Le Midrash propose une longue liste d’explications quant aux raisons de la mort des fils d’Aaron, allant des plus prosaïques aux plus élevées : ils pénétrèrent dans le Saint des Saints, ils apportèrent un feu étranger, ils étaient en état d’ébriété, ils n’étaient pas mariés, ils firent preuve d’orgueil, et ainsi de suite.1
Certaines de ces explications, de même que le sens littéral du verset « lorsqu’ils s’approchèrent devant D.ieu »,2 ont un dénominateur commun : la cause du péché fut la familiarité excessive avec D.ieu et Son service.
Le problème de la familiarité excessive est un danger permanent pour ceux qui se tiennent devant D.ieu, et tout particulièrement pour les Cohanim – le Prêtres – dans leur rôle de serviteurs de D.ieu. Le centre du Temple est le culte quotidien connu sous le nom d’« Ordre du Service ». Le parvis où se dresse l’Autel extérieur et où se déroule l’Ordre du Service est, en substance, une estrade surélevée par rapport au commun du peuple ; le parvis d’Israël et le parvis des femmes se trouvent en contrebas, et la grande foule assemblée là se contente de se tenir debout et de regarder, tandis que c’est le Cohen qui accomplit l’essentiel du service. Les Cohanim n’agissent pas seulement dans le parvis du Temple, mais aussi dans ses coulisses ; ils participent à tout l’ensemble du service. Ils connaissent toutes les procédures et sont familiers de tout ce qui s’y passe.
De manière générale, un Juif ne se rendait que rarement au Temple – à l’occasion d’une fête ou en quelque autre circonstance – et il abordait cette rencontre avec une profonde crainte révérencielle. Le Cohen, en revanche, se trouve en permanence dans le Temple, où il est personnellement engagé dans le service plus que quiconque. Il est comme un membre de la maisonnée, et c’est précisément là que commence son problème. Il est si impliqué, si initié, qu’il en vient inévitablement à se familiariser outre mesure avec le service lui-même. Les Cohanim ont même leur propre entrée dans le Temple ; ils vont et viennent à leur guise et dorment même dans l’enceinte du Temple. Ils sont donc exposés au danger de l’accoutumance, de l’insensibilité qui naît d’une implication si étroite. Lorsqu’on est l’expert et que les autres comptent en permanence sur vous, cela engendre une forme d’assurance présomptueuse.
On peut voir comment un tel état s’installe et se détériore dans la conduite des fils d’Éli. Ceux-ci ne prenaient pas le Service du Tabernacle à la légère. Ils avaient la foi ; quand il le fallait, ils partaient à la guerre et remplissaient leur devoir de protéger l’Arche d’Alliance. Mais dans la routine du Tabernacle, ils se comportaient avec arrogance. Par exemple, une femme qui venait de donner naissance à un fils se rendait à Chilo, où le Tabernacle se trouvait alors. Elle avait de bonnes raisons de venir, et de bonnes raisons d’être émue ; c’était pour elle un moment bouleversant. Les Cohanim, cependant, étaient las ; ils avaient déjà vu des scènes semblables des milliers de fois, des scènes qu’ils connaissaient par cœur. Et voilà que le Cohen s’approche de la femme et demande aussitôt : « Et la viande ? » Il se comporte comme un boucher dans sa boucherie. Pourquoi se montre-t-il si peu délicat ? Les Cohanim ont passé toute leur vie dans le Tabernacle et, par conséquent, ils se sentent comme des membres de la maison du Roi ; au bout d’un certain temps, leur crainte et leur révérence se dissipent. Cela ne signifie pas que les membres de la maisonnée ne soient jamais fidèles ni qu’ils méprisent toujours ce qui s’y déroule, mais ils courent le risque de devenir des familiers blasés à qui plus rien ne parle.
Blasés du fait de la proximité
Le péché des fils d’Aaron naît de cette familiarité dans laquelle ils vivaient, de ce sentiment d’aisance devenu habitude dans leur environnement. Lorsqu’ils pénètrent dans le Saint des Saints sans y être autorisés, lorsqu’ils apportent un feu étranger, lorsqu’ils entrent en état d’ébriété, ils agissent ainsi parce qu’ils se sentent pleinement du dedans. Ceux qui pénètrent dans le Sanctuaire sont invités à se préparer au préalable et à s’immerger 310 fois, et même après tout cela, un sentiment de crainte doit subsister. La Torah déclare que « le premier-né était Nadav ».3 On peut supposer que Nadav estimait qu’il était déjà Cohen Gadol. Il ouvre donc la porte, écarte le rideau et entre. Le fait que ce lieu soit un endroit où l’entrée est strictement interdite ne s’impose tout simplement plus à sa conscience, précisément parce qu’il en est en permanence si proche.
