Le dernier jour de ‘Hanouka

La coutume juive veut que le dernier jour de ‘Hanouka soit désigné par l’expression hébraïque « Zoth ‘Hanouka », qui signifie « Ceci est ‘Hanouka », expression inspirée par le texte de la Torah qui est lu en public ce jour là1 et dont le dernier paragraphe commence par les mots « Zoth ‘hanoukat hamizbéa’h : Ceci est l’inauguration du tabernacle ».

Or, d’après le principe qui veut que « la coutume d’Israël a force de loi2 » et sachant que chaque détail de la Torah est porteur de sens, l’expression désignant le huitième jour de ‘Hanouka, « Zoth ‘Hanouka », bien que dérivée du passage cité plus haut, peut et doit être prise dans son sens immédiat : « Ceci est ‘Hanouka ». En d’autres termes, le huitième jour représente  en lui-même tout ‘Hanouka.

On pourrait voir là une manière de dire qu’avec le huitième jour de ‘Hanouka aboutit et se conclut une fête qui en a duré huit. Mais c’est ne pas tenir compte du sens bien précis qu’a le mot « Ceci3 », qui met l’accent sur le huitième jour précisément pour le désigner à lui seul, comme l’essence de cette fête.

Comment donc comprendre l’importance accordée à ce jour ?

Les huit jours de ‘Hanouka

Concernant les huit jours de la fête de ‘Hanouka, la question suivante est abordée par nos Sages4: faut-il les considérer comme une seule et même entité ou comme une succession de jours liés mais néanmoins indépendants les uns des autres ?

Cette question est loin d’être purement théorique. De la réponse dépend la loi juive dans le cas d’une personne dont la conversion au judaïsme a été conclue pendant la fête de ‘Hanouka, ou d’un enfant ayant atteint sa majorité religieuse dans cette période. Si l’on considère que chaque jour est indépendant des autres, une telle personne aura le devoir d’allumer les lumières de ‘Hanouka dès qu’elle aura atteint sa majorité religieuse. Par contre, si l’on considère que le devoir d’allumer les lumières est indivisible du premier au dernier jour, une telle personne, qui n’était pas concernée par ce commandement le premier jour, ne l’est plus jusqu’à la fin de la fête.

D’après cette dernière manière de voir les choses, l’expression « Ceci est ‘Hanouka » pourrait prendre son sens. En effet, dans la mesure où les huit jours de ‘Hanouka forme une seule et même entité qui ne voit sa conclusion qu’avec celle du dernier jour, celui-ci, sans lequel cette entité n’est pas, peut être considéré comme l’essence de ‘Hanouka. De fait, on comprend alors le lien avec le thème abordé dans le passage de la Torah qui est lu ce jour-là : l’inauguration du tabernacle. En effet, ce texte intervient comme conclusion aux sacrifices offerts par les douze princes pour inaugurer le tabernacle. Et, à l’image de ‘Hanouka, c’est seulement après le sacrifice du dernier prince que l’inauguration, processus qui a commencé le premier jour, est considérée comme effective. Là aussi, « Ceci », qui désigne la conclusion des douze jours, « est l’inauguration du tabernacle », car seule la conclusion du dernier jour permet à l’inauguration a d’être complète et réalisée5.

Mais dès lors, une question se pose. La Torah mentionne d’autres fêtes, telle la fête des Cabanes6, (Souccoth) pour lesquelles l’ensemble des jours de la fête forment une seule et même entité. Pour autant, on ne trouve pas à leur propos l’emploi de l’expression « Ceci », pour en désigner le dernier jour comme l’essence même.

D’autre part, à propos de l’inauguration du tabernacle, l’expression « Zoth ‘hanoukat hamizbéa’h », « Ceci est l’inauguration », est employée à deux reprises : une première fois comme introduction à ce passage et une seconde comme conclusion7. A ce propos, le Midrash8 explique que pour le texte, c’est comme si tous les princes avaient offert leurs sacrifices le premier jour, et qu’ils l’avaient fait aussi le dernier jour, puisqu’ils sont tous deux désignés comme « l’inauguration du tabernacle ». Et, de fait, si l’on considère ces douze journées comme une seule et même entité, celle-ci est délimitée par le premier et le dernier jour, qui en sont donc tous deux l’essence même. Or, concernant ‘Hanouka, on retrouve cette situation. En effet, le premier jour y joue aussi un rôle essentiel puisque le miracle principal, la découverte de la fiole d’huile pure, est intervenu ce jour-là. De la même manière, le premier jour conditionne les sept suivants puisque, par ce miracle, celui des jours suivants, par lequel la quantité d’huile a suffit à l’allumage du candélabre pendant sept jours de plus, a été rendu possible. Par conséquent, de manière analogue à l’inauguration du tabernacle, le premier jour de ‘Hanouka aurait dû lui aussi être désigné par l’expression « Zoth ‘Hanouka ».

