La première nuit de Chavouot, après le repas festif, les Juifs veillent pour étudier la Torah. Ils lisent souvent un recueil appelé Tikoun Leïl Chavouot, qui rassemble des extraits de tous les livres du Tanakh (la Bible hébraïque), de la Michna, de la Kabbale, ainsi que la liste des 613 mitsvot. Ce programme permet de survoler en quelques heures l’ensemble du patrimoine de la tradition juive. Prenant sa source dans le Zohar, ce tikoun constitue une préparation spirituelle à la lecture des Dix Commandements qui aura lieu le lendemain matin à la synagogue — à l’image d’une mariée se préparant pour le jour de ses noces.

Une coutume singulière

Imaginons la scène un instant. C’est la nuit de Chavouot, le repas de fête vient de s’achever. Comme lors de tant d’autres soirées festives, on pourrait s’attendre à une suite prévisible : les invités rentrent chez eux, les adultes et les grands enfants aident à débarasser la table, puis un à un, les membres de la famille s’endorment paisiblement. Cependant, cette nuit-là, quelque chose d’inhabituel se produit. Au lieu de se coucher, les membres du foyer restent éveillés toute la nuit — à étudier la Torah.

La question évidente est : pourquoi ? Qu’a donc cette nuit de si particulier pour que tant de personnes renoncent volontairement à leur sommeil afin de veiller en étudiant ?

Pour comprendre cette coutume, il faut remonter dans le temps, jusqu’au tout premier Chavouot — le jour où D.ieu donna la Torah au mont Sinaï.

Une réception manquée

Le don de la Torah au mont Sinaï constitue l’un des moments les plus fondamentaux et les plus solennels de notre histoire. Mais la grandeur d’un événement dépend toujours de la qualité de la préparation qui le précède. L’histoire que voici concerne justement la manière dont les enfants d’Israël se préparèrent — ou plutôt ne se préparèrent pas — la nuit précédant ce don divin.

Le Midrash rapporte un récit surprenant.1 La veille du don de la Torah, les enfants d’Israël firent ce que l’on pourrait juger naturel avant une journée décisive : ils allèrent se coucher tôt, afin d’être bien reposés. Ce choix, en apparence anodin, eut toutefois des conséquences fâcheuses. Le lendemain matin, au moment où la Torah devait être donnée, le lieu demeurait vide. Le peuple juif tout entier s’était attardé au lit. Le Midrash rapporte même que Moïse dut les réveiller, ce qui poussa D.ieu à se lamenter : « Pourquoi suis-Je venu, et nul ne s’est présenté pour Me recevoir ? »2

Ce récit, longtemps resté un épisode embarrassant de notre mémoire collective, se trouve au cœur de la coutume de veiller la nuit de Chavouot. Pour réparer l’erreur de nos ancêtres, chaque année nous restons éveillés la nuit de Chavouot, afin de témoigner d’un enthousiasme sans faille à l’égard de la Torah.

Cela étant, plusieurs questions subsistent : qui a instauré cette pratique de veiller la nuit entière ? Jusqu’où s’est-elle répandue ? Et surtout, pourquoi semble-t-il encore nécessaire, aujourd’hui, de réparer une faute commise il y a plus de trois millénaires ? Pour y répondre, intéressons-nous aux sources de cette coutume.

Kabbale, halakha, coutumes… tout y est

La coutume de veiller s’est constituée progressivement au fil des siècles. Remonter à ses origines nous entraîne dans un voyage passionnant à travers l’histoire juive et les multiples dimensions de la Torah.

La première mention se trouve dans le Zohar, œuvre kabbalistique majeure rédigée peu après la destruction du Second Temple. Ce texte relate que Rabbi Chimone Bar Yo’haï — l’auteur du Zohar — ainsi que « les premiers pieux »3 avaient l’habitude d’étudier la Torah la nuit de Chavouot.4 Le Zohar ne mentionne pas l’épisode du sommeil collectif du peuple, mais présente cette veillée comme une préparation, en l’honneur de la « mariée » (le peuple juif), en vue de son union avec le « marié » (D.ieu ou la Torah). Il y est précisé que cette étude avait pour but de contribuer à « préparer » la mariée.

Faisons maintenant un saut de mille ans jusqu’au XVIe siècle, en Turquie, où un épisode marquant fut rapporté.5 Rabbi Yossef Karo, auteur du Choul’hane Aroukh, invita Rabbi Chlomo Alkabets, compositeur du chant Lékha Dodi, à venir étudier chez lui la nuit de Chavouot. R. Chlomo Alkabets témoigne qu’au cours de leur étude de la Michna, R. Yossef Karo se mit à parler avec une voix puissante, claire et solennelle. Tous comprirent qu’il ne s’agissait pas de sa voix naturelle. La voix les félicita, affirmant que leur étude avait traversé les Cieux jusqu’à atteindre D.ieu Lui-même. Alors que leurs paroles s’élevaient, poursuivit la voix, les anges se turent, certains restèrent figés, d’autres pleurèrent — tous suspendus à l’écho de leur étude. Cette révélation se répandit rapidement à travers le monde juif.

