Le mot rabbi signifie littéralement « mon maître » en hébreu. Un rabbin est un dirigeant religieux au sein du peuple juif. Certains rabbins dirigent des congrégations (synagogues), d’autres sont des enseignants, et d’autres encore assument un leadership informel. L’ordination rabbinique est appelée semikha. Dans le langage courant, on appelle rav un rabbin ayant une formation avancée en droit juif pratique (halakha).
Le grand sage talmudique et médecin Chmouel rendit un jour visite à Rabbi Yehouda Hanassi, qui souffrait d’une affection des yeux. Chmouel voulut introduire un médicament dans ses yeux, mais Rabbi Yehouda répondit qu’il ne pourrait supporter un tel traitement. « Dans ce cas, dit Chmouel, je vais appliquer délicatement du médicament sur vos yeux. » « Je ne peux pas supporter cela non plus », répondit Rabbi Yehouda. Face à ce dilemme, Chmouel plaça le tube contenant le remède sous l’oreiller de Rabbi Yehouda, et, en effet, celui-ci guérit.
Constatant que Chmouel était un grand expert en matière médicale autant qu’un grand sage, Rabbi Yehouda chercha à l’ordonner au rabbinat. Mais chaque fois qu’il essayait, il ne parvenait pas à rassembler les personnes requises pour procéder à l’ordination.1 Chmouel dit alors à Rabbi Yehouda : « Maître, ne vous donnez pas cette peine, car j’ai vu écrit dans le livre d’Adam Harichone2 que “Chmouel Yar’hinaah3 sera appelé un grand sage, mais ne portera pas le titre de “rabbin”… »4
Ce n’est qu’au IIe siècle que le terme « rabbi », qui signifie littéralement « mon maître » ou « mon enseignant », devint un titre officiel. Jusqu’alors, même les plus grands sages et prophètes juifs ne recevaient aucun titre honorifique.5 Au fil des siècles, la signification du titre et les conditions de son obtention ont considérablement évolué. Pour comprendre ce que signifie aujourd’hui le mot « rabbin », examinons l’histoire de l’ordination rabbinique, ou semikha.
Les origines de la semikha
Bien que le titre lui-même soit d’apparition plus récente, l’ordination des dirigeants spirituels remonte à l’aube de l’histoire juive. La forme originelle d’ordination se transmettait directement de maître à élève dans une chaîne ininterrompue remontant jusqu’à Moïse. La semikha classique assurait que l’élève devienne le maillon suivant de la tradition sinaïtique et l’autorisait à juger des affaires impliquant toute forme de peine punitive.6
Le premier à être ordonné de cette manière fut Josué. Moïse posa ses mains sur lui, comme le verset l’énonce : « Et il posa ses mains sur lui et lui donna ses ordres, conformément à ce que l’Éternel avait dit. »7 (Le mot « semikha » signifie littéralement « imposition des mains ».) De même, nous trouvons que Moïse ordonna les soixante-dix juges, quoique sans mention d’une « imposition des mains ».8
L’imposition physique des mains ne fut pas reconduite dans les générations suivantes, et la semikha vint à être conférée en s’adressant simplement à la personne comme à un « rabbi »9 et en lui déclarant : « Tu es ordonné et tu as l’autorité de rendre des jugements, même dans des affaires impliquant des sanctions pécuniaires. »10
Josué et les soixante-dix anciens ordonnèrent d’autres personnes, qui à leur tour transmirent la semikha à leurs disciples. Cette tradition se maintint jusqu’à l’époque talmudique, où les sages retraçaient encore une lignée directe jusqu’aux tribunaux de Josué et de Moïse.11
Conditions de la semikha classique
Cette première forme d’ordination ne pouvait être conférée que dans des conditions très précises :
● Celui qui conférait la semikha devait le faire en étant accompagné de deux autres. En effet, la semikha ne pouvait être transmise qu’en présence d’au moins trois « juges ». Cependant, un seul de ces trois, à savoir celui qui conférait la semikha, devait lui-même être ordonné.12
● Le rabbin qui ordonnait et celui qui recevait l’ordination devaient tous deux se trouver en Terre d’Israël.13 Mais il n’était pas nécessaire qu’ils soient physiquement ensemble : l’ordination pouvait être transmise oralement ou par écrit.14