Potentiel et réalisation

En fait, si le premier et le dernier jour d’une fête, telle ‘Hanouka ou Souccoth, doivent en être considérés comme l’essence, une différence fondamentale les distingue. En effet, au niveau du premier jour, les autres sont déjà présents potentiellement, puisque le premier rend possible l’existence des suivants, alors qu’au niveau du dernier jour; ils sont présents par leur réalisation dont témoigne le dernier jour9. C’est la raison pour laquelle le premier et le dernier jour de l’inauguration du tabernacle sont mis en évidence par le texte.

Le premier et le dernier jour de la fête de ‘Hanouka joue, de ce point de vue, le même rôle. Mais sa dimension essentielle réside dans l’accent particulier qui y est mis sur le niveau réalisé d’une chose par rapport à son niveau potentiel.  Nous mènerons dans les paragraphes qui suivent une analyse plus profonde de cette caractéristique mais celle-ci peut d’ores et déjà être retrouvée dans le nom de la fête, qui en représente l’essence10. En effet, les lettres du nom hébraïque de la fête, ‘Hanouka, forment l’acrostiche de la phrase « ’Heth Nérot Véhalakha Kébeth Hillel », c’est-à-dire « Huit lumières et la loi est fixée comme Beth Hillel11 ». En effet, il existe une discussion12 entre deux écoles de pensée, Beth Hillel et Beth Chamaï, concernant la manière d’allumer les lumières de ‘Hanouka. D’après Beth Hillel, il faut allumer en ajoutant chaque jour une lumière alors que, d’après Beth Chamaï, on doit le faire en retranchant une lumière chaque jour. Il est bien connu13 que ces deux positions sont fondées sur deux manières de voir la progression des huit jours de la fête. D’après Beth Chamaï, il faut regarder chaque jour ceux qui sont à venir, le premier jour huit, le second sept, et ainsi de suite. Alors que, d’après Beth Hillel, il faut regarder chaque jour ceux qui sont présents. Le premier jour, on a une journée, le second deux, etc... On revient donc ici à ces deux aspects des choses qui peuvent être mises en valeur : le potentiel et le réalisé. Beth Chamaï met l’accent sur le potentiel des choses, sur les jours qui, potentiellement, sont là et vont arriver. Et c’est sur cette perspective qu’il se fonde pour déterminer le nombre de lumières qu’on allume. Par contre, Beth Hillel regarde la réalisation, les jours qui sont déjà là, vécus par l’homme, pour fixer le nombre de ces lumières. Comme le nom de la fête, ‘Hanouka, l’indique donc par allusion, la loi a été tranchée par nos Sages en suivant l’opinion de Beth Hillel, montrant par là que cette fête met un accent particulier sur le niveau réalisé.

Et c’est pourquoi seul le dernier jour de ‘Hanouka est désigné comme « Zoth ‘Hanouka ». Parce qu’il témoigne du niveau réalisé de l’ensemble des jours de la fête, ce jour est l’essence de ‘Hanouka.

‘Hanouka et réalisation

Avant d’analyser plus profondément cette dimension spécifique de la  fête de ‘Hanouka, revenons d’abord à l’opinion de Beth Chamaï, selon laquelle le niveau potentiel est essentiel.

En effet, il ne faut pas comprendre cette position comme une manière de dire qu’une chose, parce qu’elle existe déjà potentiellement, doit être considérée comme réalisée. Car alors la dimension réalisée est toujours  centrale, elle est seulement vue comme apparaissant plus tôt. Il faut donc comprendre que l’école de Beth Chamaï va plus loin. Elle considère la dimension potentielle comme étant en soi l’existence propre d’une chose. Comment donc comprendre une telle position ?

En fait, elle se fonde sur le principe suivant : La différence entre le potentiel et le réalisé n’a un sens qu’au niveau de l’homme, qui ne dispose pas d’une connaissance totale, et pour lequel le niveau potentiel n’assure en rien la réalisation d’une chose. Par contre, si l’on fait abstraction de cette ignorance, en d’autres termes, par rapport à la chose elle-même, et lorsque rien ne l’empêchera de se réaliser, le niveau potentiel constitue déjà une existence à part entière. Or, par rapport à la Torah, qui, d’après nos Sages, n’est pas sous l’effet des contraintes du monde, rien ne pourra faire obstacle à la réalisation d’une chose déjà décidée et existant potentiellement. En l’occurrence, lorsque la Torah décrète une fête de huit jours, ces huit jours existent déjà dès le premier puisqu’ils sont de l’ordre du potentiel et que, par rapport  à la Torah, on peut affirmer de manière certaine qu’ils se réaliseront.