Nous poursuivons vers Tsfat, en Terre d’Israël, où vécut le célèbre kabbaliste Rabbi Its’hak Louria, connu sous le nom d’Arizal. L’Ari n’a pas lui-même rédigé ses enseignements : ils furent transmis par son principal disciple, Rabbi ‘Haïm Vital. Celui-ci rapporte que la coutume de veiller toute la nuit de Chavouot était déjà largement répandue et revêtait une grande importance. Il y ajoute une promesse : celui qui veille cette nuit-là — sans céder une seule seconde au sommeil — et consacre la nuit à l’étude, sera protégé de tout mal pendant l’année à venir.6

Enfin, nous arrivons au Maguèn Avraham, éminent décisionnaire ayant vécu entre 1635 et 1682. Il cite le Zohar au sujet de la veillée, et propose, pour la première fois dans l’histoire, une explication nouvelle : il s’agirait de réparer la faute de nos ancêtres, qui s’étaient endormis la nuit du premier Chavouot.7

Parmi les nombreuses raisons kabbalistiques avancées pour cette coutume, celle du Maguèn Avraham est aujourd’hui la plus connue et la plus fréquemment citée. De nos jours, cette pratique est observée dans presque toutes les communautés juives.8

Étude de la Torah au centre ‘Habad de Melbourne, en Australie. (La photo n’a pas été prise pendant la veillée de Chavouot.)
Étude de la Torah au centre ‘Habad de Melbourne, en Australie. (La photo n’a pas été prise pendant la veillée de Chavouot.)

Passons aux détails

Vous êtes donc convaincu. Cette année, à Chavouot, vous allez veiller pour étudier la Torah. Mais un problème se pose : la Torah est un immense ensemble d’ouvrages. Par où commencer ? Peut-on étudier ce que l’on souhaite, ou faut-il suivre un programme bien défini ?

La question a fait l’objet de débats parmi les décisionnaires.9 De nos jours, il existe un recueil largement diffusé appelé Tikoun Leïl Chavouot, qui rassemble tous les textes à étudier. Les autorités halakhiques en recommandent vivement la lecture,10 laquelle comprend les débuts et fins de chaque section du Tanakh et de la Michna, des extraits choisis des grands textes kabbalistiques, ainsi que la liste des 613 mitsvot de la Torah.11 Étudier les débuts et les fins des grandes sections de la Torah revient, d’une certaine manière, à avoir étudié l’ensemble du corpus.12

Naturellement, il est tout à fait permis d’étudier d’autres sujets de Torah, puisque l’objectif principal est de veiller en étudiant. D’ailleurs, de nombreuses synagogues proposent, cette nuit-là, une variété de cours.13

Voici quelques précisions concernant la lecture du Tikoun :

● Il est possible de commencer l’étude avant le repas, puis de reprendre ensuite là où l’on s’est arrêté.14

● Il convient de rester éveillé jusqu’à l’aube (alot hacha’har), après quoi on pourra s’accorder un repos bien mérité.

● Si l’on estime ne pas pouvoir veiller aussi longtemps, on s’efforcera au moins de rester éveillé jusqu’à ‘hatsot, la « mi-nuit halakhique ».15

● Enfin, si l’on n’a pas pu achever la lecture du Tikoun durant la nuit, on tâchera de la compléter dans la journée du lendemain.16

Si vous avez des fils en âge de veiller, vous êtes encouragé à les y associer.17 Les femmes, bien qu’elles n’y soient pas tenues,18 sont nombreuses à choisir de participer, et des cours de Torah leur sont souvent proposés la nuit de Chavouot.

Comme pour chaque fête, les Juifs vivant en diaspora observent un jour supplémentaire de Yom Tov par rapport à ceux résidant en Israël. La question se pose donc : faut-il également veiller la seconde nuit ? Selon la majorité des décisionnaires19 — et selon la coutume de ‘Habad20 — la réponse est non (ouf).

Nombreux sont ceux qui ont la coutume de se rendre au mikvé quelques instants avant l’aube pour s’y immerger.21 C’est également la coutume ‘Habad.

Une préparation inhabituelle

Revenons un instant à l’épisode rapporté plus haut dans le Midrash, selon lequel les enfants d’Israël se seraient endormis la veille du don de la Torah.

Imaginez la scène. Il y a près de 3 000 ans, vous vous trouvez dans le désert, à la veille d’un événement sans précédent : D.ieu va Se révéler pour donner la Torah à Son peuple. L’enjeu est immense, et vous vous interrogez : que faire, comment se préparer ? Vous consultez vos proches, qui vous répondent qu’ils vont dormir tôt, afin d’être en forme le lendemain. Cela semble raisonnable. Et pourtant… Peut-on réellement dormir d’un sommeil paisible à la veille d’un moment aussi solennel ? On se tourne, on se retourne, on se relève, on se recouche. L’excitation, l’appréhension, l’impatience nous tiennent éveillés. Tout au plus, on réussit à fermer l’œil une heure ou deux.

