Le Séfer Yetsira, le Livre de la Formation, est un texte kabbalistique ancien attribué à Abraham et mis en forme définitive par le sage de la Michna, Rabbi Akiva. Il énonce les douze mois du calendrier juif et explique que chacun correspond à une lettre hébraïque et à une faculté particulière, qui est régie par un organe spécifique du corps.
Le mois d’Adar correspond à la lettre hébraïque ק (kof), sa faculté distinctive est le rire, et l’organe qui contrôle ce talent est la rate. Comme le décompte juif des mois commence avec le mois de Nissan, dans l’année juive, Adar est considéré comme le douzième et dernier mois. Cela signifie que le rire est le dernier de tous les traits humains, rappelant un verset bien connu du chapitre sur la femme vaillante (Proverbes 31) : « Elle rit dans l’attente des derniers jours ». Après tous les hauts et les bas du cycle annuel, nous entrons dans un mois de rire libérateur et purificateur.
En effet, le rire a le pouvoir de transformer toutes les tribulations et les épreuves de l’année passée en bonté et en joie. À la fin de l’année, nous nous tenons toujours debout, grâce à D.ieu, et toutes les craintes que nous avons portées au fond de nos âmes (de peur que ceci ou cela n’arrive...) sont transformées et adoucies par notre rire. Cette transformation est évoquée dans l’une des appellations de D.ieu : pa’had yits’hak, « la Crainte d’Isaac », qui signifie littéralement « la peur se transformera en rire ! ». C’est le thème de Pourim, la fête que nous célébrons pendant Adar. À Pourim, nous célébrons comment toutes les craintes suscitées par Hamane et son projet de génocide du peuple juif furent renversées. La peur s’est transformée en rire. C’est pourquoi la devise du mois d’Adar est « abonder dans la joie ». Lorsqu’il n’y a qu’une petite quantité de joie, elle demeure généralement cachée dans le cœur. Mais lorsqu’il y a en abondance, elle déborde et s’exprime en rire retentissant.
Être de bonne humeur
Parce que le rire est lié à la faculté de renverser les situations, il est en effet le meilleur des remèdes – un ingrédient important pour la santé. En fait, son pouvoir de guérison est si grand qu’il peut guérir même les maladies les plus difficiles. Ce lien est reconnu depuis l’Antiquité. À cette époque, la médecine reconnaissait quatre fluides ou « humeurs » comme véhiculant les diverses énergies – psychologiques et physiques – qui déterminent la santé du corps : le flegme blanc était associé à la transmission de la joie et du comportement enjoué, l’humeur noire était associée à la mélancolie et au comportement léthargique, l’humeur verte était associée aux envies et au comportement obsessionnel, et l’humeur rouge (ou sang) était associée à la colère et au comportement dynamique.
On croyait que chacune des quatre humeurs avait un organe de contrôle particulier dans le corps. L’organe contrôlant l’influence mélancolique et léthargique de l’humeur noire était considéré comme étant la rate. Pourtant, comme nous l’avons noté plus haut, dans la Kabbale, la rate est considérée comme le contrôleur du sens du rire, indiquant que le rire a le pouvoir non seulement de moduler la mélancolie, mais, comme il est révélé dans le mois d’Adar, de la transformer complètement en joie. En hébreu, il y a une belle allusion à cette qualité transformatrice du rire, car les mots מרה שחורה (« humeur noire ») ont exactement les mêmes lettres que הרהור שמח (« pensée joyeuse »).
À sept reprises au cours de chaque cycle solaire de dix-neuf ans, nous avons deux mois d’Adar sur notre calendrier (la prochaine fois, ce sera en 5787 [2027]). Le second Adar est sous de nombreux aspects comme une copie du premier Adar, car il partage une même essence spirituelle fondamentale. Ainsi, le rire n’est pas seulement transformateur, il déborde véritablement. Le rire est le seul des 12 sens qui peut durer 60 jours ! Donc, ces années-là, nous avons 60 jours de rire à la fin de l’année.
Quelle est la signification du nombre 60 ? Pour de nombreuses lois du judaïsme relatives aux quantités (en particulier les lois alimentaires), la Torah prescrit qu’une proportion de 60 contre 1 a un pouvoir d’annulation. De même, 60 jours de rire ont le pouvoir d’annuler et d’adoucir tout goût amer qui persiste dans notre bouche laissé par l’année précédente.