● Si une personne pouvait être ordonnée pour ne trancher que dans un domaine spécifique du droit juif,15 elle devait néanmoins être experte et qualifiée pour statuer dans tous les domaines.16 L’ordination en matière de casherout était appelée « Yoré Yoré » (« Peut-il décider ? Il peut décider ! »). Pour statuer en matière monétaire, il fallait « Yadine Yadine » (« Peut-il juger ? Il peut juger ! »).17
● Non seulement pouvait-on être ordonné pour un domaine spécifique, mais on pouvait aussi l’être pour une durée déterminée.18
● Il n’y avait pas de limite au nombre de personnes pouvant être ordonnées en même temps. Le roi David ordonna même trente mille personnes à la fois !19
● À l’origine, quiconque avait été ordonné ordonnait à son tour ses élèves. Mais à l’époque de Hillel l’Ancien (Ier siècle avant l’ère commune), par égard pour les survivants de la maison de David, les sages instituèrent que la semikha ne pourrait être transmise qu’avec l’autorisation expresse du dirigeant de la génération, le nassi.20
Parallèlement, les sages décidèrent que le nassi ne transmettrait pas la semikha s’il n’était pas accompagné du président du tribunal rabbinique, le av beth din, et que le av beth din ne la transmettrait pas sans être accompagné du nassi. Les autres sages pouvaient toutefois transmettre la semikha par eux-mêmes, après avoir reçu l’autorisation du nassi, à condition d’être accompagnés de deux autres personnes.21
Les premiers rabbins
Dans la Michna et le Talmud apparaissent pour la première fois trois titres : Rabbi, Rav et Rabbane.22
Rabbi : Le titre « rabbi » était porté par les sages de la Terre d’Israël, ordonnés là-bas selon l’usage transmis par les anciens. Héritiers directs de la Torah de Moïse, ils recevaient l’autorité de juger des affaires pénales.23
Rav : Les sages babyloniens, qui reçurent une ordination dans leurs propres académies en diaspora, portaient le titre de « rav ». N’ayant pas été ordonnés en Israël, leur pouvoir de statuer était restreint et n’incluait pas les affaires impliquant des dommages punitifs.
Rabbane : Ce titre était réservé à la présidence, au nassi ou au président du tribunal rabbinique, le av beth din du Sanhédrine.24
Les premiers à être appelés « Rabbane » furent Rabbane Gamaliel l’Ancien25 (mort vers l’an 50 de l’ère commune), Rabbane Chimone, son fils,26 et Rabbane Yo’hanane ben Zakaï27 (mort vers 74 de l’ère commune).
Les premiers à être appelés « rabbi » furent Rabbi Tsadok, Rabbi Éliézer ben Yaakov, et d’autres disciples de Rabbane Yo’hanane ben Zakaï : Rabbi Éliézer ben Horkenos, Rabbi Yehochoua ben ‘Hanania, Rabbi Yossé HaCohen, Rabbi Chimone ben Netanel et Rabbi Éléazar ben Arakh.28
En gardant à l’esprit que, jusqu’à l’apparition de ces titres, même les plus grands dirigeants et prophètes n’étaient pas appelés « rabbi », il en ressort que, si le titre « rabbi » est supérieur à « rav », celui de « Rabbane » l’est davantage, et que le simple nom, sans aucun titre, est supérieur à tous (pourvu, bien sûr, que la personne mérite un titre honorifique).29
L’interdiction romaine et la fin de la semikha classique
À l’époque où ces titres se développèrent, la nation juive traversait de grands bouleversements. Les premiers à les porter furent témoins de la destruction du Second Temple en l’an 70, puis de l’instauration d’une occupation romaine oppressive en Israël. Après l’échec de la révolte de Bar Kokhba (132–135 de l’ère commune), l’empereur Hadrien chercha à mettre un terme définitif au Sanhédrine et à la semikha, qu’il considérait comme l’expression persistante de l’autonomie juive.
L’empereur décréta que quiconque conférerait ou recevrait l’ordination serait mis à mort. De plus, la ville où l’ordination aurait eu lieu devait être rasée, et tous ceux qui se trouvaient dans un rayon de 2 000 amot en seraient déracinés. La tradition de la semikha aurait alors complètement disparu si ce n’était le sacrifice du grand sage Rabbi Yehouda ben Bava.
