Par la grâce de D.ieu,
24 Mar’hechvane 5720
[25 novembre 1959]
Brooklyn, N.Y.
Chalom ouBrakha,
Après une très longue interruption, j’ai eu le plaisir de recevoir votre lettre, assortie de bonnes nouvelles quant aux bienfaits que D.ieu vous a accordés. Je crois avoir déjà mentionné le propos de nos Sages (Bava Batra 12b) selon lequel, lorsqu’une personne reçoit les faveurs de D.ieu, d’autres sont appelées à suivre. Il importe aussi de se souvenir de l’enseignement de nos Rebbéim et Nessiim : « Pense bien, et tout ira bien », comme cela est longuement expliqué dans le Zohar (II, 184d), introduit par les mots Ta hazei (« Viens et vois »), voir là-bas.
Pour en venir à présent à votre question concernant la nécessité d’étudier la ‘Hassidout : vous ne précisez pas quels chiourim vous suivez actuellement en ‘Hassidout, bien que je vous avais suggéré les cours suivants : Kountrès Oumaayane ; Iguéret haTechouva (troisième partie du Tanya) ; Chaar HaYi’houd véhaEmouna (deuxième partie du Tanya) ; suivis de Derekh Mitsvotékha du Tséma’h Tsédek.
Vous me citez comme ayant écrit qu’il existe de nombreuses personnes qui ont étudié et connaissent largement la Guémara, et qui manquent pourtant de connaissance des dinim pratiques. Vous relevez, de votre côté, que vous connaissez des gens qui connaissent beaucoup de ‘Hassidout et manquent également de connaissance des dinim. Mais, si ma mémoire est bonne, je n’ai jamais avancé cet élément comme un argument en faveur de l’étude de la ‘Hassidout. Je m’étais simplement contenté de souligner la nécessité d’étudier les dinim pratiques, indépendamment de toute autre étude. Car il est malheureusement vrai que, dans la plupart des yeshivot, cette nécessité ne reçoit pas l’attention qu’elle mérite. Votre tentative de répondre à mon propos s’avère donc hors de propos, vé’ito ha-seli’ha.
Quant à la nécessité générale d’étudier la ‘Hassidout, elle a été largement expliquée dans le Kountrès Ets Ha’haïm, rédigé par le père de mon beau-père, de sainte mémoire, ainsi qu’en bien d’autres endroits. Surtout, elle s’appuie sur la halakha elle-même, qui reconnaît la preuve d’une théorie à son applicabilité et à ses résultats concrets dans la pratique, maassé rav. Permettez-moi d’illustrer ce point, que vous pourrez aisément vérifier par ailleurs. Il n’est nul besoin de rappeler dans quelles conditions terribles ont vécu les Juifs en Russie soviétique sous le régime communiste, ni comment cela bouleversa profondément la vie religieuse juive, en particulier pour la jeune génération qui n’eut pas la possibilité de s’ancrer solidement, ni même du tout, dans le judaïsme. Lorsque le Rideau de Fer s’est momentanément entrouvert après la guerre et que de nombreux Juifs ont réussi à quitter la Russie soviétique, il devint manifeste que, parmi les différents milieux de Juifs russes, seuls ceux formés dans les yeshivot ‘Habad et élevés dans des foyers et un mode de vie ‘hassidiques avaient su surmonter ces épreuves terribles tout en restant des Juifs fidèles et pratiquants – non seulement eux-mêmes, mais encore leurs fils et leurs filles avec eux. De quoi convaincre même les plus sceptiques du pouvoir et de l’efficacité de la ‘Hassidout comme force vivante et moyen effectif de préserver le judaïsme, même dans les conditions les plus extrêmes.
Mais puisque vous mettez en question la nécessité d’étudier la ‘Hassidout en vous réclamant de l’autorité du Choul’hane Aroukh, je vais vous répondre, aussi brièvement que possible, conformément à vos propres critères.