Dans le Tabernacle, ce problème est encore plus aigu que dans le Temple, car dans le Tabernacle, il n’existe aucun sentiment de mystère. Dans le Temple, il y a une pièce dont l’accès est interdit : le Saint des Saints. Dans le Tabernacle édifié dans le désert, l’emplacement du Saint des Saints n’était auparavant qu’un coin de désert comme un autre. Au-dessus d’un coin de désert, la nuée s’arrête soudain et l’ordre est donné d’assembler le Tabernacle. Si l’endroit est trop herbeux ou trop pierreux, on déplace légèrement la structure. Ici se dressera le Saint des Saints, ici se dressera le Saint, ici se dressera l’Autel.4 Les Cohanim peuvent bien comprendre intellectuellement qu’il est désormais interdit de passer derrière le rideau, qu’il est interdit de pénétrer dans le lieu saint et que celui qui entre dans le Saint des Saints est passible de mort, il leur était vraisemblablement difficile de ressentir ce brusque changement de statut.
Néanmoins, pourquoi le péché d’ébriété est-il traité avec une telle sévérité ? Ils voulaient simplement célébrer l’inauguration du Tabernacle. S’ils ont un peu trop bu avant d’entrer dans le Sanctuaire, est-ce vraiment si grave ?
Le problème du blasement dû à l’accoutumance est universel. Lorsqu’une personne est confrontée à la mort pour la première fois, c’est une expérience bouleversante ; la première fois que l’on doit faire face à un cadavre humain, on est généralement effrayé et ébranlé. Mais après avoir exercé ce genre de tâche pendant un certain temps, le blasement s’installe : le scribe se met à piétiner ses parchemins sacrés et le fossoyeur à traîner les corps d’un endroit à l’autre. Lorsqu’une personne tient un rouleau de Torah entre ses mains pour la première fois, c’est une expérience profonde ; mais si c’est vous qui êtes assis à les confectionner, constamment entouré de parchemin, il devient difficile de maintenir le même sentiment de révérence qu’au commencement.
Un érudit non juif écrit, dans un ouvrage sur le Tanakh, que le Psaume 145 est l’un des plus beaux versets qu’il ait jamais vus. Or, celui qui récite ce psaume trois fois par jour ou davantage aura le plus grand mal à en apprécier la beauté de cette manière ; tout au plus remarquera-t-il qu’il s’agit d’un acrostiche. D’où vient cette perception si limitée ? Non pas de ce qu’il ne le connaît pas par cœur, mais précisément de ce qu’il le connaît par cœur. Le Rabbi de Kotzk aurait expliqué les mots du piyout « La beauté et l’éternité appartiennent à Celui qui vit à jamais » en disant que lorsqu’une personne regarde quelque chose de beau cent fois, cela cesse d’être exceptionnel à ses yeux. La beauté qui dure éternellement n’appartient qu’à Celui qui vit à jamais.
Ce problème s’applique aussi à des domaines plus courants. Dans notre société, il existe, parmi les Juifs religieux, un sous-groupe : des personnes qui se qualifient elles-mêmes de bnei Torah (disciples de la Torah). Par opposition apparente à leurs homologues simplement « religieux », ces personnes se considèrent comme vouées à la Torah avec le plus grand sérieux. Le problème que connaît ce groupe est le même que celui qui sous-tend le péché des fils d’Aaron : la familiarité excessive.
Ces bnei Torah ne prient pas seulement une fois par an, quand l’inspiration les saisit. Ils ne se rendent pas à la synagogue uniquement lors d’un drame familial ; ils y vont quotidiennement, trois fois par jour. Ils sont constamment occupés par la Torah. Mais parce qu’ils baignent dans tout cela et vivent au milieu de tout cela, le danger est que, petit à petit, ils se laissent gagner par l’usure de l’habitude. Au bout d’un certain temps, ces personnes n’éprouvent plus – et ne peuvent plus éprouver – les émotions que ressentent les novices en matière de spiritualité. Pourquoi nos émotions sont-elles si vives lors des fêtes et des Jours Redoutables ? Parce qu’ils ne reviennent qu’une fois par an, et que nous ne nous y habituons pas. Il est difficile pour un être humain de ressentir, trois fois par jour, qu’il se tient devant D.ieu. Lorsqu’un homme qui n’a jamais mis les pieds dans une synagogue y entre pour la première fois, il arrive qu’il soit profondément ému par l’expérience. Mais lorsqu’on y entre et qu’on en sort régulièrement, cela devient partie intégrante de notre réalité, de notre routine quotidienne.
