Pendant des millénaires, l’information ne voyagea pas plus vite que celui qui la détenait. Au-delà de la portée de l’oreille et de l’œil humains, l’homme ne pouvait communiquer avec son semblable qu’aussi vite que le moyen le plus rapide qu’il avait conçu pour transporter physiquement une personne – ou un animal – sur les distances qui les séparaient.
Mais il y a un siècle et demi, le concept même de communication subit une transformation radicale : l’homme apprit à traduire les mots en impulsions d’énergie parcourant un fil de cuivre. Puis, les ondes radio furent découvertes et exploitées, libérant encore davantage le flux de l’information des limites imposées par la distance. Les idées et les données purent désormais circuler à travers d’immenses étendues en un temps pratiquement nul.
Les nouvelles technologies de communication produisirent une vaste gamme d’outils que l’homme – doté par son Créateur de la liberté de choisir entre le bien et le mal – pouvait employer pour l’amélioration de lui-même et du monde, ou pour leur dégradation. Mais plus significatif encore fut l’effet de ces découvertes sur notre perception même de la réalité que nous habitons aujourd’hui. Pour la première fois dans l’histoire humaine, nous fîmes l’expérience de l’intemporalité.
En tant qu’êtres physiques, nous vivons dans un monde défini par l’« espace-temps » : une grille virtuelle où chaque objet et chaque événement se voient assigner une « place » déterminant leur rapport les uns aux autres en introduisant une certaine « distance » entre eux. Combler cette distance « prend du temps » : pour aller de l’événement A à l’événement B, il faut d’abord traverser les secondes – ou les décennies – qui les séparent, l’une après l’autre ; pour qu’un objet A exerce une influence sur un objet B, il doit d’abord franchir les millimètres ou les kilomètres qui les séparent, l’un après l’autre. Autrement dit, passer d’un point A à un point B est un processus, c’est-à-dire une succession d’actions se produisant les unes après les autres.
Telle était notre expérience de la réalité avant l’avènement de la communication électronique. Mais avec l’invention du télégraphe, du téléphone et de la radio, le transfert d’informations devint instantané. Il ne fallut plus davantage de temps pour communiquer à travers le globe qu’à travers une pièce. Le temps cessa d’être un facteur significatif dans le lien entre deux points du globe, quelle que fût la distance qui les séparait.
Certes, les ondes radio mettent bien un certain temps à traverser l’espace : en fin de compte, notre monde n’est pas moins physique – c’est-à-dire pas moins défini par le temps et l’espace – qu’il ne l’était il y a deux siècles. Mais le fait que nous puissions ressentir un lien entre des lieux éloignés sans percevoir la moindre durée de transmission représente une percée, non seulement dans notre manière de vivre, mais aussi dans notre manière de penser. Peut-être nous, qui vivons aujourd’hui, ne mesurons-nous pas à quel point l’idée d’une communication instantanée devait sembler incroyable à l’homme d’avant le télégraphe. Nous savons pourtant que, même si nous ne dépassons jamais réellement le temps, la notion d’« intemporalité » est devenue un élément essentiel de notre conception et de notre expérience de la réalité.
Paradoxalement, notre capacité nouvellement acquise à faire l’expérience de l’intemporalité a aussi approfondi notre conscience du caractère temporel de notre existence. Tant que nous vivions entièrement dans le temps, nous ne pouvions vraiment saisir ce qu’il est. Saurions-nous que la lumière existe, et pourrions-nous en étudier les caractéristiques, si nous ne connaissions pas l’obscurité ? Serions-nous conscients du phénomène de la vie si nous n’étions jamais confrontés à sa dégradation et à sa disparition ? Pour connaître une chose et en apprécier les qualités comme les potentialités, il faut d’abord en dépasser les limites – au moins dans le domaine de la pensée.
Pourquoi le temps est-il nécessaire ? Et pourquoi est-il important que nous comprenions ce qu’est le temps ? Certes, nous ne pouvons même pas imaginer à quoi ressemblerait une réalité véritablement intemporelle : tout se produirait-il en même temps ? Ou bien rien ne « se produirait » du tout, tout se contenterait d’« être » ? Peu importe : si D.ieu avait créé un monde intemporel, cette réalité serait la seule forme d’existence concevable, et nous n’aurions aucune idée de ce que pourrait être le temps. Le temps n’est-il donc qu’un moyen parmi d’autres de faire fonctionner notre monde ? Ou bien y a-t-il une raison plus profonde à cette configuration particulière de la réalité ?
Inversement, on peut se demander : puisque nous avons été placés dans une réalité soumise au temps, pourquoi nous a-t-on donné la capacité d’en éprouver les limites et de nous avancer jusqu’au seuil de l’intemporalité ? Est-ce seulement afin que nous mesurions mieux la portée du temps ? Ou existe-t-il une raison plus profonde pour que notre existence, centrée sur le temps, comporte aussi un aperçu d’une réalité qui dépasse les limites du temps ?