Des singes et des éléphants
La lettre avec laquelle le mois d’Adar a été créé est ק, prononcée kof.
Le sens littéral du mot kof en hébreu est « singe ». Cela nous présente une autre belle connexion entre le mois d’Adar et le rire. Le singe est sans aucun doute l’un des animaux les plus divertissants et l’un des rares capables de sourire et de rire véritablement. Le Baal Chem Tov a dit une fois que le serpent inspire la peur parce qu’il a été créé à partir de l’essence de la peur. De même, en vertu de cette relation entre le singe et le mois d’Adar, nous pouvons dire que le singe nous fait rire parce qu’il a été créé à partir de l’essence du rire. Les enseignements ‘hassidiques utilisent une parabole décrivant un roi mélancolique, dont l’humeur s’égaie à la découverte d’un oiseau parlant. Ce qui amuse dans cet oiseau, c’est son caractère inattendu et, dès que l’effet de la nouveauté s’estompe, l’oiseau perd son pouvoir d’égayer le roi. En revanche, un singe est capable d’amuser encore et encore parce que son essence est celle du rire.
Mais le mot kof en hébreu a un second sens : « le chas d’une aiguille ». Ce second sens lie notre singe à un autre animal merveilleux et étrange : l’éléphant. Dans leur longue discussion sur les rêves dans le neuvième chapitre du traité talmudique Berakhot, les sages nous présentent ce qui apparaît comme un exemple très étrange de quelque chose qu’une personne ne peut pas voir spontanément dans un rêve : un éléphant traversant le chas d’une aiguille. D’abord la trompe de l’éléphant passe par le chas, puis sa tête, suivie de son énorme corps tout entier. Quelle chose étrange à imaginer. Comme il serait étrange d’avoir un tel rêve ! Cependant, une personne qui se concentre sur cette étrange image pendant la journée pourrait en rêver la nuit.
Toutes les choses grandes...
Comment pouvons-nous comprendre une image aussi absurde ? Tout ce que disent les sages a un sens, bien que celui-ci ne soit pas toujours aisément perceptible. Dans ce cas particulier, nous devons d’abord savoir ce que représente l’éléphant.
Il existe un beau midrash appelé Perek Chira (habituellement traduit par « Le Chant de la Création »). Ce midrash a été écrit par le roi David après qu’il eut fini d’écrire les Psaumes et recense les différents chants continuellement chantés à la louange du Créateur par diverses parties de la nature comme le ciel, la terre, l’océan, les rivières, etc., et différents animaux. Le chant de chaque créature décrit son essence. Perek Chira décrit aussi le chant de l’éléphant, qui est : « Comme Tes actions sont grandes, D.ieu ! » (Psaumes 92,6). L’éléphant est le plus grand animal (sur terre) et c’est un verset qui lui sied à merveille.
Mais le chant de l’éléphant reflète quelque chose de plus profond. Dans I Chroniques 29,11, – le verset que les sages expliquent comme énumérant les sept attributs divins (sefirot) –, le mot « grand » fait référence à l’acte de Création lui-même. Ainsi, la grandeur de D.ieu – les œuvres grandioses de D.ieu qui sont l’essence de ce que représente l’éléphant – est identifiée comme Sa capacité infinie de création qui fait surgir l’être du néant.
... et petites
Revenons maintenant à l’interprétation de l’image d’un éléphant traversant le chas d’une aiguille. Maintenant que nous savons que l’éléphant représente l’infinité de D.ieu révélée dans Son pouvoir de création, il s’ensuit que le minuscule chas de l’aiguille représente l’aspect fini de D.ieu. Faire passer l’éléphant par le chas représente donc la manifestation de l’infinité de D.ieu dans Son aspect fini. C’est exactement ce qu’est notre monde : la réalité de l’infinité de D.ieu revêtue dans des objets matériels finis.
Que les gens ne voient pas de telles images dans leurs rêves indique qu’appréhender cette dimension de notre réalité est tellement au-delà de la capacité habituelle de notre entendement que même en rêvant l’impossible, cela n’apparaît pas. En effet, selon les enseignements ‘hassidiques, si une personne devait pleinement saisir la manière dont elle est créée à ce moment même à partir du néant, elle retournerait instantanément au néant. Néanmoins, en méditant sur l’image de l’éléphant traversant le chas de l’aiguille, nous pouvons certainement effleurer la compréhension de la réalité de l’infinité de D.ieu s’incarnant dans la réalité limitée de notre monde physique. Et l’image peut même finir par apparaître dans nos rêves.