Et pourtant, les enfants d’Israël, eux, dormirent profondément. Si profondément qu’ils se réveillèrent en retard. Le fait qu’ils aient pu s’abandonner à un tel sommeil, la nuit précédant le moment où D.ieu s’apprêtait à leur remettre Sa Torah éternelle, laisse penser qu’ils n’étaient ni enthousiastes, ni réellement conscients de la grandeur de l’instant.

C’est ce que l’on pourrait croire. Mais ce n’est tout simplement pas vrai.

Le peuple juif était vraiment profondément enthousiaste. Quarante-neuf jours avant Chavouot, ils commencèrent à compter, jour après jour, en attendant le don de la Torah. Et ce décompte n’était pas un simple rite. La Kabbale enseigne qu’à chaque jour correspondait une qualité morale qu’ils s’appliquaient à affiner. Chaque soir, ils se perfectionnaient, se corrigeaient, s’élevaient. Pendant quarante-neuf jours, ils travaillèrent sans relâche à se transformer intérieurement, dans l’unique but de se rendre dignes de recevoir la Torah.

Et ils réussirent.

Et pourtant, quand vint la nuit tant attendue, ils allèrent se coucher. Et ils s’endormirent profondément.

Quelque chose ne tourne pas rond.

Le Rabbi de Loubavitch explique que cette histoire est souvent mal comprise. Les enfants d’Israël ne se sont pas endormis par paresse ou indifférence. C’est, au contraire, par enthousiasme qu’ils se sont couchés. Pour le comprendre, il faut s’interroger sur la nature même du sommeil, tel que le conçoit la Kabbale.

Lorsque nous sommes éveillés, notre âme habite pleinement notre corps : elle anime nos pensées, nos émotions, nos actions. Mais lorsque nous dormons, l’âme s’élève. Elle quitte partiellement le corps, n’y laissant qu’une étincelle vitale. Le reste monte dans les mondes supérieurs, où elle étudie la Torah aux côtés des anges et des âmes célestes. Juste avant notre réveil, elle redescend. Ce phénomène se produit chez chacun, mais la qualité de l’étude céleste — et ce que l’âme en rapporte — dépend de l’intensité de notre étude ici-bas, durant le jour.

Or les enfants d’Israël, après quarante-neuf jours de raffinement, avaient atteint un niveau spirituel exceptionnel. Et pourtant, ils ne s’en satisfirent pas. Ils se sentaient encore limités, enfermés dans leur corps matériel. Comment, en tant qu’êtres incarnés, pouvaient-ils vraiment être prêts à recevoir la Torah — quintessence de spiritualité ? Ils ressentirent qu’il leur manquait une ultime préparation. Quelque chose qui les dépasse. Quelque chose de radicalement spirituel.

Alors ils se couchèrent. Une nuit. Une seule. Pour se détacher du corps, pour permettre à leur âme de s’élever librement, et d’étudier la Torah dans les sphères célestes. Ils aspirèrent à vivre une révélation purement spirituelle — le sommeil tel que le connaissent les justes véritables. Ce détachement du monde physique, cette fusion avec le spirituel — voilà ce qu’ils choisirent comme ultime préparation à la Torah.

Mais une autre question se pose : si tel était leur projet, où se trouve la faute ? Pourquoi ce geste est-il perçu, encore aujourd’hui, comme une erreur qu’il nous incombe de réparer ?

Le Rabbi poursuit : en optant pour le sommeil, les enfants d’Israël révélèrent qu’ils avaient mal compris l’essence de la Torah. Celle-ci ne nous fut pas donnée pour que nous devenions des êtres spirituels, défaits de tout vestige de matérialité. Si tel avait été Son intention, D.ieu l’aurait donnée aux anges. La Torah nous a été confiée pour que nous l’incarnions ici-bas, dans notre réalité concrète. Le judaïsme ne s’exprime pas dans les chants des anges ni dans la piété des ascètes. Il se manifeste dans les combats du quotidien : se lever pour prier, donner la charité au travail, se coucher un peu plus tard pour étudier un verset de plus. Le judaïsme, c’est travailler avec notre matière, la discipliner, la raffiner, et peu à peu, l’élever.

En allant dormir, en choisissant de fuir le monde matériel au profit du spirituel, les enfants d’Israël passèrent à côté de l’objectif profond de la Torah.

C’est pourquoi nous veillons. Nous veillons pour réparer cette erreur. Mais plus encore : pour affirmer devant D.ieu que nous, nous avons compris. Nous pourrions, nous aussi, céder au sommeil, fuir vers les hauteurs spirituelles et délaisser notre corps. Mais nous choisissons de rester éveillés. Nous étudions. Nous luttons. Nous éveillons notre corps, nous inspirons notre âme, nous réunissons les deux. Nous veillons pour que chaque fibre de notre être — physique et spirituelle — soit prête, pleinement prête, à recevoir la Torah.22