La question des sacrifices d’animaux suscite controverses et questionnements éthiques depuis des millénaires. Pourquoi un D.ieu infini, omniscient et tout-puissant souhaiterait-il que les hommes offrent des sacrifices d’animaux ? Cela semble être un gaspillage inutile de ressources et une prise de vie superflue. Les Écritures indiquent clairement que la foi, l’intégrité et la dévotion envers les voies de l’Éternel sont ce qui est le plus précieux. La piété, la droiture et l’observance rigoureuse des commandements caractérisent la vie d’un serviteur du Tout-Puissant.

Cela semble être une prise de vie superflue

Les grands érudits de l’histoire juive ont donc pris grand soin à expliquer la pertinence et l’importance des sacrifices. On nous dit qu’ils servent à symboliser notre propre insuffisance : dans l’offrande, nous nous offrons symboliquement nous-mêmes. On nous enseigne également que les offrandes représentent nos efforts pour élever le monde naturel en le consacrant à un but plus noble. Certains soutiennent même que les sacrifices étaient un passage nécessaire pour s’éloigner de l’idolâtrie qui prédominait à cette époque.

Sans aucun doute, le sujet est profond et mérite toute notre attention. Ce qui rend le silence de Rachi, le plus éminent commentateur biblique, d’autant plus remarquable. Bien que Rachi ne soit évidemment pas obligé d’expliquer ou de donner des raisons pour chaque commandement qui apparaît dans la Torah, les sacrifices d’animaux dominent une grande partie du texte des Cinq Livres de Moïse et constituent un défi si considérable à l’égard de la décence et du bon sens qu’il est inconcevable qu’il laisse un sujet d’une telle importance sans réponse.

Et ce n’est pas tout. Les quelques observations formulées par Rachi sur les sacrifices d’animaux ne font qu’aiguiser notre curiosité. La Torah fait souvent référence aux sacrifices en les décrivant comme « un parfum agréable à l’Éternel ». Naturellement, Rachi trouve cette expression problématique. D.ieu ne sent pas et il est peu probable qu’Il trouve notre offrande comme ayant un arôme agréable. De plus, comme les commentateurs l’ont longtemps observé, l’odeur de carcasses en combustion n’est guère ce que l’on décrirait comme « un parfum agréable » ! Ainsi, Rachi note à plus d’une occasion que cette expression signifie en réalité : « Cela Me donne satisfaction que J’ai parlé et que Ma volonté a été accomplie ». Laissons de côté pour un instant cette formulation singulièrement passive et concentrons-nous sur le point essentiel : le parfum agréable signifie en fait que D.ieu est satisfait. Et cela est supposé éclaircir la question ?

De quelle manière ? Nous demeurons tout aussi incertains quant à ce qui pourrait être agréable dans l’acte sacrificiel. Nous savons que ce n’est pas l’arôme, mais alors quoi ? Nous revenons à notre questionnement initial : quel est le but et comment cela pourrait-il procurer du plaisir en Haut ?

Un dernier rebondissement : Noé a offert un sacrifice et l’expression « un parfum agréable » apparaît là aussi. Rachi ne dit rien à ce sujet et considère comme évident que Noé et D.ieu étaient tous deux satisfaits. Il serait difficile de manquer cette impression car le récit poursuit en rapportant la promesse de D.ieu de ne plus jamais envoyer de déluge. Il semble que Rachi ne voie absolument aucun problème avec les mots « parfum agréable », alors pourquoi cette question est-elle soulevée maintenant dans le Livre du Lévitique ?

Ces questions complexes méritent une réponse à la hauteur. Le Rabbi, fidèle à sa démarche habituelle, renverse complètement la perspective. « Vous supposez », dit le Rabbi, « qu’il y a une raison aux sacrifices et que ce que nous devrions faire est de rechercher l’explication la plus satisfaisante ou la plus convaincante. Et si la proposition inverse était vraie ? Et si les sacrifices d’animaux étaient dépourvus de toute raison ? Et si cela – l’absence totale de justification rationnelle – représentait l’essence même des sacrifices ? » En bref, et si nous devions complètement repenser toute la question pour revenir à l’essentiel ?

Durant des millénaires, les érudits se sont attachés à rechercher une explication, mais le Rabbi fait appel à Rachi comme allié pour affirmer l’absence d’explication. La finalité même des sacrifices est de faire quelque chose pour D.ieu sans la satisfaction qu’apporterait une justification raisonnable, simplement parce qu’Il a manifesté que cela Lui serait agréable.

Si vous trouvez une réponse, vous avez complètement fait fausse route

C’est précisément – dit le Rabbi – ce que Rachi énonce dans son explication d’un « parfum agréable » – « Cela Me donne satisfaction que J’ai parlé et que Ma volonté a été accomplie ». Ce que Rachi essaie de dire semble à présent d’une évidence éclatante : offrir des sacrifices n’accomplit en effet absolument rien, au sens où vous peinerez à démontrer en quoi il s’agit de la meilleure façon d’utiliser des animaux. Cependant, si vous deviez trouver une réponse, vous auriez complètement fait fausse route. La finalité des sacrifices réside dans le simple fait que D.ieu nous a fait connaître que c’est quelque chose qu’Il veut et, soudainement, cela devient central dans nos vies et notre pratique. D’où le ton passif dans le commentaire de Rachi, comme pour dire que le point n’est pas que « Je l’exige », mais que « Je vous ai informé que cela répondrait à Ma volonté ».

Il y a beaucoup de commandements qui ne sont pas accompagnés d’explications : ils sont appelés ‘houkim (généralement traduits par « décrets »). Bien que certains suggèrent que ces commandements ont aussi des explications, mais qu’elles ne nous sont simplement pas révélées, Rachi affirme clairement qu’ils n’ont aucune explication, point. Ainsi, les sacrifices d’animaux ne constituent pas l’unique pratique dans le judaïsme dépourvue d’explication rationnelle, mais il y a une différence significative entre le sacrifice animal et tout le reste. Les lois dont la raison nous échappe possèdent néanmoins un objectif fondamental et manifeste : nous inciter à l’obéissance envers D.ieu et apprendre la maîtrise de soi dans nos choix. L’acte spécifique peut être dépourvu de fondement rationnel, mais chacun comprend bien de quoi il s’agit. Les sacrifices d’animaux, en revanche, ne visent pas à nous enseigner l’obéissance ou la retenue, ils sont purement un acte d’hommage envers D.ieu. Pourtant, nous réalisons qu’Il n’a pas besoin de nos sacrifices. Cette réalité confère à leur offrande une manifestation singulièrement touchante de notre dévotion envers Lui.

De grâce, ne me fournissez pas de justification pour les sacrifices, car dès lors que vous le faites, vous anéantissez toute l’idée. Les sacrifices s’apparentent à un mari déclarant à son épouse : « Tout ce que tu désires, ma chérie ! » Ta demande pourrait n’avoir aucun sens à mes yeux, mais émanant de toi, elle acquiert une importance primordiale dans mon existence. D.ieu Tout-Puissant, la raison pour laquelle Tu as prescrit des sacrifices nous échappe, mais maintenant que Tu l’as fait, notre seul désir est de Te satisfaire.

Adapté de Likoutei Si’hot, vol. 32, Vayikra I (p. 1-6)