le faire pendant la journée. Or, il fait déjà nuit.

L’enfant : Donc c’est fini. Mangeons.

Vous : Pas si vite. Tu vois, il est écrit : « à cause de cela ». C’est-à-dire de cette matsa et de ces herbes amères que nous mangeons le soir de Pessa’h. Nous devons donc attendre le moment où nous sommes censés manger ces aliments — et c’est ce soir.

L’enfant : Pourquoi donc faut-il raconter une histoire à de la nourriture ?

Vous voyez ? Cela a marché !


Voici donc ce que je retiens de mon Séder pour l’année à venir :

La Torah nous est donnée dans un bel emballage, enveloppé et ficelé. Pour en défaire les nœuds et en découvrir les trésors, il n’y a qu’un moyen : poser les bonnes questions, chaque fois et partout où elles surgissent à l’esprit, et les poser sans peur ni honte.

Comment amener chacun — nous-mêmes, nos enfants, les autres Juifs, et tous ceux qui pourraient y gagner — à poser des questions ? Comment enseigner la foi et le courage qu’il faut pour ne pas craindre une bonne question ?

Comment enseigner la foi et le courage qu’il faut pour ne pas craindre une bonne question ?

Si nous trouvons des réponses à ces questions, nous aurons résolu la moitié du défi éducatif.

Illustration par Sefira Lightstone
Illustration par Sefira Lightstone