Toute la cour du sultan Saladin d’Égypte se réjouit lorsque le grand Maïmonide, Rabbi Moché ben Maïmone, fut nommé médecin personnel du sultan. Tous s’en réjouirent, à l’exception d’Hakim, le médecin musulman qui occupait jusque-là cette fonction et se voyait désormais relégué au second rang. Maïmonide devait désormais soigner le sultan et sa famille proche, tandis que le médecin musulman n’était plus chargé que des autres membres de la maison royale et de la cour.
Depuis l’arrivée de Maïmonide à Fostat, l’ancienne ville du Caire, sa réputation de médecin s’était rapidement répandue. Les Juifs le considéraient comme le plus grand érudit et talmudiste de son temps ; aux yeux des non-Juifs, il était le plus grand médecin de son temps. Riches et pauvres accouraient vers lui pour se faire soigner, et il soignait les pauvres, Juifs comme non-Juifs, entièrement gratuitement. Plus Maïmonide gagnait en notoriété, plus le médecin musulman tombait dans l’oubli. Une jalousie profonde, doublée d’une haine féroce à l’égard de son rival juif, envahit le cœur d’Hakim, qui se mit à ourdir des complots afin de discréditer Maïmonide aux yeux du sultan et de le mener à sa perte.
Un jour, Hakim se présenta devant le sultan et lui déclara qu’il avait découvert un complot visant à l’empoisonner, dont Maïmonide lui-même serait l’auteur.
Le sultan pâlit de frayeur, mais ne put croire à une telle chose de la part de son médecin et ami de confiance. « Si tu peux prouver la véracité de tes propos, je ferai décapiter Maïmonide ; mais si tu ne le peux pas, c’est toi que je ferai décapiter », déclara-t-il.
« Je peux le prouver sans aucun doute, répondit le médecin musulman, et voici comment. Il est bien connu, dans notre profession médicale, qu’un poison mortel peut être rendu inoffensif par un poison plus puissant encore. Que le roi nous ordonne donc, à tous deux, de préparer le poison le plus puissant possible : ainsi, si un poison est introduit dans la nourriture du roi, il lui suffira d’absorber le poison le plus puissant pour que sa vie soit sauvée. »
« C’est une excellente idée, dit le sultan, mais comment saurai-je lequel de vos poisons est le plus puissant ? Et comment prouveras-tu que Maïmonide complote pour me tuer ? »
« C’est très simple, Votre Majesté. Lorsque nous apporterons chacun le poison que nous aurons préparé, je boirai volontiers celui préparé par mon rival, puis j’absorberai mon propre poison, sans en subir le moindre mal. Que Maïmonide boive alors le mien, puis le sien : il en mourra. Vous saurez ainsi qu’il ne vous disait pas la vérité et qu’il complotait contre vous. »
« Cela signifie que je vais perdre l’un de vous deux ; mais cela en vaudra la peine : je saurai alors qui est mon véritable ami », conclut le sultan.
Le lendemain, le sultan fit appeler les deux médecins.
« Mes chers médecins, commença le sultan. Cette nuit, mon Prophète m’est apparu en rêve et m’a dit que l’un de vous – il ne m’a pas précisé lequel – complote pour m’empoisonner. Ne m’interrompez pas ; je sais que vous nierez tous deux, bien entendu, et il est même possible que vous disiez tous deux la vérité. Cependant, je ne puis traiter cette affaire à la légère. Pouvez-vous me préparer un remède capable de rendre inoffensif n’importe quel poison au monde ? »
Les deux médecins répondirent : « Oui ! »
« Bien. Mais comment saurai-je lequel est le plus puissant ? Nous allons donc procéder à une petite épreuve : demain, vous m’apporterez chacun votre remède préparé. Nous diviserons ensuite soigneusement chaque préparation en deux parts, et chacun de vous boira le poison de l’autre, puis le sien… »
« Mais, Votre Majesté, intervint Maïmonide, cela tuerait mon bon ami qui se tient ici à mes côtés. »
« Mon rival cherche seulement à se dérober, Votre Majesté. Quant à moi, je ne crains rien ; je serai heureux de subir l’épreuve. Je boirai son poison et vous prouverai que le mien peut le rendre inoffensif. »
« Je suis heureux de voir que vous avez tous deux confiance en vous ; cela rend l’épreuve équitable, dit le sultan. Messieurs, la décision est prise. Je vous verrai demain à midi. »
Pensif, Maïmonide sortit aux côtés de son rival. Le sourire satisfait qui se lisait sur le visage de celui-ci ne lui plaisait guère. Que manigançait donc cet homme ?