Comme vous le savez, il existe plusieurs types de Mitsvot. Il y a, par exemple, des Mitsvot obligatoires, et il y a des Mitsvot qui ne s’appliquent que dans certaines conditions, dont l’accomplissement n’est obligatoire que lorsque des conditions spécifiques sont réunies, sans qu’il incombe à l’individu de créer ces conditions (par exemple : la Mitsva de maakeh [la rambarde sur un toit]) (cf. Rambam, Berakhot).
Parmi les Mitsvot dites obligatoires, il en est certaines qui dépendent du temps : elles peuvent survenir une fois l’an, une fois par semaine ou quotidiennement, selon le cas.
Il existe cependant six Mitsvot qui ne sont pas simplement obligatoires d’une manière ou d’une autre, comme les autres Mitsvot ; mais leur obligation (‘hiyouv) est constante, et elles incombent à tous les Juifs, sans aucune exception. Ou, pour citer : « Leur obligation est constante, et l’homme n’en est pas dispensé un seul instant, tout au long de sa vie. » Elles sont mentionnées dans le Séfer Ha’hinoukh, dans l’Introduction (Iguéret) : (1) croire en [dans le Rambam : connaître] D.ieu, (2) ne croire en aucune autre chose, (3) affirmer Son Unité, (4) L’aimer, (5) Le craindre, et (6) ne pas s’égarer après la tentation du cœur et la vision des yeux.
Les cinq premières exigent évidemment une préparation intellectuelle. Même la sixième ne peut être correctement accomplie qu’après l’acquisition de certaines connaissances.
Il est clair que pour obtenir la connaissance essentielle (sans laquelle ces six mitsvot constantes ne pourraient pas être correctement accomplies) en s’efforçant de la glaner à partir de différentes sources, il faudrait une quantité de temps et d’effort énorme ; et même alors, on ne pourrait pas être certain d’avoir, ou non, correctement compris ces sources, ni d’avoir formulé les opinions et croyances correctes.
D’un autre côté, c’est précisément ce qu’a fait la ‘Hassidout : elle a glané et rassemblé, à partir de diverses sources, la connaissance nécessaire, et elle la présente sous une forme pure et concise à tous ceux qui souhaitent en bénéficier.
Considérez ces six mitsvot. Que signifie « croire en D.ieu » ? Si nous en venons à définir la croyance en D.ieu, nous devrons admettre que la croyance d’un enfant en D.ieu est adéquate pour lui, bien qu’il imagine D.ieu comme un homme grand et fort, doté de bras puissants, un peu comme son père, mais peut-être encore davantage. Mais que penserions-nous d’un adulte qui aurait une telle idée de D.ieu ? Cela contredit en effet directement l’un des principes fondamentaux de notre foi, selon lequel D.ieu n’est ni un corps, ni une forme dans un corps, etc.
Considérez encore la Mitsva d’être constamment conscient qu’il n’existe aucune réalité en dehors de Lui. Cela implique le principe selon lequel « nul lieu n’est vide de Lui » (comme l’énonce le Zohar), car si l’on devait admettre qu’il existe un lieu dépourvu de Sa présence, cela reviendrait à reconnaître l’existence d’une entité indépendante, ce qui contredirait directement notre foi, comme le Rambam l’explique également au début des Hilkhoth Yessodei HaTorah.
Il en va de même du commandement d’être constamment conscient que D.ieu est Un et immuable – croyance indissociable de la croyance que D.ieu créa le monde il y a 5720 ans, et qu’avant cette date notre monde n’existait pas, tandis que D.ieu, Lui, demeura identique avant et après la Création ; et que la pluralité des êtres n’implique en rien, ח"ו [D.ieu préserve], une pluralité en Lui, etc.
