Lorsqu’il est question de l’exil du peuple juif de la Terre Sainte, le Talmud1 déclare : « Le Saint, béni soit-Il, a accompli un acte de charité envers Israël en les dispersant parmi les nations. » Les commentaires explorent le sens de cette déclaration et la manière dont l’exil peut être perçu comme un acte de bonté. Une explication est que, grâce à l’exil, le peuple juif est en mesure de découvrir et d’élever les étincelles de divinité dissimulées dans chaque lieu2. Cela se produit lorsque des Juifs vivent dans différents endroits, absorbent des aspects de la culture environnante dans leur pratique juive et les intègrent à leur vie juive. Avec le temps, cela a donné naissance à une magnifique mosaïque de communautés juives, chacune avec ses pratiques et son caractère particuliers, toutes contribuant à la grande histoire du peuple juif.

Avec le regroupement des populations juives dans de plus grands centres, une grande partie de cette richesse fut perdue. Des traditions uniques, des pratiques communautaires et des coutumes particulières se sont parfois fondues dans le tissu plus large de l’observance juive. Pourtant, il existe encore des porteurs de flambeau qui préservent ces héritages distincts, veillant à leur transmission pour les générations à venir.

Le Rav Méïr Mazouz, décédé le 19 avril 2025 — 21 Nissan, septième jour de Pessa’h — était l’un de ces hommes. Fier représentant de la tradition juive tunisienne, il était issu d’une communauté florissante depuis des millénaires, dont il perpétuait les coutumes uniques et l’approche particulière de l’étude de la Torah.

Fondateur de la yeshiva Kissé Ra’hamim en Israël, qui prolongeait directement celle que son père avait fondée en Tunisie, le Rav Mazouz forma des générations d’élèves selon son style distinctif et dirigea le réseau d’écoles associé à cette institution à travers tout le pays. Autorité reconnue en matière de loi juive et auteur de nombreux ouvrages de Torah, il était considéré comme l’un des plus grands érudits de sa génération. Sa vaste maîtrise s’étendait à des domaines souvent négligés, comme le dikdouk (grammaire hébraïque) et le piyout (poésie liturgique juive).

Dans une déclaration publiée après son décès, le Rav Its’hak Yossef, ancien Grand Rabbin séfarade d’Israël, le qualifia de « transmetteur de tradition et gardien des anciennes coutumes de sa communauté, ainsi que de l’illustre héritage séfarade. Il a enseigné la Torah à des élèves durant des décennies, méritant d’étudier et de diffuser largement la Torah auprès du public. Le judaïsme séfarade pleurera profondément une voix unique qui n’est plus des nôtres. »

Des Juifs prient dans l’ancienne synagogue de Djerba en Tunisie - WikiCommons
Des Juifs prient dans l’ancienne synagogue de Djerba en Tunisie
WikiCommons

Jeunesse à Tunis

Méïr Nissim Mazouz naquit le 13 Nissan 5705 (27 mars 1945) à Tunis, en Tunisie, de ses parents, le Rav Matslia’h et Kamsana ‘Hanna Mazouz. Son père était issu d’une longue lignée de figures rabbiniques au sein de l’histoire juive riche de Tunisie, remontant à près de deux millénaires. Le Rav Mazouz père exerçait en tant que juge rabbinique et directeur de yeshiva à Tunis, et occupa même un temps un poste de juge à la Cour suprême de Tunisie.

Comme il était d’usage à l’époque, le Rav Matslia’h Mazouz prit personnellement en charge l’éducation de son fils, en commençant par lui enseigner la Torah. Il lui transmit non seulement le sens des textes, mais aussi les règles de grammaire et de prononciation bibliques, ainsi que les mélodies particulières utilisées pour la lecture de la Torah à la synagogue. Dès son plus jeune âge, l’intelligence et le dévouement de Méïr pour l’étude de la Torah étaient évidents, et il acquit rapidement une maîtrise dans ces domaines. Conscient de son potentiel, son père l’inscrivit bientôt dans une yeshiva avancée, où les autres élèves étaient plus âgés de plusieurs années, afin qu’il commence l’étude du Talmud et de ses commentaires.

En 1960, la vie juive en Tunisie, en déclin matériel et spirituel, connut un regain bienvenu. Le Rabbi, Rabbi Mena’hem Mendel Schneerson, de mémoire bénie, envoya le Rav Nissan Pinson en tant qu’émissaire pour renforcer l’observance juive et raviver la communauté. Le Rav Pinson, qui avait auparavant servi comme rabbin ‘Habad au Maroc, était déterminé à restaurer la vie juive, fondant écoles et yeshivot pour éduquer la nouvelle génération de Juifs tunisiens.