Il y réfléchit en regagnant son domicile sur son âne, sans parvenir à comprendre. Hakim savait certainement que Maïmonide pouvait préparer un poison plus puissant que le sien ; pourquoi aurait-il pris un tel risque ? À moins qu’il n’ait imaginé quelque supercherie ? L’expression réjouie d’Hakim trahissait un plan secret – mais lequel ?
Lorsqu’il arriva chez lui, Maïmonide trouva, comme à l’accoutumée, sa salle d’attente pleine. Certains étaient des patients ; d’autres, des responsables communautaires ; d’autres encore, des érudits venus solliciter son éclairage sur des passages difficiles du Talmud. Il les salua tous avec le sourire et leur demanda pardon de prendre un moment pour se restaurer, car il n’avait rien pris de la journée, n’ayant rien eu à manger au palais du sultan. Après un repas pris à la hâte, il s’occupa des patients, puis s’entretint avec les responsables communautaires et les érudits. Lorsqu’il eut terminé avec tous ses visiteurs, le soleil était presque couché. Il récita ses prières, puis se consacra à l’étude et à l’écriture, avant de se retirer enfin pour dormir aux premières heures du matin, complètement épuisé.
Tout au long de cette journée et de cette soirée bien remplies, il n’avait pas eu le temps de penser à l’événement capital qui devait se dérouler le lendemain au palais du sultan. À présent, allongé dans son lit, il ne trouvait pas le sommeil. Il eut le pressentiment que sa vie était en danger et que son ennemi mortel, Hakim, était au cœur de cette épreuve « de vie ou de mort ». Soudain, la lumière se fit dans l’esprit de Maïmonide : il comprit ce que le rusé Hakim avait imaginé, et il sut aussi comment le déjouer. Rasséréné, Maïmonide s’endormit bientôt.
Le lendemain matin, Maïmonide se leva tôt. Après avoir récité ses prières et consacré un moment à l’étude, il prit un léger petit-déjeuner. Puis il entra dans son laboratoire et prépara une solution inoffensive d’eau sucrée mêlée de vin rouge. Il se rendit ensuite au palais du sultan. Hakim était déjà là et paraissait fort impatient d’entamer l’épreuve. Le sultan aussi était prêt.
Au signal du sultan, Maïmonide et Hakim versèrent environ la moitié de leurs préparations dans des flacons vides qu’ils avaient apportés à cet effet, puis échangèrent les flacons.
« À toi de commencer, Hakim », dit le sultan.
Hakim ne perdit pas une seconde. Il avala le mélange préparé par Maïmonide, puis absorba le sien. Il resta parfaitement droit, un large sourire aux lèvres.
« À ton tour, Maïmonide », déclara le sultan.
Lentement, Maïmonide avala le mélange préparé par son rival, puis but le sien. Lui non plus ne semblait éprouver le moindre malaise.
Pendant quelques instants, tous trois demeurèrent immobiles, silencieux et tendus. Soudain, Hakim poussa un cri de douleur atroce. Il s’effondra au sol, en proie à de violentes convulsions, et ne tarda pas à rendre l’âme.
« Je suis heureux, mon cher Maïmonide, que tu te portes bien, dit le sultan. Je n’ai pas douté un seul instant que tu fusses le plus grand médecin. Quant à ce misérable, je ne l’ai jamais apprécié, et je suis heureux que tu l’aies tué. »
« Mais, Votre Majesté, je ne l’ai pas tué. Il l’a fait de sa propre main », répondit Maïmonide.
« Je ne comprends pas », dit le sultan.
« Permettez-moi d’expliquer, commença Maïmonide. Hakim savait que je pouvais préparer un poison plus puissant que le sien ; il imagina donc un plan perfide : il absorba chez lui un poison lent avant de venir ici, puis apporta avec lui une solution inoffensive. En buvant ce qu’il croyait être le poison plus puissant que je devais préparer pour l’épreuve, il pensait neutraliser le poison lent qu’il avait pris auparavant. Il boirait ensuite sa propre mixture inoffensive et resterait en parfaite santé. Moi, en revanche, je boirais sa solution prétendument inoffensive, puis mon propre poison puissant, et je mourrais ainsi, pensait-il, de mon propre poison… »
« Le chien traître ! » siffla le sultan. « Mais que s’est-il réellement passé ? »
« Eh bien, Votre Majesté, soupçonnant cette ruse, j’ai moi aussi préparé une mixture inoffensive… »
Le sultan réfléchit un instant, puis éclata de rire, sans laisser Maïmonide achever sa phrase. Tout était clair comme le jour.
« Non seulement tu es le plus grand des médecins, Maïmonide, mais tu es aussi le plus sage des hommes. Désormais, tu seras à la fois mon conseiller et mon médecin. »
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