Ayant appris le décret, Rabbi Yehouda emmena cinq élèves de Rabbi Akiva, le grand sage qui venait de mourir en martyr aux mains des Romains, et s’assit entre deux montagnes formant la « limite de Chabbat »30 entre deux grandes villes, Oucha et Shefaram.
Lorsque les Romains les découvrirent, Rabbi Yehouda cria aux élèves : « Mes enfants, fuyez ! » Les élèves répondirent : « Maître, que sera-t-il de vous ? » Il répliqua : « Je suis placé devant eux comme un rocher qu’on ne peut renverser. » On raconte que les Romains ne quittèrent pas l’endroit où ils avaient trouvé Rabbi Yehouda ben Bava avant de l’avoir transpercé de trois cents lances, le réduisant à l’état de crible. Mais, à ce moment-là, les nouveaux ordonnés avaient déjà pris la fuite.
Les noms de ces cinq élèves étaient : Rabbi Méïr, Rabbi Yehouda (bar Ilaï), Rabbi Chimone, Rabbi Yossi et Rabbi Éléazar ben Chamoa. Selon certains, Rabbi Ne’hemia fut également ordonné à cet endroit.31
Bien que la semikha eût été sauvée temporairement, il devint de plus en plus difficile d’en remplir toutes les conditions, en particulier parce qu’une grande partie des sages vivaient en Babylonie, et, comme mentionné, un rabbin ne pouvait être ordonné qu’en Terre d’Israël.
On ignore le moment exact où la semikha classique cessa. Selon certains, elle prit fin aux jours de Rabbi Hillel II, qui devint le dirigeant des Juifs vers 359 de l’ère commune. Prévoyant la disparition de l’ordination classique et constatant que la méthode de sanctification du nouveau mois, qui exigeait des rabbins ordonnés, était en péril, Rabbi Hillel établit le calendrier fixe encore en usage aujourd’hui.32
D’autres estiment qu’une forme d’ordination classique perdura encore plusieurs siècles. Ils citent des lettres de Rabbi Tséma’h Gaon (IXe siècle) et de Rabbi ‘Hanina Gaon (Xe siècle), laissant entendre qu’à leur époque on jugeait encore en Terre d’Israël des affaires de dommages punitifs, ce que seuls des détenteurs de semikha pouvaient faire.33 D’autres encore renvoient à des lettres de Rabbi Yehouda ben Barzilaï de Barcelone (XIe-XIIe siècles), laissant penser que même à son époque il existait quelque forme de semikha en Israël.34
Tentative de renouvellement de la semikha classique
Après l’expulsion d’Espagne de 1492, de nombreux Juifs restèrent sur place, acceptant le christianisme en façade tout en pratiquant en secret le judaïsme. Des milliers de ces conversos finirent par s’enfuir et émigrer en Israël et dans d’autres pays, où ils purent de nouveau pratiquer leur judaïsme ouvertement. Ces Juifs demeuraient hantés par les fautes de leur passé. Beaucoup craignaient de ne jamais expier totalement leurs transgressions les plus graves, dont certaines entraînaient la peine de karet – retranchement spirituel de D.ieu.
En 1538, Rabbi Yaakov Beirav, grand rabbin de Safed (en Terre d’Israël) et lui-même réfugié de l’expulsion d’Espagne, proposa d’établir des tribunaux juifs qui appliqueraient la peine de malkot, les coups de fouet, lesquels libèrent d’un décret de karet.35
Or, cette peine ne pouvait être infligée que par un rabbin ordonné selon la forme originelle, classique, de semikha. Dans le cadre de son plan, Rabbi Beirav chercha donc à rétablir la semikha classique, se fondant sur une décision de Maïmonide selon laquelle, si tous les sages de la Terre d’Israël consentent à nommer des juges et à leur conférer l’ordination, la semikha est valide. Ces juges peuvent alors instruire des affaires impliquant des peines et transmettre la semikha à d’autres.36 37
Après de longues délibérations, vingt-cinq sages de Safed conférèrent à Rabbi Yaakov Beirav la nouvelle semikha. Rabbi Beirav envoya ensuite Rabbi Chlomo ‘Hazan à Jérusalem pour informer les sages du rétablissement de la semikha et pour ordonner Rabbi Lévi ibn ‘Haviv (connu sous le nom de Ralba’h) avec les mêmes prérogatives.