Le temps spirituel
Même la création du monde par D.ieu prit du temps.
La Torah relate que D.ieu créa le monde en six jours. À un niveau plus profond, les maîtres de la Kabbale voient dans le monde matériel le dernier maillon du seder hichtalchelout (« chaîne d’évolution ») : une succession cosmique de « mondes » s’étendant du céleste au terrestre. La Kabbale décrit comment D.ieu commença Son œuvre créatrice en produisant toutes les existences sous leur forme la plus sublime et spirituelle, puis les fit évoluer et se métamorphoser, à travers de nombreux degrés et étapes, vers des formes de plus en plus concrètes, jusqu’à produire notre monde physique – l’incarnation la plus inférieure et la plus tangible de ces réalités.
Ainsi, par exemple, l’eau physique est le produit final d’une série de créations plus spirituelles, telles que l’émotion de l’amour et l’attribut divin de ‘hessed (« bonté ») ; la terre physique est l’incarnation matérielle d’une chaîne de créations comprenant des notions comme la féminité et la réceptivité, qui trouvent leur origine dans l’attribut divin de malkhout (« royauté »). Et il en va de même pour tout objet, toute force et tout phénomène de notre monde : chacun existe à travers les nombreux niveaux du seder hichtalchelout, depuis son état le plus éthéré jusqu’à sa forme la plus corporelle.
Non seulement le contenu de notre monde physique, mais aussi ses paramètres fondamentaux – l’espace et le temps – sont des produits terminaux du seder hichtalchelout.
Nous connaissons l’espace comme les trois dimensions dans le cadre desquelles les objets physiques prennent position les uns par rapport aux autres : au-dessus, à côté, derrière, etc. Mais il existe aussi un espace conceptuel : nous parlons de plans de réalité supérieurs ou inférieurs ; nous parlons d’idées profondes ou superficielles. Les entités spirituelles occupent, elles aussi, un espace qui définit leur position les unes par rapport aux autres et au monde qu’elles habitent.
On pense généralement que ces caractérisations d’un « espace conceptuel » ne sont que des projections mentales de phénomènes physiques, des tentatives de notre esprit matériel pour concevoir et exprimer des abstractions métaphysiques. Les kabbalistes enseignent au contraire que c’est l’inverse : l’espace trouve son origine dans un phénomène entièrement spirituel, qui descend ensuite à travers le seder hichtalchelout pour prendre des formes de plus en plus concrètes. L’espace physique dérive ainsi de l’espace conceptuel, lequel provient d’une forme d’espace encore plus abstraite, et ainsi de suite. Plus on s’élève dans la chaîne de la hichtalchelout, plus l’espace propre à chaque « monde » devient abstrait et éthéré.
Le temps, lui aussi, existe à plusieurs niveaux, évoluant depuis sa forme la plus spirituelle jusqu’à « notre » temps physique. Ce que nous expérimentons comme une flèche temporelle unidirectionnelle – passé, présent, futur – n’est que la forme la plus concrète et la plus ultime du phénomène du temps. En descendant à travers le seder hichtalchelout, le temps s’exprime sous bien des formes : il constitue l’essence du mouvement, de la causalité et du changement ; il sous-tend le rythme de la raison et le balancement des émotions.
Alors que le temps physique est linéaire – son passé précède son futur –, le temps spirituel n’est pas ainsi limité. Par exemple, les concepts A (1 + 1 = 2) et B (2 – 1 = 1) occupent des positions différentes sur la ligne du temps logique : A précède B dans la séquence de la raison (parce qu’un plus un égale deux, donc deux moins un égale un). Mais le fait que B « suive » A ne signifie pas qu’il existe un moment dans le temps physique où A existerait sans B ; ils existent toujours tous deux, même si le « premier » cause le « second ». Ou, pour prendre un exemple du « monde » de l’émotion : le sentiment A peut causer le sentiment B (par exemple, le sentiment de révérence et de crainte devant un être grand et magnifique éveille le désir de s’approcher de lui et d’être touché par sa grandeur), mais celui qui éprouve ces deux sentiments les possède simultanément, bien que le « premier » (la révérence) soit la racine et la cause du « second » (le désir de proximité).
Ainsi, les réalités spirituelles, telles que les idées et les émotions, existent aussi dans le « temps », mais dans une forme de temps plus abstraite et spirituelle, transcendant les limitations du temps physique que sont le « un à la fois » et la progression unidirectionnelle.