La notion du chas d’aiguille représentant un passage minuscule, infiniment petit, à travers lequel la réalité se distille dans l’existence, n’est pas étrangère à la physique moderne. En effet, en physique moderne, on considère que de nombreuses particules élémentaires oscillent entre existence et non-existence à chaque instant. Les particules élémentaires sont formées à partir du vide de l’espace puis y retournent l’instant d’après. Il suffit d’imaginer que la même chose est vraie non seulement au niveau microscopique, mais aussi au niveau macroscopique.
C’est le principe fondamental de la pensée mystique juive sur la création : tout, de la plus petite particule subatomique au plus grand éléphant, oscille perpétuellement entre l’existence et la non-existence. En ce sens, le chas de l’aiguille n’est pas seulement le passage, mais le résidu essentiel qui demeure toujours et à partir duquel tout retourne à la réalité. Le résidu essentiel d’un être humain à partir duquel il ou elle sera recréé-e lors de la résurrection des morts est appelé « l’os de louz ». Étonnamment, en hébreu, les mots « os de louz » (עצם הלוז) ont exactement la même valeur numérique (248) que « le chas de l’aiguille » (קוף המחט), qui est aussi la valeur numérique d’Abraham (אברהם). En effet, toute la réalité est considérée comme ayant été créée à travers ce nombre 248, ce qui est suggéré dans Genèse 2,4, le verset commençant le second récit de la création.
« Qui peut Lui dicter ce qu’Il doit faire ? »
La philosophie ‘hassidique parle beaucoup des aspects infini et fini du Tout-Puissant et de leur interaction. L’une des conclusions les plus importantes est que l’aspect fini de D.ieu, y compris notre propre réalité physique limitée, dépend de l’aspect infini de D.ieu. Comment cela ? L’aspect infini de D.ieu est ce qui Lui permet de révéler Son aspect fini, car de par Son omnipotence, D.ieu peut soutenir le paradoxe d’une réalité simultanément « en dehors de Lui » et faisant pourtant « partie de Lui ». La plus célèbre formulation de ce paradoxe prend la forme d’une question : « D.ieu peut-Il créer une pierre qu’Il ne peut pas soulever ? » La réponse est un paradoxal « oui ! » Paradoxal pour nous, mais cohérent dans l’aspect infini de D.ieu où les deux côtés d’une déclaration paradoxale peuvent coexister simultanément sans s’annuler l’un l’autre.
En transposant cette conclusion à l’éléphant et au chas de l’aiguille, il s’ensuit que l’existence même du chas de l’aiguille, qui représente l’aspect fini de D.ieu, puise sa source dans l’éléphant, qui représente Son aspect infini. C’est comme si l’éléphant créait le chas de l’aiguille puis sautait à travers ! Mais l’éléphant n’émerge pas de l’autre côté. En d’autres termes, de notre côté du chas cosmique de l’aiguille, nous ne sommes pas ouvertement conscients de l’aspect infini de D.ieu. Tout de notre côté du chas de l’aiguille semble très limité et parfaitement ordonné, respectant les limites des lois de la nature (pas d’éléphants sautant à travers le chas d’une aiguille de ce côté-ci !). C’est ainsi parce qu’au moment où l’aspect infini entre dans le domaine fini, il est dissimulé par la capacité limitée du domaine fini.1
L’image de l’éléphant traversant le chas de l’aiguille (et n’émergeant pas de l’autre côté) est tellement puissante. Si l’on ne peut pas en venir à rêver de cette image, on peut au moins comprendre ce qu’elle signifie et la contempler par le regard intérieur. Se représenter de telles images et leur signification symbolique permet au cœur de saisir que bien que l’aspect infini de D.ieu ne puisse pas être vu de manière révélée dans notre domaine physique, il est néanmoins présent et non seulement présent, mais recréant continuellement notre espace. Le cœur commence alors à ressentir l’omniprésence authentique et absolue de D.ieu à l’intérieur et autour de toute chose.
Un bon sens de l’humour et beaucoup de rire sont nécessaires pour aborder ces sujets par le recours à des images d’apparence si absurde, et c’est précisément le don que nous fait le mois d’Adar. La joie du mois d’Adar trouve son origine dans notre capacité à transcender la contraction (ou l’occultation) de la présence infinie de D.ieu et à voir que tout est en effet sous Sa providence intégrale.
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