Mais Rabbi Lévi ibn ‘Haviv rejeta la semikha nouvellement établie, arguant, entre autres, qu’en la rétablissant on n’avait pas obtenu le consentement de tous les sages d’Israël. Un échange acerbe s’ensuivit entre les deux rabbins, et un vif débat éclata entre leurs deux camps.38
Au milieu de ce débat, des membres de l’opposition informèrent le gouvernement turc que, en rétablissant la semikha, Rabbi Beirav entendait restaurer le royaume d’Israël et se rebeller. Craignant pour sa vie, Rabbi Beirav décida de fuir en Égypte. Avant cela, toutefois, il transmit la semikha à quatre de ses principaux disciples :39 Rabbi Yossef Karo (auteur du Choul’hane Aroukh), Rabbi Moché de Trani, Rabbi Avraham Chalom et Rabbi Israël de Curiel.40 Rabbi Yossef Karo transmit cette semikha à Rabbi Moché Alshikh, et Rabbi Moché Alshikh ordonna plus tard Rabbi ‘Haïm Vital (principal disciple du grand kabbaliste Rabbi Its’hak Louria, appelé le Arizal)41.
On ne trouve pas trace que ce rétablissement de l’ordination ait dépassé Rabbi ‘Haïm Vital. Et bien qu’il y eût plusieurs autres tentatives de renouveau de la semikha classique, aucune ne suscita un tel écho ni n’associa des sages aussi éminents que la tentative de Rabbi Yaakov Beirav. Il semble que les dirigeants juifs n’aient pas adopté ces tentatives, par égard pour l’opinion selon laquelle l’ordination classique ne sera rétablie qu’à l’ère messianique.42
L’ordination rabbinique aujourd’hui
Bien que la semikha classique n’existe plus, des rabbins continuèrent d’être ordonnés au fil des générations. Cette forme allégée d’ordination restait nécessaire, car il est interdit à un élève de se poser en autorité en matière de loi juive sans l’autorisation explicite de son maître.43 Ainsi, l’ordination rabbinique en vint à signifier simplement que le maître avait accordé à son élève la permission de statuer en matière de halakha.
Certains estiment que l’ordination rabbinique actuelle constitue un souvenir de la semikha classique. Ils pensent donc qu’en conférant l’ordination rabbinique, il convient de respecter autant que possible les exigences de la semikha originelle, notamment celle voulant que seul quelqu’un qualifié pour statuer dans tous les domaines de la loi juive puisse être ordonné.44
La plupart, toutefois, considèrent que l’ordination actuelle n’a aucun lien avec la semikha originelle. Selon cette opinion, il n’est pas nécessaire d’être compétent dans tous les domaines de la loi pour recevoir une ordination limitée.45 46
Bien que l’on puisse recevoir la permission de statuer dans un domaine particulier de la loi juive, il existe aujourd’hui, pour l’essentiel, deux niveaux d’ordination. Le niveau le plus élémentaire, appelé « Yoré Yoré », autorise son détenteur à trancher les questions relatives à la casherout et d’autres domaines de la loi juive liés à la vie quotidienne. Le niveau plus avancé, appelé « Yadine Yadine », autorise son détenteur à exercer comme dayane – juge dans les affaires financières.47
Le Rabbi de Loubavitch encouragea vivement les jeunes hommes à étudier et à recevoir au moins le niveau élémentaire de semikha, le Yoré Yoré, avant leur mariage. Cela garantit qu’il y ait, dans chaque foyer juif, quelqu’un capable de répondre aux questions halakhiques qui ne manquent pas de se présenter au quotidien.48
Enfin, il convient de noter que, bien que de nombreux détenteurs du titre aujourd’hui soient effectivement qualifiés pour rendre des décisions et répondre à des questions, le nombre de « rabbins » a considérablement augmenté au cours du dernier siècle. Le titre peut désormais désigner une personne n’ayant qu’une ordination très limitée (par exemple, compétente dans un domaine très précis de la loi juive), ou simplement être un titre honorifique attribué à un enseignant ou à quelqu’un exerçant une autorité religieuse. C’est pourquoi il faut veiller, lorsqu’on sollicite un rabbin pour un avis, à s’assurer qu’il soit véritablement qualifié pour statuer dans le domaine de la loi juive sur lequel porte la question.
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