Le seder hichtalchelout lui-même relève du temps spirituel : le simple concept d’« ordre » et d’« évolution » suppose une réalité gouvernée par la cause et l’effet. Certes, l’évolution de la création, de l’esprit vers la matière, n’a pas « pris de temps » au sens habituel du mot : D.ieu n’eut pas à « attendre » que les phases successives du seder hichtalchelout produisent leur résultat final. En termes de temps physique, la création du monde matériel – le but recherché par D.ieu dans le processus créateur – s’accomplit instantanément. Mais, sur le plan conceptuel, le temps est le cadre au sein duquel se déploient les multiples niveaux de la réalité créée.
Ainsi, le temps peut être envisagé comme la « première » création. Puisque la création est un processus où une série de mondes évoluent les uns à partir des autres – et donc les uns « après » les autres –, c’est un événement qui « prend du temps », du moins au sens le plus abstrait. D’un autre côté, l’acte créateur de D.ieu ne s’est pas produit « dans » le temps, ce qui impliquerait qu’il existait déjà quelque chose (le phénomène du temps) qui n’aurait pas créé par D.ieu ! Si donc le temps n’a pas préexisté à la création, tout en en constituant un élément indispensable, cela signifie qu’il est venu à l’existence comme élément constitutif du concept même de « création » (qui est en soi une entité créée).
Autrement dit, le temps existe parce que D.ieu voulut que la création se déroule comme un processus – une chaîne de mondes allant du céleste au terrestre, chacun issu de son « prédécesseur ». Sans le temps (au niveau le plus abstrait), il ne pourrait y avoir de seder hichtalchelout ; et sans le temps (au niveau physique), nous, qui ne pouvons appréhender les concepts spirituels que comme des abstractions de leurs reflets dans notre réalité matérielle, ne pourrions concevoir, et encore moins contempler, l’« ordre d’évolution » reliant les œuvres les plus sublimes du Créateur à notre monde terrestre.
La parabole
Bien entendu, D.ieu n’avait pas « besoin » de tout cela. Il aurait pu créer le monde physique de façon véritablement instantanée – non seulement du point de vue du temps physique, mais aussi au sens conceptuel, sans passer par les étapes du seder hichtalchelout. Alors pourquoi créer toute une chaîne d’univers peuplés de versions spirituelles de notre réalité, simplement pour que notre monde se cristallise en son maillon le plus bas ? Pourquoi ne pas créer directement la réalité physique telle qu’elle est, puisque c’était le but de Sa création ?
Dans tout acte de création ou de développement, la méthode qui produit des résultats instantanés représente généralement l’approche la plus directe et la plus commode – du point de vue du créateur. Mais qu’en est-il de ceux qui en sont les récepteurs ? Comment une telle approche – par rapport à un processus progressif et évolutif – se reflète-t-elle dans la nature du produit final ? Et comment affecte-t-elle son utilité pour ceux auxquels il est destiné ?
Prenons l’exemple d’un enseignant qui veut transmettre une idée à son élève et créer en lui une perspective nouvelle. Deux voies s’offrent à lui. Il peut adopter la voie directe et exposer simplement l’idée telle qu’il la comprend. Ou bien il peut abaisser l’idée à l’aide d’une parabole ou d’une métaphore, l’adaptant au niveau de l’élève en la revêtant de termes et de concepts issus du monde de l’élève.
Dans certains cas, l’abaisser d’un seul degré ne suffit pas : même la parabole resterait trop subtile pour l’esprit encore peu formé de l’élève. Dans ce cas, l’enseignant patient enveloppe la parabole d’une autre couche – voire de plusieurs couches supplémentaires – d’allégorie, jusqu’à ce que son idée la plus abstraite prenne une forme assez concrète pour être saisie par l’élève.
Une fois cela accompli, et le concept introduit avec succès dans l’esprit de son élève, celui-ci peut méditer sur la parabole et en explorer le sens profond. Peu à peu, il parviendra à dépouiller le concept de son enveloppe la plus extérieure pour révéler la suivante. Sachant que celle-ci aussi n’est qu’une allégorie, il recommencera le processus. Finalement, peut-être après de longues années d’effort intellectuel et de maturation intérieure, l’élève découvrira le noyau intérieur de sagesse qui s’y trouvait dissimulé.
Pourquoi, pourtant, se donner tant de peine ? Pourquoi ne pas adopter la voie directe et articuler le concept dans toute sa profondeur ? Parce que, s’il exposait directement l’idée telle qu’il la comprend, les paroles du maître seraient absolument dénuées de sens pour l’élève. Celui-ci pourrait les consigner, les relire et les apprendre par cœur ; il pourrait même se convaincre qu’il les comprend ; mais en réalité, il n’aurait pas saisi le moindre fragment de son sens véritable.