En poussant plus loin l’analyse, on peut dire que, d’après Beth Chamaï, la dimension réalisée n’est même pas de l’ordre de l’accessoire par rapport au potentiel. Le potentiel est à lui seule la réalité de la chose. En effet, Beth Chamaï se place du point de vue du de la Torah comme volonté de D.ieu. Et, à la différence de la création pour laquelle le potentiel et le réalisé sont deux dimensions distinctes, par rapport au Créateur, « le potentiel est le réalisé14  ». C’est pourquoi, d’après Beth Chamaï, concernant les notions liées à la Torah, compte tenu de sa nature divine15, on se réfère au potentiel.

Le sens profond d’une controverse

Nous sommes à présent en mesure d’aller plus loin dans la définition du point de divergence entre Beth Chamaï et Beth Hillel à propos de l’allumage des lumières de ‘Hanouka. Car, au delà de la question de savoir si l’on se réfère au potentiel plutôt qu’au réalisé, aux jours à venir ou aux jours présents, c’est toute la conception de la Torah et de ses commandements qui est en jeu ici.

En effet, la Torah et ses commandements ont été transmis par D.ieu, qui transcende le monde, au peuple juif, qui, lui, fait partie de la création. Ce lien établi par la Torah entre le Créateur et la création se retrouve d’ailleurs dans le texte de la bénédiction liée à l’étude de la Torah « ...notre D.ieu Roi du monde ...qui nous a donné Sa Torah... ». C’est pourquoi on peut retrouver dans la Torah ces deux dimensions16 : celle du Créateur et celle de la création. Par exemple, la dimension divine de la Torah se retrouve dans le principe selon lequel « Les paroles de la Torah ne contractent pas d‘impureté17 », même si elle est étudiée par un homme qui n’est pas pur. En même temps, un autre principe nous apprend qu’un Maître a le droit de ne pas exiger l’honneur qui lui est dû eu égard à sa connaissance de la Torah car, selon le Talmud, « La Torah est sa propriété18 ».

On peut donc toujours voir dans les commandements de la Torah ces deux dimensions et c’est là que réside le point de divergence entre Beth Hillel et Beth Chamaï.

Beth Chamaï considère que le point essentiel du don de la Torah réside dans la dimension divine qui est vécue par la création dans l’application des commandements. Et bien que la Torah « n’est pas dans le ciel19 » et qu’elle a été donnée pour être réalisée dans la dimension humaine, sa finalité est précisément d’introduire la dimension divine au niveau de la création et c’est cette transcendance qui en est l’essence. C’est pourquoi, dans cette perspective qui se place plutôt du point de vue du Créateur que de la création, le potentiel est la réalité.

Beth Hillel, pour sa part, voit la finalité et l’essence de la Torah dans le fait que cette dimension divine est vécue par la création, avec toutes les limites qu’elle comporte. Dans cette optique où l’accent est mis sur la création, c’est le niveau réalisé qui est réalité20.

Cette définition fondamentale de la divergence de vue entre Beth Chamaï et Beth Hillel nous permettra aussi de comprendre pourquoi l’allumage des lumières de ‘Hanouka a été institué en suivant l’opinion de ce dernier. Car la fête de ‘Hanouka est particulièrement liée avec cette grandeur de la création dans sa manière de réaliser la volonté divine.

En effet, la fête de ‘Hanouka se distingue des autres par le fait qu’elle est une institution des Sages21 . Et si l’on trouve un autre exemple avec la fête de Pourim, celle-ci est une « institution des prophètes »22, liée à temps où la parole de D.ieu s’adressait encore au peuple juif par la voie prophétique. Et, de fait, le texte du rouleau d’Esther a été écrit pour être transmis de génération en génération23 et fait partie intégrante des vingt-quatre livres qui composent le canon biblique. Par contre, ‘Hanouka est une « institution des Sages24 », datant de l’époque du second Temple, d’un temps où la prophétie s’était déjà interrompue25. Cette fête exprime donc d’une manière particulière l’effort de la création pour exprimer son attachement à la volonté divine à un moment où celle-ci est moins révélée.

