Les « agents IA » sont des systèmes logiciels avancés capables de fonctionner de manière autonome pendant de longues périodes. Ils peuvent écrire et déployer du code, répondre aux demandes des clients, traiter des transactions financières, gérer des comptes sur les réseaux sociaux et accomplir de nombreuses autres tâches sans intervention humaine.

Qu’en est-il si l’on met en route un agent IA avant Chabbat, ou si on le configure pour fonctionner en continu, et qu’on le laisse travailler pendant tout Chabbat pour son compte ? Est-ce permis ?

Réponse

À première vue, on pourrait penser qu’il s’agit d’une question de halakha entièrement nouvelle.

Mais si la technologie est nouvelle, les questions de fond, elles, ne le sont pas. Comme nous allons le voir, des questions similaires ont déjà été longuement débattues par les générations précédentes.

Pour comprendre le statut des agents IA pendant Chabbat, il faut donc d’abord prendre du recul et examiner ces discussions antérieures.

Le précédent du moulin à eau

Le Code de la loi juive établit qu’une personne peut engager certaines opérations avant Chabbat, même si elles se poursuivent et s’achèvent pendant Chabbat lui-même. Par exemple, il est permis de faire tremper des teintures, de tendre des pièges pour attraper des animaux ou d’envoyer des vêtements à un blanchisseur non juif avant Chabbat, même si le travail se poursuivra une fois Chabbat commencé. Puisqu’on n’accomplit pas activement de travail interdit pendant Chabbat, cela est généralement permis.1

Ce principe semblerait s’appliquer aux agents IA. On ne fait rien pendant Chabbat lui-même ; on met simplement le système en route au préalable.

Mais les choses ne sont pas si simples.

Le Talmud2 évoque le cas d’une personne qui place du blé dans un moulin à eau le vendredi, et le moulin continue de moudre pendant Chabbat. Rava l’interdit. Le moulin faisant beaucoup de bruit, cela porte atteinte à l’honneur du Chabbat (zilouta deChabbat), et risque de faire croire que son propriétaire le fait fonctionner activement pendant Chabbat.

Rav Yossef n’est pas de cet avis et le permet. Selon lui, si l’action a commencé avant Chabbat, elle reste permise même si elle se poursuit pendant Chabbat et produit un bruit important.

Les décisionnaires des générations précédentes ont débattu de l’approche à suivre. En pratique, lorsqu’il n’existe pas de coutume locale établie, il vaut mieux adopter l’approche la plus stricte. Mais en cas de perte financière, on peut s’appuyer sur la décision plus indulgente citée dans le Choul’hane Aroukh.3

S’appuyant sur ces principes, des rabbins contemporains ont statué qu’il ne faut pas laisser chez soi des machines bruyantes fonctionner pendant Chabbat, même si elles ont été mises en marche avant Chabbat ou activées par une minuterie. Cela inclut des appareils tels qu’une radio, un magnétophone, un lave-vaisselle, un lave-linge, un sèche-linge ou des appareils similaires.4

Mais qu’en est-il des agents IA qui ne se contentent pas de fonctionner en arrière-plan, et qui effectuent réellement des transactions financières ?

Pour cela, il faut se tourner vers un autre précédent de taille.

Le débat sur les distributeurs automatiques

Au début du XXe siècle, une question s’est posée au sujet des distributeurs automatiques : un Juif peut-il laisser un distributeur automatique fonctionner pendant Chabbat, sachant que des non-Juifs pourraient y effectuer des achats pendant ce temps ?

Certains décisionnaires l’ont interdit. À leurs yeux, si une transaction prend effet pendant Chabbat, alors le simple fait d’être partie prenante à cette transaction constitue déjà un problème, même si tout a été arrangé au préalable.5

D’autres se sont montrés plus indulgents, et ont avancé deux raisons principales.

D’abord, ils ont soutenu que la mise en place d’un dispositif automatique avant Chabbat est généralement permise. Le Talmud, par exemple, permet d’installer un système d’irrigation avant Chabbat afin qu’un champ continue à être arrosé pendant Chabbat.6

Ensuite, ils ont souligné que celui qui déclenche réellement l’achat pendant Chabbat est le client non-juif, et non le propriétaire juif. Puisque le propriétaire ne fait rien pendant Chabbat, il n’est pas considéré comme un participant actif à la transaction à ce moment-là.7

En pratique, la coutume acceptée suit l’opinion indulgente, et les distributeurs automatiques sont généralement autorisés à rester en fonctionnement pendant Chabbat.8

