Par la grâce de D.ieu
23 Chevat 5744
[28 janvier 1984]
Brooklyn, N.Y.

Salutations et bénédictions,

Je réponds à votre lettre du 23 janvier 1984, dans laquelle vous écrivez que vous êtes né dans un camp de personnes déplacées en Allemagne, de parents ayant survécu à la Shoah, et vous demandez pourquoi D.ieu a permis que la Shoah ait lieu, etc.

Vous savez sans doute qu’il existe une abondante littérature consacrée à cette terrible tragédie, et une lettre n’est guère le moyen approprié de traiter convenablement une telle question. Cependant, puisque vous m’avez écrit, je dois vous donner une réponse. D’où les réflexions suivantes.

Les Juifs – vous et moi compris – sont des « croyants, enfants de croyants », comme l’affirment nos Sages. Au plus profond de lui-même, chaque Juif croit qu’il existe un D.ieu qui est le Créateur et le Maître du monde, et que le monde a un but. Toute personne qui réfléchit et contemple, par exemple, le système solaire ou la complexité de l’atome, doit conclure, avec conviction, que notre univers n’est pas le fruit de quelque hasard invraisemblable. Où que l’on regarde, on voit un ordre et une finalité.

Il s’ensuit que l’être humain a, lui aussi, un but, et cela d’autant plus lorsqu’il est question de millions d’êtres humains.

Puisque le Créateur a créé le monde dans un but, il est également logique de penser qu’Il veut que ce but se réalise et que, par conséquent, Il révèle à la seule « créature » sur terre dotée de l’intelligence nécessaire pour comprendre de telles choses – à savoir l’être humain – quel est ce but et comment le réaliser. Tel est, en effet, le but ultime de chaque être humain : apporter sa part à l’accomplissement du dessein divin de la Création. Le bon sens veut aussi que, sans une telle « révélation divine », l’être humain ne puisse pas, de lui-même, savoir exactement quel est ce but ni comment l’atteindre, pas plus qu’un élément minuscule d’un système extrêmement complexe ne peut comprendre l’ensemble du système, à plus forte raison le créateur du système.

L’exemple souvent donné à ce propos est celui d’un nourrisson. Son incapacité à comprendre une théorie complexe d’un savant adulte n’étonnerait personne, bien que le nourrisson et le savant soient tous deux des êtres créés, et que la différence entre eux ne soit que relative, en termes d’âge, de connaissances, etc. Il se peut d’ailleurs même qu’un jour ce nourrisson dépasse le savant en savoir et en compréhension. Faut-il donc s’étonner qu’un être humain créé ne puisse comprendre les voies du Créateur ?

On comprend aussi que, puisque chaque personne a reçu de D.ieu un but dans la vie, elle a également reçu la capacité de l’accomplir pleinement.

Un autre point important à retenir est que, puisque D.ieu a tout créé avec un but, rien n’est en trop dans le monde et rien n’y manque. Cela vaut aussi pour les capacités humaines.

Il en résulte que les capacités d’une personne – ses connaissances, son temps, son énergie, etc. – doivent être entièrement consacrées à l’accomplissement de son but dans la vie. Si l’une de ces ressources est détournée vers quelque chose d’étranger à l’accomplissement du dessein divin, non seulement elle est mal employée et gaspillée, mais elle est soustraite d’autant au véritable but.

Dans la Torah, appelée Torat ‘Haïm (« enseignement de vie »), D.ieu a révélé quel est le but de la Création, et Il a donné tout ce qu’il faut à l’être humain, et particulièrement au Juif, pour l’accomplir dans sa vie. Ayant désigné le peuple juif comme « un Royaume de Kohanim [prêtres] et une nation sainte », D.ieu demande au Juif de vivre conformément à tous les préceptes divins de la Torah. Les non-Juifs, eux, ne sont tenus d’observer que les Sept Lois Morales Fondamentales – ce qu’on appelle les Sept Lois Noa’hides, avec toutes leurs ramifications – qui doivent constituer le fondement de toute société humaine, si elle entend être humaine conformément à la volonté et au dessein du Créateur.

L’un des éléments fondamentaux du dessein divin, tel qu’il est révélé dans la Torah, est que D.ieu veut qu’il s’accomplisse par choix et non sous la contrainte. Chaque être humain a donc le libre arbitre de vivre en accord avec la volonté de D.ieu ou en opposition avec elle.

Gardons tout cela à l’esprit et revenons à votre question, que beaucoup se sont posée : pourquoi D.ieu a-t-Il permis la Shoah ?

La seule réponse que nous puissions donner est : seul D.ieu le sait.

Mais le fait même qu’il n’y ait pas de réponse à cette question prouve, en soi, qu’il n’est pas demandé à l’homme de connaître ni de comprendre cette réponse pour accomplir son but dans la vie. En dépit de l’absence d’une réponse satisfaisante à cet immense et terrible « Pourquoi ? », on peut, et l’on doit, continuer à mener une vie pleine de sens et féconde, promouvoir la justice et la bonté autour de soi, et même contribuer à créer un monde où il n’y aurait de place ni pour la Shoah ni pour aucune forme d’inhumanité de l’homme envers l’homme.

À vrai dire, ce qui précède contient aussi la réponse à une question non formulée : « Quelle doit être ma réaction ? » La réponse à cette question est certaine : cela doit être perçu comme un défi lancé à chaque Juif – car les Juifs furent les principales victimes de la Shoah –, un défi qu’il faut relever de front, avec résolution et détermination : quel que soit le temps qu’il faudra au monde pour se repentir de la Shoah et rendre ce monde digne d’être habité par tous les êtres humains, moi, pour ma part, je ne relâcherai en rien ma détermination à accomplir le but de ma vie, qui est de servir D.ieu de tout cœur et avec joie, et de faire de ce monde une demeure digne non seulement pour les êtres humains, mais aussi pour la Chékhina, la Présence divine elle-même.

Bien sûr, on pourrait en dire beaucoup plus sur le sujet, mais pourquoi s’attarder sur un sujet si douloureux alors qu’il y a tant de bien à faire ?

Avec bénédiction,

P.S. : Il va sans dire que ce qui précède peut être admis intellectuellement et peut soulager l’esprit, mais cela ne saurait apaiser la douleur ni le bouleversement, surtout chez celui qui a été directement frappé par la Shoah.

Ainsi, à notre époque, où la suspicion est si répandue, surtout lorsqu’on ne se connaît pas personnellement, on pourrait peut-être dire : « Eh bien, il est facile, pour quelqu’un qui n’est pas émotionnellement impliqué, de donner une explication “intellectuelle”… »

Je dois peut-être donc ajouter que moi aussi, j’ai perdu dans la Shoah des proches très chers : une grand-mère, un frère, des cousins et d’autres encore (que D.ieu venge leur sang). Mais la vie, conformément au commandement de D.ieu, doit continuer, et le signe de la vie, c’est la croissance et la créativité.