Il y a près de 2 300 ans, Ptolémée, l’empereur gréco-égyptien, ordonna à des sages juifs de traduire la Torah en grec à deux reprises. La première fois, il confia la tâche à cinq érudits travaillant ensemble. La seconde fois, il réunit 72 sages, les isola chacun dans une pièce et leur demanda de produire simultanément leurs propres traductions grecques. Le 8 Tévet, les 72 sages produisirent des versions identiques, après avoir effectué les mêmes 13 modifications, lorsqu’ils jugèrent qu’une traduction littérale entraînerait une déformation significative du sens recherché.
Une source rabbinique ancienne, le traité Sofrim, rapporte le récit de cette première traduction :
Il arriva une fois que cinq sages écrivirent la Torah en grec pour le roi Ptolémée. Ce jour-là fut aussi terrible pour le peuple d’Israël que le jour où fut fabriqué le Veau d’or, car la Torah ne pouvait être traduite adéquatement.1
À la lecture de ce texte, il apparaît que les rabbins furent extrêmement hostiles à l’idée de traduire la Torah – ou du moins de la traduire en grec. Ils craignaient que la traduction ne rende pleinement justice à l’intention du texte, au point de la comparer à l’une des plus grandes abominations de l’histoire religieuse juive. Cet événement tragique est d’ailleurs commémoré lors du jeûne du 10 Tévet. Voilà qui donne l’image de rabbins particulièrement mécontents !
Or, cela demeure pourtant étonnant. Traduire la Torah dans d’autres langues n’avait rien de nouveau. Avant leur entrée en Terre d’Israël, Moïse expliqua la Torah aux Juifs en 70 langues.2 3
De la même manière, Moïse ordonna aux Israélites d’« écrire sur des pierres toutes les paroles de cette Torah, bien expliquées »4 après avoir traversé le Jourdain pour entrer en Terre promise. Là encore, les rabbins interprètent cette injonction comme un ordre de traduire la Torah dans les 70 langues.5
Pourquoi, dès lors, une telle inquiétude lorsque la Torah fut traduite en grec, mille ans plus tard ? Et pourquoi les sages craignaient-ils que « la Torah ne puisse être traduite adéquatement », alors que cela avait déjà été accompli avec succès auparavant ?
Plus troublant encore, la traduction grecque posait problème alors même que les sages talmudiques avaient distingué le grec – la langue en question – comme étant particulièrement bien adaptée à une restitution non hébraïque de la Bible !6 7 Pourquoi, dès lors, cette attitude négative à l’égard de la traduction ptolémaïque ?
Ce qui demeure le plus difficile à comprendre est la raison pour laquelle les rabbins comparèrent une traduction apparemment inadéquate à un événement aussi tristement célèbre et désastreux que la fabrication du Veau d’or. N’est-ce pas excessif ?
Fidèle à son sens aigu du détail, le Rabbi se concentre sur un point précis et propose une explication lumineuse. Si l’on lit attentivement la formulation du passage évoquant la traduction grecque, il est dit : « comme le jour où fut fabriqué le Veau d’or ». Mais pourquoi comparer la traduction au jour où le Veau d’or fut façonné, et non au Veau d’or lui-même ?
À l’examen du récit du Veau d’or, nous découvrons que le Veau d’or fut fabriqué un jour avant d’être adoré.
Lorsqu’Aaron vit [le Veau d’or], il bâtit un autel devant lui, et Aaron proclama et dit : « Demain sera une fête pour l’Éternel. » Le lendemain, ils se levèrent de bon matin, offrirent des holocaustes et présentèrent des sacrifices de paix ; le peuple s’assit pour manger et pour boire, puis se leva pour se divertir.8
Dès lors, l’expression « comme le jour où fut fabriqué le Veau d’or » apparaît pour le moins surprenante. Pourquoi ne pas dire simplement : « le jour où le Veau d’or fut adoré », ou mieux encore : « comme l’adoration du Veau d’or » ?
Le Rabbi explique que les sages ne considéraient pas la traduction grecque comme suffisamment problématique pour la comparer à un acte manifeste d’idolâtrie. Ils la comparaient plutôt au jour où le Veau d’or fut fabriqué, car cet acte engendra un potentiel de faute grave – en d’autres termes, la traduction n’était pas sans risques.
Le jour où le Veau d’or fut fabriqué, aucun acte d’idolâtrie n’avait encore eu lieu. Pourtant, ce qui fut accompli ce jour-là posa les bases du péché capital qui suivit. C’est ce phénomène que vise l’analogie : la traduction en elle-même n’était pas le problème. Moïse avait fait de même et avait ordonné à d’autres d’agir ainsi. Mais les rabbins comprirent qu’elle créait le potentiel de difficultés futures.
Le traité Sofrim, cité plus haut, énumère les modifications apportées par les sages lors de la préparation de la traduction grecque. Ils jugèrent ces changements nécessaires afin d’éviter de graves malentendus du message biblique de la part de Ptolémée et de ses courtisans. Toutefois, ces ajustements au texte original pouvaient devenir un obstacle pour des lecteurs ultérieurs, susceptibles d’être déroutés quant à l’intention véritable de la Torah. Si cela venait effectivement à se produire, ce serait des plus regrettables.
De même que le jour où le Veau d’or fut fabriqué prépara le terrain d’une chute ultérieure, la traduction de la Torah en grec ouvrit la voie à des malentendus futurs. C’est cette crainte qu’exprimèrent les sages talmudiques.
On pourrait objecter : « Mais j’ai agi avec les meilleures intentions et au mieux de mes capacités. Que peut-on me demander de plus ? » Malheureusement, les bonnes intentions et les meilleurs efforts ne suffisent pas toujours.
« Qui est sage ? » demandent les rabbins. « Celui qui sait voir ce qui est susceptible d’advenir d’une chose. »9 Nous devons donc faire preuve de prudence afin que nos actions, pourtant bien intentionnées, ne conduisent pas involontairement à des conséquences négatives. Nous portons ainsi une part de responsabilité quant aux retombées de nos actes, même lorsque nous agissons de bonne foi. Agissez avec sagesse.
Adapté de Likoutei Si’hot, vol. 24, parachat Devarim I.
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