À partir de là, des décisionnaires postérieurs ont élargi le débat aux boutiques en ligne. Beaucoup se sont montrés tout aussi indulgents. Certains ont ajouté un autre argument : la propriété d’un article acheté n’est pas nécessairement transférée, d’un point de vue technique, avant la livraison. Ce qui se passe pendant Chabbat n’est donc peut-être pas une vente pleinement achevée, mais plutôt un engagement qui ne sera finalisé que plus tard.9

Dans le même temps, tous n’ont pas considéré le commerce en ligne comme identique à un distributeur automatique. Avec un distributeur, une fois celui-ci approvisionné, le vendeur n’intervient plus du tout. Mais dans le cas des ventes en ligne, le vendeur reste impliqué jusqu’à ce que la commande soit traitée et expédiée. Pour cette raison, certains ont soutenu que le vendeur reste véritablement lié à une transaction conclue pendant Chabbat, même si aucune action directe n’est entreprise pendant Chabbat lui-même.10

Malgré cela, beaucoup s’appuient en pratique sur l’opinion indulgente et permettent à un site web de rester actif pendant Chabbat, tant qu’il n’y a pas d’intervention humaine pendant Chabbat lui-même.11

Mais il reste une autre question : le travail qui est déclenché pendant Chabbat.

Le débat sur les minuteries

Lorsque les minuteries se sont répandues, certains décisionnaires se sont demandé s’il fallait en permettre un quelconque usage pendant Chabbat.

Certains les ont comparées au moulin à eau mentionné dans le Talmud. Si quelque chose fonctionne visiblement pendant Chabbat, cela peut diminuer l’honneur du Chabbat et faire soupçonner que quelqu’un l’a mis en marche pendant Chabbat.12

D’autres ont soulevé une préoccupation différente. Dans les cas évoqués par le Talmud, l’action commence avant Chabbat et se poursuit simplement pendant Chabbat. Une minuterie semble différente, car l’action elle-même ne commence que pendant Chabbat.13

D’autres réserves ont aussi été avancées. Certains ont craint qu’une personne n’en vienne à régler la minuterie pendant Chabbat.14 D’autres ont suggéré que l’indulgence ne s’applique que lorsqu’aucun bénéfice particulier n’est recherché pour Chabbat.15

Néanmoins, la décision admise est qu’on peut régler des minuteries avant Chabbat. Leur usage étant devenu si courant, les gens ne supposent plus qu’un changement automatique pendant Chabbat signifie que quelqu’un a profané Chabbat. Une fois cette crainte dissipée, la pratique est devenue beaucoup plus largement acceptée.

C’est pourquoi de nombreuses autorités contemporaines permettent l’usage de minuteries non seulement pour l’éclairage, mais aussi pour d’autres appareils ménagers. Cela est devenu une pratique largement répandue parmi les Juifs pratiquants.16

Cela dit, certaines autorités affirment qu’utiliser une minuterie pour des besoins domestiques personnels est une chose, mais que l’utiliser pour maintenir une activité commerciale ou professionnelle pendant Chabbat en est une autre. Dans ce dernier cas, font-elles valoir, il y a davantage lieu de craindre que cela n’affaiblisse l’atmosphère et l’honneur du Chabbat.17

Et cette préoccupation semble d’autant plus pertinente dans le cas d’agents IA qui poursuivent votre activité tout au long de Chabbat.

Où tout cela nous mène-t-il ?

Il semblerait que si l’utilisation d’agents IA pour une tâche donnée reste rare et inhabituelle, il soit difficile de permettre à un tel agent de fonctionner pendant Chabbat.

Même si cela devenait courant, un agent dont l’activité produit un bruit perceptible poserait toujours problème, à moins que ce type de fonctionnement ne soit devenu si répandu qu’il ne porte plus atteinte au Chabbat ni n’éveille les soupçons.

Mais même si aucune de ces préoccupations ne s’applique, une autre question subsiste. Si un agent IA gère visiblement les affaires d’une personne pendant Chabbat, cela nuit-il, en soi, à l’esprit et à la sainteté de ce jour ?

Après tout, l’observance du Chabbat ne consiste pas seulement à s’abstenir de certaines activités ; c’est aussi créer une atmosphère de sainteté, distincte du reste de la semaine.

Ainsi, bien qu’il puisse y avoir des cas où une position indulgente se justifie, ce n’est pas une question à prendre à la légère. La démarche la plus indiquée est d’en discuter avec un rabbin compétent, en lui exposant le cas précis.