Un jeune marchand honnête s’apprêtait un jour à quitter Vilkomir pour acheter des stocks de tabac à Niéjine. Bien qu’il ne fût pas lui-même un ‘hassid, il entretenait des relations fort amicales avec un célèbre ‘hassid du nom de Reb Yaakov Kaïdaner. Avant de partir, il alla donc voir Reb Yaakov, qui lui dit : « Mon ami ! Même si vous ne faites pas partie de notre fraternité ‘hassidique, je vous demanderais tout de même de visiter la tombe d’un éminent tsadik enterré à Niéjine, Rabbi DovBer de Loubavitch, fils du Rabbi Chnéour Zalman de Lyadi. »
Le jeune homme promit, prit congé et se mit en route pour un voyage qui allait durer six mois, car à cette époque il n’existait encore aucun train pouvant parcourir tout le trajet entre Vilkomir, en Lituanie, et Niéjine, en Russie blanche. Tandis qu’il se trouvait loin de chez lui, absorbé par ses affaires commerciales, sa femme tomba si gravement malade que les médecins désespérèrent de la sauver. Un soir, elle tomba inconsciente, et bien que trois médecins chevronnés fussent restés à son chevet toute la nuit, ils ne pouvaient rien faire pour elle. Puis, à dix heures du matin, le mal desserra son emprise : elle commença à retrouver ses forces et, en l’espace d’un mois, sans l’aide de médecins ni de remèdes, elle était redevenue vigoureuse et robuste. Ses amies en restèrent stupéfaites, mais pas autant que les médecins.
Lorsque son mari rentra enfin à la maison, il avait à peine franchi le seuil qu’il s’empressa de courir chez son ami Reb Yaakov, sans même ôter son manteau.
« Voyons, dit Reb Yaakov, est-ce là une manière d’agir ? Après plus d’une demi-année loin de chez vous, vous ne restez même pas un moment auprès de votre femme et de vos petits pour réjouir leur cœur, et vous vous précipitez aussitôt chez moi ? Il doit y avoir quelque raison à votre conduite, quelque chose de véritablement remarquable. »
« En effet, confirma l’autre, quelque chose de remarquable m’a amené chez vous, un prodige véritable. Voyez-vous, mes affaires là-bas ont échoué, et non seulement avais-je perdu tout ce que je possédais, mais encore m’étais-je endetté lourdement à cause de diverses circonstances malheureuses survenues en route. Pour ne rien arranger, j’ai vécu tout ce temps dans le pressentiment que ma femme était gravement malade. Lorsque je suis arrivé à Niéjine, je me suis souvenu de ma promesse et je me suis rendu au mikvé de la ville pour m’immerger en préparation à ma visite au saint lieu de repos du tsadik.
« Bien que, tout au long du trajet, mes lourds vêtements m’aient suffi pour me protéger du froid mordant, dès que j’approchai du lieu de son repos, je fus saisi d’une frayeur indicible, comme je n’en avais jamais éprouvé. Mes cheveux se dressèrent, et malgré mes vêtements, je tremblais de froid comme pris de fièvre. Il me vint même à l’esprit de fuir cet endroit redoutable, mais je me dis alors : “Il ne m’arrivera aucun mal à cause du tsadik qui repose ici. Pourquoi fuirais-je la présence du tsadik ?” Je me mis alors à lire les passages du Zohar, les chapitres des Psaumes et d’autres extraits du Maavar Yabok, qui sont inscrits sur une tablette fixée au mur de l’enclos bâti autour de la tombe. Et tandis que je lisais, les larmes me submergeaient.
« Puis j’écrivis deux billets de pidyone-néfech (“rachat d’âme”) exprimant mes requêtes particulières : l’un portant une prière pour le bien-être de ma famille et de moi-même, et l’autre, spécialement pour ma femme, car mon cœur était inquiet. Au moment même où je déposai ces deux billets sur la tombe, je fus envahi d’une joie d’une exquise intensité, telle que je n’en avais jamais connue. C’était, j’imagine, comme le parfum même du Jardin d’Éden. Il me fallut près de deux heures pour émerger de cette félicité et quitter cet endroit, le cœur rempli de joie et de paix.
« Cette joie ne me quitta plus jusqu’à mon retour. Et à mon arrivée, on me raconta en détail ce que ma femme avait traversé durant cette nuit éprouvante, qui ne s’était achevée qu’à dix heures du matin. Je demandai à quelle date cela s’était produit. Et, de façon saisissante, c’était le jour même où, à dix heures du matin, j’avais déposé les billets sur la tombe du tsadik. Vous ne pouvez donc pas être surpris qu’après avoir entendu tout cela, sans même ôter mon manteau, je me sois empressé de venir vous raconter les voies étonnantes de la Providence.
« Je n’ai qu’une chose à ajouter. Si vos Rabbis sont aussi vivants et lumineux après leur départ de ce monde, ils doivent être plus grands encore et plus saints de leur vivant même ! »
« Non pas, répondit Reb Yaakov. Car nos Sages ont enseigné : “Les tsadikim sont plus grands dans leur mort que dans leur vie.” »
Deux liens avec cette semaine :
- Dans la lecture de la Torah : Jacob s’arrêta à Jérusalem pour prier avant de quitter la Terre d’Israël.
- Dans le calendrier : le yahrzeit [et l’anniversaire !] de Rabbi DovBer de Loubavitch tombe cette semaine.
Extrait de A Treasury of Chassidic Tales (Artscroll).
Note biographique :
Rabbi DovBer Chnéouri [9 Kislev 1773 – 9 Kislev 1827] était le fils aîné et successeur de Rabbi Chnéour Zalman, fondateur du mouvement ‘Habad. Auteur de nombreux textes profonds et mystiques, il est connu dans les cercles Loubavitch comme « le Mitteler Rebbé – le Rabbi Intermédiaire ».
Rav Yaakov Kaïdaner fut un ‘hassid des trois premiers Rabbis de Loubavitch et une personnalité éminente de la Torah. Il est aujourd’hui principalement connu pour son extraordinaire recueil de récits ‘hassidiques, Sipourim Noraïm, dont beaucoup furent relatés d’après ce qu’il avait vu ou vécu lui-même, comme celui que nous venons de lire.
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