Cette spécificité se retrouve aussi dans les événements qui sont à l’origine de cette fête. En effet, la fête de Pourim rappelle un temps où l’on voulut exterminer le peuple juif physiquement : « le décret visait à exterminer les corps et non à détruire les âmes26 ». Cela indique donc clairement que le peuple juif se distinguait physiquement des autres peuples et c’est d’ailleurs sur ce point qu’Aman insiste auprès d’Assuérus lorsqu’il lui propose son projet : « leur foi est différente de celle de tous les peuples ». On peut donc en déduire qu’en ce temps, la spiritualité du peuple juif était révélée et intégrait la dimension physique et c’est pourquoi c’est leur corps qui fut visé. A l’opposé, le projet des gréco-syriens de l’époque de ‘Hanouka était d’effacer la spiritualité du peuple juif, comme Maïmonide nous l’enseigne : « ils énoncèrent  des décrets contre Israël ...et les empêchèrent d’étudier la Torah et de pratiquer les commandements27 ». C’était donc un temps d’obscurité spirituelle profonde, et c’est contre cet « exil de la Torah » que le peuple juif se révolta en étant prêt à donner sa vie. Et l’on retrouve bien dans cet esprit de révolte et de sacrifice la grandeur de la création qui continue à s’attacher à D.ieu à un moment d’obscurité spirituelle.

Enfin, cette dimension essentielle de la création apparaît aussi dans les lois et coutumes juives de la fête de ‘Hanouka. Car la loi juive admet en général deux dimensions : une définition de la loi au sens strict, et une définition de ce qui constitue « l’embellissement du commandement », c’est-à-dire la possibilité qui est laissée à celui qui le souhaite de faire un effort particulier dans la manière de réaliser la loi. Or, dans le cas de ‘Hanouka, on trouve une dimension nouvelle, celle qui laisse faire « encore mieux que l’embellissement », en hébreu  « méhadrine mine haméhadrine ». Plus encore, si dans les autres domaines de la loi juive, « l’embellissement du commandement » est laissée au choix de chacun, concernant ‘Hanouka, l’ensemble du peuple juif a pris pour coutume28 d’allumer les lumières en faisant «  encore mieux que l’embellissement ». Et cette particularité doit encore s’expliquer par l’idée fondamentale de cette fête : la grandeur de la création dans son effort pour réaliser la volonté divine, effort que l’on retrouve en général dans « l’embellissement du commandement29 », et qui apparaît de manière encore plus éclatante dans cette manière d’allumer les lumières en faisant «  encore mieux que l’embellissement ».

L’essence du réalisé

Nous pouvons à présent expliquer pourquoi seul le dernier jour de ‘Hanouka est désigné par l’expression « Zoth ‘Hanouka : ceci est ‘Hanouka », et pourquoi une telle expression ne se retrouve pas à propos des autres fêtes juives.

Car si la loi est toujours tranchée en suivant l’opinion de Beth Hillel30, les autres fêtes juives mettent toujours l’accent à la fois sur la dimension divine, et sur sa réalisation au niveau de la création. A l’image de l’inauguration du tabernacle, qui était le lieu de la révélation divine dans le monde. C’est pourquoi le niveau potentiel du premier jour d’une fête, qui est essentiel lorsque l’on se situe dans la perspective du Créateur, et le niveau révélé qui est celui de la création et qui intervient le dernier jour, ont en général une importance équivalente.

On comprend aussi pourquoi le premier jour de l’inauguration du tabernacle, qui en symbolise le potentiel, comme le dernier jour qui en représente la réalisation, sont tous deux désignés par l’expression « Zoth ‘Hanoukat Hamizbéa’h ». Ils représentent tous deux l’essence de cette inauguration.

Alors que, pour ‘Hanouka, comme nous l’avons vu, l’accent est mis uniquement sur la grandeur de la création à un moment où le Créateur n’est pas révélé, et par rapport à laquelle le niveau réalisé est l’essentiel. Dans ce cas, seul le dernier jour, qui représente cette dimension particulière du réalisé, est appelé « Zoth ‘Hanouka », « ceci est ‘Hanouka ».

Cette grandeur se retrouve aussi dans la manière d’allumer les lumières de ‘Hanouka, qui doivent être allumées « au coucher du soleil », placées « à l’entrée de la maison vers l’extérieur31 ». Car la finalité de ces lumières est bien d’éclairer l’obscurité spirituelle qui règne « à l’extérieur », cette lumière atteignant son apogée précisément le dernier jour, au moment où l’on allume le plus grand nombre de lumières de manière concrète et effective.

Enfin, nous pouvons retirer de cette dimension particulière de ‘Hanouka un enseignement qui a toute sa portée en ces temps d’exil et d’obscurité. La manière par laquelle il est possible d’y mettre fin est d’accentuer les efforts afin de multiplier la réalisation concrète des commandements divins à l’intérieur de la création. Et une multiplication des actions positives, par leur aspect pratique, permettra à la lumière des temps messianiques de se réaliser très prochainement et de nos jours.

(Extrait du Likoutei Si'hot vol. 25, pp. 243-251.)