Quelqu’un se plaignit un jour auprès de moi que malgré son vif intérêt pour la mystique au fil des années, il était toujours resté « à l’extérieur » et n’avait jamais véritablement vécu d’expérience mystique. Il ajouta : « La seule chose que je retire de tout ce que j’ai fait, c’est que chaque fois que je dis Chéma Israël, je ressens un frémissement. »
Or, cette personne n’est pas rabbin et n’est certainement pas considérée comme pieuse. Pourtant, combien de Juifs véritablement pieux peuvent dire que chaque fois qu’ils récitent le Chéma Israël, ils ressentent un frémissement ? La raison en est que nous sommes trop proches, trop accoutumés ; même la sainteté de la récitation du Chéma est devenue banale et ordinaire.
Un phénomène similaire existe dans la société israélienne, concernant les paroles haineuses que des Juifs tiennent souvent contre d’autres Juifs. Si des non-Juifs attaquaient et critiquaient les Juifs aussi durement que les Juifs le font entre eux, cela provoquerait sans nul doute un tollé. Ce phénomène ne résulte pas simplement de la haine gratuite ; il découle en partie du sentiment que « je suis parmi les miens ». Précisément parce que nous sommes si proches les uns des autres, nous avons tendance à faire fi des contraintes et des limites de la bienséance.
« Je serai sanctifié par ceux qui Me sont proches »
« Moïse dit à Aaron : C’est ce que D.ieu avait déclaré en disant : “Je serai sanctifié par ceux qui Me sont proches ; ainsi serai-Je glorifié devant tout le peuple.” »5 D.ieu dit en substance que Nadav et Avihou sont les membres de Sa maisonnée ; ce sont des enfants qui ont grandi dans Sa cour. Même s’il pourrait sembler qu’ils ne méritent pas un tel châtiment, « Il ne met pas même Sa confiance en Ses saints ».6 Le Talmud enseigne que D.ieu demande des comptes à ceux qui Lui sont proches avec une rigueur extrême, jusqu’à l’épaisseur d’un cheveu.7 En raison de leur proximité, ce sont eux, plus que quiconque, qui doivent rendre des comptes avec rigueur, car même l’épaisseur d’un cheveu peut les faire dévier du droit chemin.
Un récit similaire se trouve dans la haftara de Parachat Chémini, dans le récit de la mort d’Ouzza.8 Et c’est encore la même histoire dans le récit de la mort des habitants de Beth Chémech, qui « regardèrent dans l’Arche de D.ieu ».9 On y voit que les Philistins percevaient l’Arche comme une source de crainte et de terreur, tandis que pour les Juifs, l’Arche pouvait être traitée avec légèreté et irrévérence.
Un incident similaire se produit lors de la révélation au Sinaï, immédiatement après laquelle la Torah déclare : « Et sur les nobles du peuple d’Israël, Il ne porta pas la main ; ils contemplèrent D.ieu, et ils mangèrent et burent. »10 Le Midrash interprète que « ils » désigne Nadav et Avihou, qui mangèrent et burent par excès de familiarité, et que D.ieu différa leur châtiment pour ne pas gâcher la joie du don de la Torah.11 Beaucoup se sont interrogés : pourquoi, alors, D.ieu choisit-Il de reporter le châtiment jusqu’à la joie du huitième jour, jour de l’inauguration du Tabernacle ? Ne pouvait-Il pas attendre quelques jours de plus ? Puisque D.ieu ne craignait certainement pas qu’ils Lui échappent, quelle était l’urgence ?
La différence est que la révélation au Sinaï fut un événement unique, exceptionnel et sans lien avec ce qui l’avait précédée ni avec ce qui devait la suivre. Le Tabernacle, en revanche, est le lieu où tout Israël viendra par la suite offrir des sacrifices. À plus forte raison dans le désert, où le rôle du Tabernacle était encore plus central, puisque tout abattage rituel s’effectuait dans le Tabernacle, fût-ce dans le seul but de consommer de la viande. C’est précisément là qu’il importait de souligner que « Je serai sanctifié par ceux qui Me sont proches » – que la familiarité excessive peut avoir de graves conséquences.
La familiarité excessive ruine celui qu’elle gagne, et elle cause un tort plus grand encore à autrui. Ceux qui vivent en son sein ne discernent plus ce qu’ils font, mais aux yeux des autres, cela apparaît comme une grossièreté impardonnable. Si le Cohen peut éprouver la dégradation de sa vie intérieure, le simple fidèle qui observe de loin, lui, voit se briser toute son essence spirituelle, car pour lui, le Cohen incarne le modèle spirituel par excellence. Ceux qui siègent au Beth Hamidrach ne s’en indignent pas autant, car ils savent déjà que tous ceux qui y sont assis ne sont pas d’une sainteté suprême. Mais pour ceux pour qui le Cohen représente une forme de perfection spirituelle, voir une telle personne agir de manière irrespectueuse constitue une profanation non seulement de son essence personnelle, mais de toute la cause qu’il représente.