De même, D.ieu aurait pu créer notre réalité physique de façon instantanée, sans s’embarrasser d’un seder hichtalchelout. Mais que serions-nous alors ? Nous et notre monde existerions, certes, mais serions-nous capables d’en saisir le sens ? On pourrait nous dire quelle est notre mission dans la vie et la relation qui nous unit à notre Créateur, mais pourrions-nous réellement la comprendre ?
D.ieu voulut que nos vies soient une parabole (d’une parabole d’une parabole d’une parabole) d’une réalité supérieure. Il voulut que le monde que nous habitons ne soit que la couche la plus externe d’une succession de réalités de plus en plus spirituelles et abstraites, afin que, partant de notre propre réalité, nous puissions gravir pas à pas les degrés de compréhension de notre origine, de notre nature et de notre raison d’être.
Les limites de la Hichtalchelout
D’où la « nécessité » du seder hichtalchelout. C’est pourquoi l’essence du temps – le phénomène même d’« évolution », de « cause et effet », du « processus » – fut créée : afin que notre existence physique ne soit pas une île perdue dans le vide de l’incompréhensible, mais un maillon relié à la chaîne des mondes menant à ses origines sublimes dans l’énergie créatrice de D.ieu. Et parce que nous faisons l’expérience du temps sur notre plan physique, nous pouvons concevoir le seder hichtalchelout en termes de « temps spirituel » et remonter le processus de la création en gravissant les maillons de cette chaîne cosmique.
Mais tout cela ne constitue qu’un aspect de la question. Le seder hichtalchelout est indispensable à notre mission dans la vie : non seulement servir D.ieu, mais aussi chercher à comprendre la nature de Sa relation avec notre existence. Mais la « chaîne de l’évolution » n’est pas seulement un lien : elle est aussi un voile, à l’image de la parabole qui transmet l’idée tout en en simplifiant la profondeur et en en voilant la subtilité.
Si notre relation avec le Créateur devait se limiter à ce que nous offre le seder hichtalchelout, cela reviendrait à dire que nous n’avons aucun lien direct avec la réalité infinie et absolument insaisissable de notre Créateur, ni avec l’essence divine même de la création. Cela signifierait que nous ne pouvons appréhender ces vérités qu’à travers les nombreux vêtements dans lesquels D.ieu S’est enveloppé afin de Se rendre, Lui et Sa création, accessibles à notre compréhension.
Revenons à notre image du maître et de son élève. Le maître est en train d’exposer une parabole (la dernière et la plus « extérieure » d’une chaîne de paraboles) qui incarne l’idée mais en obscurcit aussi la signification, ne transmettant qu’une version restreinte et simplifiée, adaptée à la capacité de compréhension de l’élève. Mais le maître veut aussi, d’une certaine manière, permettre à son élève d’entrevoir la réalité authentique : lui accorder une vision véritable, quoique fugace, du concept dans toute sa pureté sublime. Il veut que l’élève sache que l’essentiel ne se trouve pas là ; qu’il prenne la mesure de ce qui demeure enfoui au plus profond. Car, si la « méthode des paraboles multiples » donne à l’élève les outils nécessaires pour parvenir à une compréhension complète du concept, elle n’est pas exempte de défauts. Il existe le danger que l’élève se perde dans la parabole elle-même (ou dans la seconde, la troisième ou la quatrième abstraction) et ne parvienne pas à la conduire jusqu’à sa signification ultime ; qu’il prenne une version superficielle et extérieure de l’enseignement de son maître pour l’aboutissement de sa quête intellectuelle.
Ainsi, au cours de son exposé, le maître laissera filtrer un mot, un geste, une inflexion dépassant les limites rigides de la parabole. Il laissera un éclat de sagesse non restreinte traverser les couches d’allégorie qui enveloppent le concept pur recelé à l’intérieur. Ce « éclat » sera, bien sûr, totalement incompréhensible à l’élève ; mais il éveillera en lui le sentiment de la profondeur du concept contenu dans la parabole, la conscience de la distance immense qui le sépare encore d’une compréhension véritable de l’enseignement de son maître.
De même, D.ieu fit plus que nous créer comme des êtres soumis au temps : Il nous donna aussi la faculté d’en contempler les limites, et même d’éprouver une bribe d’« intemporalité » dans notre existence quotidienne. Et notre relation complexe avec le temps physique reflète celle de notre âme avec son équivalent et prédécesseur spirituel. Même si D.ieu Se manifeste à nous à travers le seder hichtalchelout, qui veut que notre expérience de Lui soit filtrée par une chaîne de processus intellectuels, émotionnels et spirituels, Il nous accorde aussi des instants de contact direct et sans filtre avec Lui-même : des moments de « connexion instantanée » qui transcendent l’ordre même de la création.
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