Peu après son arrivée, le Rav Pinson rencontra le Rav Matslia’h Mazouz et lui offrit un exemplaire du Tanya, l’ouvrage fondamental de l’enseignement ‘hassidique Habad, rédigé par le premier Rabbi de ‘Habad, Rabbi Chnéour Zalman de Lyadi. Le jeune Méïr Mazouz étudia également le Tanya et, des décennies plus tard, se souvenait avoir été « émerveillé » par les annotations éditoriales du Rabbi sur l’œuvre de son prédécesseur, notant la minutie du Rabbi jusque dans le choix des mots et les moindres détails3.

Deux ans plus tard, en 1962, le Rav Pinson fonda à Tunis la Yeshiva Ohalei Yossef Its’hak, du nom du sixième Rabbi, Rabbi Yossef Its’hak Schneerson, de mémoire bénie. Le Rav Matslia’h Mazouz et son fils Méïr y enseignèrent tous deux. Ainsi débuta un lien unique entre la famille Mazouz et le Rabbi, un lien fondé sur une appréciation réciproque profonde de l’érudition et du leadership communautaire.

L’année suivante, le Rav Mazouz père fonda sa propre yeshiva, qu’il nomma Kissé Ra’hamim. Le Rav Mazouz fils continua cependant à enseigner à la Yeshiva Ohalei Yossef Its’hak pendant plusieurs années encore, développant une relation étroite avec le Rav Pinson. Il participait fréquemment avec lui à des farbrenguens ‘hassidiques et soutenait les activités de diffusion du judaïsme menées par Habad. Le Rabbi décrira plus tard cette période de la vie du Rav Mazouz comme celle où il était un « ‘Habadnik déclaré »4.

Évoquant ces années, le Rav Mazouz écrivit en 1982 : « Je n’oublierai jamais les soirées élevées et magnifiques de Youd-Tèt Kislev, Youd Chevat ou Youd-Beth Tamouz, célébrées lors de farbrenguens ‘hassidiques avec le Rav Pinson, que D.ieu lui accorde une longue vie, à Tunis. »

Ces dates commémorent des étapes majeures de la vie des Rabbis de Loubavitch : leur libération des prisons tsaristes et soviétiques, et les anniversaires de leur disparition.

« Dans une atmosphère d’élévation spirituelle, écrivit Mazouz, des foules d’étudiants et d’érudits de Torah chantaient avec une ferveur profonde : “Béni soit notre D.ieu qui nous a créés pour Sa gloire”, répétant sans cesse, avec une dévotion sincère, les mots : “et qui nous a distingués de ceux qui s’égarent”, tel le rugissement de la mer et de ses vagues. Dehors, des jeunes égarés, séduits par les attraits du monde profane, erraient dans les rues. Mais à l’intérieur, régnait chaleur et lumière dans les cœurs. »5

En 1965, à l’approche du mariage du Rav Méïr Mazouz avec son épouse Esther, son père envoya une chaleureuse invitation de mariage au Rabbi, qui répondit par des bénédictions sincères à l’attention des jeunes mariés6. Trois années s’écoulèrent sans qu’ils aient la bénédiction d’avoir des enfants. À cette époque, le Rav Mazouz enseignait à Ohalei Yossef Its’hak. Les fêtes de Tichri approchaient et le Rav Pinson se préparait à voyager à New York pour les passer en présence du Rabbi. Le Rav Mazouz lui demanda de solliciter une bénédiction du Rabbi pour avoir des enfants. « Ce même mois, nos prières furent exaucées et, exactement neuf mois plus tard, le 26 Sivan 5728 (1968), un fils me naquit », se souviendra le Rav Mazouz en 19827.

Rabbi Matslia’h Mazouz
Rabbi Matslia’h Mazouz

Une continuité en Israël

La tragédie frappa la famille Mazouz en 1971. Le matin du 18 janvier, alors qu’il rentrait chez lui après la prière du matin, encore enveloppé dans son talith et portant les téfiline, le Rav Matslia’h Mazouz fut assassiné par un terroriste musulman. À la suite de ce drame, sa famille émigra en Israël, où ses fils s’employèrent immédiatement à rétablir la yeshiva fondée par leur père.