Le Talmud enseigne qu’« une erreur involontaire dans l’étude [de la Torah] est considérée comme intentionnelle »,12 et qu’« on n’accorde pas de crédit en matière de profanation du Nom de D.ieu ».13 Dans le cas de la profanation du Nom de D.ieu, D.ieu n’accorde aucun délai à l’homme : il est châtié, qu’il ait agi délibérément ou par inadvertance, et peut-être même qu’il ait agi de son plein gré ou sous la contrainte : « Car D.ieu fera venir en jugement chaque action, même cachée. »14
À la lumière de cela, « Je serai sanctifié par ceux qui Me sont proches » est un avertissement adressé précisément à ceux qui sont proches et ont été rapprochés, qui se trouvent en permanence dans le sanctuaire intérieur. Ils doivent toujours se souvenir qu’ils se tiennent devant le sacré. Dans leur cas, les sanctions doivent être bien plus sévères, afin que « Je sois glorifié devant tout le peuple ». Ils doivent se rappeler pourquoi le Saint des Saints porte ce nom, et que la cloison qui sépare le domaine terrestre du domaine sacré doit rester en place, même s’ils franchissent cette frontière plusieurs fois par jour. Assurément, c’est là un défi considérable ; il est bien plus difficile pour un médecin de ressentir la douleur d’autrui, et il est bien plus difficile pour un fossoyeur de maintenir un haut degré de respect envers les morts.
À la différence des autres cas, dans le cas des fils d’Aaron, D.ieu prend pour ainsi dire la peine de les consumer Lui-même – « Un feu sortit de devant D.ieu. »15 C’est parce que Nadav et Avihou commirent un acte si compréhensible en lui-même, mais si terrible par ses conséquences pour tous les intéressés. Compréhensible, parce qu’un tel geste est ancré dans la nature humaine ; terrible par ses conséquences, parce qu’il atteint le noyau le plus intime de l’être. C’est pour cette raison que la Torah considère le péché de familiarité excessive avec une telle gravité.
L’épreuve du sacerdoce
Chaque personne, d’une manière ou d’une autre, s’approche de D.ieu, et elle doit toujours se rappeler que, même si elle sait ce qui se passe dans les coulisses, elle ne doit pas perdre le sentiment de respect et de crainte révérencielle ; elle ne doit pas se croire dispensée du devoir de garder ses distances. C’est assurément l’une des exigences les plus difficiles à remplir. Après que l’on s’est accoutumé à être à l’intérieur du Sanctuaire, la véritable épreuve consiste à savoir si l’on peut encore conserver le regard de celui qui vient de l’extérieur, pour qui le Sanctuaire demeure d’un autre ordre. Est-on capable d’être des deux côtés à la fois – d’être à l’intérieur tout en éprouvant le sentiment de celui qui entre pour la première fois, ne sachant rien de ce qui l’attend ?
Il existe une cloison permanente entre le sacré et le profane, entre ce qui inspire la crainte et ce qui est ordinaire. Pour le Cohen, cette cloison n’est pas plus mince, mais il lui est plus difficile de la respecter.
Cette tension se retrouve dans de nombreux domaines, qui tous posent l’épreuve du sacerdoce : dans quelle mesure peut-on se tenir très près et demeurer néanmoins dans un état de crainte et de révérence, d’effroi et de tremblement ?
Se tenir des deux côtés à la fois est presque impossible ; c’est assurément l’une des choses les plus difficiles qu’un être humain puisse faire – et pourtant, c’est ce qui est exigé d’un Juif. Rabbi Na’hman de Breslev fait remarquer que pour y parvenir, il faut être simultanément extrêmement vieux et, en un sens, tout à fait infantile. Cette exigence va à l’encontre de la nature humaine mais, en tant que Juifs, nous sommes néanmoins appelés à la remplir.
L’embrasement de l’âme
L’explication simple de « lorsqu’ils s’approchèrent devant D.ieu et moururent »16 est que D.ieu frappe ces personnes et que, par conséquent, ceux qui sont proches reculent, et Il se trouve ainsi sanctifié.
Parfois, cependant, ceux qui s’approchent subissent une forme de mort plus terrible encore : une mort intérieure. Le Talmud dit des fils d’Aaron : « Seules leurs âmes furent consumées, mais leurs corps restèrent intacts. »17 Ce type de mort peut frapper chacun d’entre nous aujourd’hui encore – on continue d’accomplir les mitsvot, de se balancer pendant la prière, mais son âme a brûlé et l’a quitté. « Lorsqu’ils s’approchèrent devant D.ieu », leurs âmes furent consumées, « et ils moururent ».
Il existe une tradition selon laquelle c’est une mitsva de pleurer lorsqu’on évoque la mort des fils d’Aaron. C’est en effet une chose dont il faut se souvenir, car il vaut véritablement la peine de verser des larmes pour une étincelle de sainteté qui a été perdue.
Commencez une discussion