Supposons que M. A s’adresse à M. B. et lui propose une compréhension plus profonde de ces sujets très abstraits, éloignés de l’esprit ordinaire, et pourtant dont la conscience est constamment requise ; et que M. B, pour sa part, ne souhaite pas être dérangé, étant parfaitement content d’en rester à son image de D.ieu enfantine, etc. Ce ne serait pas renoncer à un simple hidour de la Mitsva, mais à la Mitsva elle-même. Posséder l’intelligence et la capacité d’acquérir les connaissances nécessaires à propos de D.ieu, mais refuser d’en faire usage, revient à refuser délibérément d’accomplir la Mitsva.
Il en va de même pour les Mitsvot d’aimer et de craindre D.ieu. Il est impossible d’aimer ou de craindre véritablement quoi que ce soit sans disposer d’un minimum de connaissance de l’objet de cet amour ou de cette crainte, comme le Rambam le suggère au début du chapitre 2 des Hilkhoth Yessodei HaTorah.
Enfin, il en va de même pour le sixième de ces commandements : ne pas s’égarer après le cœur et les yeux. Pour une personne dotée d’une maturité spirituelle authentique, ce commandement ne se limite évidemment pas aux tentations charnelles ou à l’idolâtrie la plus grossière, mais signifie avoir le cœur et les yeux fixés uniquement sur ce qui est vrai et bon : voir dans le monde ce qu’il faut véritablement y voir et avoir des pensées qui sont réellement bonnes. Cependant, développer une telle vision permettant de percevoir le contenu et la réalité profondes du monde, et entraîner le cœur à ne se tourner que vers le bien et le vrai, est quelque chose de très difficile qui nécessite d’immenses effort, comme l’explique le Kountrès Ets Ha’haïm. Néanmoins, chacun est tenu d’atteindre tout ce qu’il est capable d’atteindre, chacun selon ses capacités intellectuelles et sa propre compréhension. Et lorsque l’on dit « chacun selon sa capacité », rappelons que « celui qui est riche et apporte l’offrande du pauvre n’a pas accompli son obligation », et qu’« il n’est de richesse et de pauvreté que dans l’esprit », c’est-à-dire dans l’intelligence potentielle.
J’espère que vous ne prendrez pas ombrage si je vous demande : pensez-vous réellement pouvoir accomplir pleinement la Mitsva de « Tu aimeras l’Éternel ton D.ieu » – Mitsva qui doit être réalisée non par une formule verbale mais par un sentiment du cœur – si votre connaissance de D.ieu se borne à ce que vous avez appris dans la Guémara, le Yoré Déa, etc. ?
Inutile de préciser que tout ce qui précède, longuement développé ici, n’a pas pour but de vous causer de la peine, mais d’espérer qu’il vous amènera à réaliser que c’est le yétser hara qui élabore pour vous toutes sortes de raisons étranges pour vous décourager d’étudier la ‘Hassidout. Ce faisant, il ne se contente pas de vous empêcher de savoir ce qui se passe dans le monde d’Atsilout, comme vous le dites, mais il vous empêche aussi d’accomplir des Mitsvot effectives, commandées dans la Torah – Torat ‘Haïm – d’être accomplies chaque jour. Mais, bien sûr, le yétser hara accomplit son travail « fidèlement », et il ne viendra pas vous dire : « Ne fais pas ces six Mitsvot qu’il incombe d’accomplir quotidiennement. » Il est bien trop « futé » pour cela. Il vous dira plutôt : « À quoi te servira-t-il de savoir ce qui se passe dans Atsilout ? »
Signalons, au passage, que le Gaon de Vilna (et pas seulement le Baal HaTanya) écrit que ceux qui n’étudient pas la Pnimiout haTorah prolongent la Galouth et retardent la Guéoula, et que sans la connaissance de la Pnimiout haTorah il est impossible de correctement connaître le Niglé de la Torah.
Puisse D.ieu vous accorder d’avoir de bonnes nouvelles à rapporter concernant tout ce qui précède, et puisse cela être bientôt.
Avec ma bénédiction,
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