Cette yeshiva allait devenir bien plus qu’un simple centre d’étude de la Torah en Terre Sainte. Elle se dresserait comme un phare pour les Juifs tunisiens — éclairant leur chemin dans les traditions sacrées de leur communauté et garantissant la transmission de leur riche héritage.

Au cœur de sa mission se trouvait une méthode d’étude talmudique que le Rav Mazouz appela ‘Iyoun Tunisahi, « l’analyse tunisienne du Talmud ». Cette méthode met l’accent sur une analyse directe et franche, pénétrant profondément dans les paroles des Sages pour en révéler le véritable sens. Le Rav Mazouz ne se contenta pas de codifier cette méthode dans un ouvrage écrit, il forma également des dizaines de milliers d’élèves à suivre ce chemin d’étude.

La yeshiva insistait aussi sur l’importance de la grammaire biblique — un domaine dans lequel le Rav Mazouz était reconnu comme un expert mondialement réputé — ainsi que sur l’application pratique de la loi juive et l’art du sermon, afin de former des rabbins et des leaders communautaires compétents.

Fonder une nouvelle yeshiva est toujours une entreprise ardue. Cela l’était d’autant plus à cette époque, alors que l’économie israélienne était encore chancelante. De plus, la communauté séfarade était à l’époque très défavorisée, et les yeshivot séfarades étaient presque inexistantes. Bien que le chemin fût semé d’embûches, le Rav Mazouz persévéra. Ce qui avait commencé comme une petite école dans un local loué à Bné Brak devint bientôt une véritable institution dotée de ses propres bâtiments, s’étendant ensuite en un vaste réseau comprenant crèches, écoles primaires, lycées, séminaires et yeshivot, accueillant bien plus d’un millier d’élèves. Il dirigeait également un tribunal rabbinique, suivant en cela les traces de son père. Par ailleurs, le Rav Mazouz fonda une maison d’édition consacrée à l’impression des œuvres des sages de Torah séfarades, contribuant ainsi à préserver et diffuser leur patrimoine riche.

Le Rav Mazouz fut aussi l’auteur de dizaines d’ouvrages couvrant un large éventail de domaines : Talmud, halakha, grammaire, pensée juive, philosophie, et bien plus encore. Il était tout particulièrement renommé pour son expertise dans le domaine du piyout — l’art de la poésie liturgique juive. Ces poèmes complexes, rédigés au fil des siècles par des érudits juifs, tissent ensemble versets bibliques, poésie hébraïque et araméenne, et allusions subtiles à des personnages, idées et événements historiques. Une compréhension correcte du piyout exige une vaste connaissance de la Torah, de l’histoire et de la grammaire hébraïque — des domaines dans lesquels le Rav Mazouz excellait. Il publia plusieurs ouvrages sur le piyout et révisa des livres de prières afin de restituer aux poèmes leur forme originale, souvent altérée par les erreurs d’impression et la méconnaissance de leur complexité.

Le Rav Méïr Mazouz étudiant avant un repas de Tou BiChevat. - Via X
Le Rav Méïr Mazouz étudiant avant un repas de Tou BiChevat.
Via X

Le miracle des neuf dollars

Pendant toute sa vie en Israël, le Rav Mazouz conserva un lien chaleureux avec la communauté ‘Habad et les émissaires du Rabbi en Terre Sainte, soutenant leur œuvre de rapprochement du peuple juif envers l’observance de la Torah.

« Le Rabbi, que son mérite nous protège, était “le grand aigle” de notre génération », déclara le Rav Mazouz dans une interview, utilisant le titre traditionnellement réservé à Maïmonide. « Aujourd’hui encore, l’influence du Rabbi dans le monde ne cesse de croître. Avant son décès, il y avait environ 1 500 chlou’him (émissaires) dans le monde ; aujourd’hui, ils sont plus de 3 000. Grâce à leurs efforts, des dizaines de milliers de Juifs se sont rapprochés de la Torah, ont renforcé leur crainte du Ciel et se sont engagés dans l’observance du Chabbat et des mitsvot. »8

En 1990, l’épouse du Rav Mazouz subit une crise cardiaque et fut hospitalisée, les médecins annonçant qu’elle resterait probablement inconsciente. Un élève proche de la yeshiva se rendit auprès du Rabbi, qui répondit avec une bénédiction pour un prompt rétablissement. En effet, elle reprit connaissance et quitta l’hôpital deux semaines plus tard seulement.

Quelques mois plus tard, le Rav Mazouz se rendit à New York, où il rencontra pour la première fois le Rabbi en personne. À ce moment-là, en raison du nombre élevé de visiteurs, le Rabbi ne recevait plus en audience privée, mais avait instauré les “Sunday Dollars”, au cours desquels chacun pouvait brièvement rencontrer le Rabbi et recevoir un billet d’un dollar destiné à la charité. Lors de sa visite, le Rav Mazouz participa à un “Sunday Dollars” et reçut les bénédictions du Rabbi. Mais au lieu d’un seul dollar, comme la plupart des visiteurs, le Rabbi remit au Rav Mazouz pas moins de 9 dollars. À l’époque, le Rav Mazouz n’en comprit pas la signification. Neuf ans plus tard, au décès de son épouse, il comprit : le Rabbi lui avait accordé neuf années supplémentaires de vie.

Le Rav Méir Mazouz rencontrant le Rav Chmouel Eliyahou - Via X
Le Rav Méir Mazouz rencontrant le Rav Chmouel Eliyahou
Via X

Le souci du bien-être de son peuple

Le Rav Mazouz était profondément engagé dans les préoccupations concrètes de la vie juive en Israël. Animé d’un sens aigu de responsabilité envers le peuple juif et la Terre Sainte, il s’exprima avec passion en faveur de l’intégrité du pays et se tint aux côtés de ceux qui en défendaient la cause.

Au cours des dernières semaines de sa vie, l’état de santé du Rav Mazouz se dégrada rapidement, et il fut hospitalisé à plusieurs reprises. Peu avant Pessa’h, alors que son état s’aggravait, il déclara à ses élèves qu’il ne voulait pas troubler la joie de la fête à venir. Fidèle à sa parole, il résista encore une semaine, s’éteignant le dernier jour de la fête.

Il fut pleuré par les Grands Rabbins d’Israël, en exercice ou émérites, par les plus hautes autorités halakhiques, par de nombreux rabbins et des membres du gouvernement israélien.

« Je pleure profondément, comme tant d’autres à travers notre nation, la disparition du Rav Méïr Mazouz, de mémoire bénie — l’un des grands sages de la Torah de notre génération, dirigeant de la yeshiva Kissé Ra’hamim, et pilier de la halakha et de la tradition séfarade », écrivit le Premier ministre israélien Binyamin Netanyahou. « J’ai eu le privilège de rencontrer le Rav Mazouz et de converser avec lui, et j’ai toujours été profondément impressionné par sa sagesse, sa perspicacité et son humilité… Je suis convaincu que son esprit unique sera préservé pour les générations à venir, et que la lumière de sa Torah ne s’éteindra jamais. »

Plus de 150 000 personnes assistèrent à ses funérailles, au cours desquelles il fut annoncé que la yeshiva Kissé Ra’hamim et son réseau d’écoles seraient désormais dirigés par le frère cadet du Rav Mazouz, le Rav Tsema’h Mazouz. Conformément à sa volonté, aucun éloge funèbre ne fut prononcé. À la place, trois piyoutim — ces poèmes liturgiques sacrés qu’il chérissait tant — furent chantés par ses nombreux élèves, leurs voix s’élevant ensemble comme un témoignage vivant de son héritage.

Plus de 150 000 personnes assistèrent à ses funérailles, au cours desquelles il fut annoncé que la yeshiva Kissé Ra’hamim et son réseau d’écoles seraient désormais dirigés par le frère cadet du Rav Mazouz, le Rav Tsema’h Mazouz. Conformément à sa volonté, aucun éloge funèbre ne fut prononcé. À la place, trois piyoutim — ces poèmes liturgiques sacrés qu’il chérissait tant — furent chantés par ses nombreux élèves, leurs voix s’élevant ensemble comme un témoignage vivant de son héritage. - ישי ירושלמי
Plus de 150 000 personnes assistèrent à ses funérailles, au cours desquelles il fut annoncé que la yeshiva Kissé Ra’hamim et son réseau d’écoles seraient désormais dirigés par le frère cadet du Rav Mazouz, le Rav Tsema’h Mazouz. Conformément à sa volonté, aucun éloge funèbre ne fut prononcé. À la place, trois piyoutim — ces poèmes liturgiques sacrés qu’il chérissait tant — furent chantés par ses nombreux élèves, leurs voix s’élevant ensemble comme un témoignage vivant de son héritage.
ישי ירושלמי