Un marchand de bois ‘hassidique de Riga faisait ses comptes. Sous une colonne de chiffres, il écrivit par inadvertance : « Total : Eïn od milvado – il n’y a nul autre que Lui ! » Devant l’air étonné de son assistant, il répondit : « Pendant la prière, il est tout à fait naturel de laisser son esprit vagabonder vers ses affaires de bois à Riga. Alors, qu’y a-t-il de si surprenant à ce qu’en plein milieu des affaires, l’esprit soit envahi par des pensées de l’unité de D.ieu ? » –récit ‘hassidique
C’est sans doute la formule la plus citée du ‘hassidisme ‘Habad : eïn od milvado – il n’y a nul autre que Lui. Trois mots qui résument toute une philosophie. Une idée que chaque ‘hassid s’efforce d’intérioriser. Dans son sens le plus courant, cette formule exprime la croyance juive fondamentale selon laquelle il n’y a pas d’autre dieu que Lui. Le monothéisme. Elle exprime la même idée que : « Écoute, Israël, l’Éternel est notre D.ieu, l’Éternel est Un. »
Mais dans la pensée ‘Habad, cette formule prend un sens bien plus profond. Non seulement il n’y a pas d’autre dieu que Lui, mais il n’y a rien à part Lui – au sens littéral. Seul D.ieu existe. C’est une affirmation sur la nature du cosmos autant qu’une vérité théologique. Qu’en est-il alors du monde et de tout ce qu’il contient ? Qu’en est-il de ce que voient nos yeux de chair ? N’est-ce qu’une illusion ?
Non. La Torah l’affirme clairement : Au commencement, D.ieu créa le ciel et la terre. Pendant six jours, Il créa des êtres et des réalités. Ces réalités existent bel et bien, car si le monde n’est pas réel, alors la Torah, et la vie elle-même, sont dépourvues de sens. Une telle idée est intenable. Comment, dès lors, concilier notre perception de la réalité avec eïn od milvado ? L’Admour Hazakène, Rabbi Chnéour Zalman de Lyadi, fondateur du ‘hassidisme ‘Habad, l’explique ainsi (Chaar HaYi’houd VéhaÉmouna, chap. III) :
Si l’œil pouvait percevoir la vitalité et la spiritualité présentes dans chaque être créé – qui procèdent de la parole de la bouche de D.ieu et l’animent – alors la matérialité et la tangibilité de cet être créé ne seraient nullement perceptibles à nos yeux. Car il est littéralement nul par rapport à la vitalité et à la spiritualité qu’il contient, puisque sans cette spiritualité, il n’est littéralement rien, néant, comme il l’était avant les Six Jours de la Création. La spiritualité qui procède de la bouche de D.ieu est la seule chose qui l’arrache constamment au néant et le fait exister.
Il s’ensuit donc qu’il n’y a rien d’autre que Lui – véritablement. L’Admour Hazakène explique que le monde et tout ce qu’il contient n’existent que parce que D.ieu les crée à chaque instant. S’Il cessait de créer ne serait-ce qu’un instant, toute la Création perdrait son existence. Elle ne s’effondrerait pas, ne se consumerait pas, ne se dissoudrait pas – elle cesserait tout simplement d’exister, comme si elle n’avait jamais existé.
La création perpétuelle
« À jamais, ô Éternel, Ta parole subsiste dans les cieux », dit le psalmiste.1 Le Baal Chem Tov citait le Midrash : Les paroles que Tu as prononcées, « Qu’il y ait un firmament » – ces paroles continuent de subsister dans les cieux pour les créer.2 Et de même que les paroles n’existent que tant qu’elles sont prononcées, de même le monde, créé par la bouche de D.ieu, doit être sans cesse prononcé pour subsister.
Car l’existence du monde – créé à partir du néant – était et demeure un miracle. Elle était et reste « contre nature ». Et de même que nous ne nous attendons pas à ce que les miracles se prolongent indéfiniment – nous nous attendons à ce que les eaux de la mer retrouvent leur cours naturel une fois que D.ieu a fini de les retenir pour les Enfants d’Israël – de même ne devrions-nous pas nous attendre à ce que le monde continue d’exister. Nous devrions nous attendre à ce qu’il retourne à son état naturel : le néant.
Lorsque vous lancez une pierre en l’air, vous ne vous attendez pas à ce qu’elle y reste. Dès que l’élan que votre lancer a communiqué à la pierre se dissipe, la pierre retourne à son état naturel : l’inertie. Ainsi, oui, le monde existe. Mais son existence dépend entièrement de la parole divine qui le fait exister.
Une telle « existence » ne peut se mesurer à l’existence véritable, celle qui ne dépend d’aucun autre être : l’existence absolue de D.ieu. Le monde n’existe pas par lui-même. Même alors qu’il existe, il n’est pas véritablement existant – de même que la pierre en l’air n’est pas devenue « une pierre volante ». Le monde n’acquiert pas les propriétés de l’existence, même lorsqu’il existe. Maïmonide le dit explicitement dans le deuxième chapitre de ses Fondements de la Torah :
C’est ce que veut dire le prophète par « D.ieu est vérité ». Lui seul est vérité, et aucun autre être ne possède une vérité comparable à Sa vérité. C’est ce que dit la Torah : eïn od milvado – c’est-à-dire qu’il n’y a pas d’autre existence véritable que Lui, qui Lui soit comparable. »
Cette doctrine de la création perpétuelle fournit un fondement rationnel à la devise du Baal Chem Tov : D.ieu est partout. Ses opposants rétorquaient : comment peut-on mettre D.ieu dans une poubelle ? L’Admour Hazakène répondit : comment une poubelle pourrait-elle exister sans qu’une parole divine la fasse être ?3
Avant et pendant la prière, le ‘hassid ‘Habad médite sur eïn od milvado. Il contemple les paroles du Zohar : « Aucun lieu n’est dépourvu de Lui. » D.ieu est immanent. Aux heures avancées d’un farbrenguen, il se met à chanter cela. Il passe sa vie entière à intérioriser cette idée – une idée qui va à l’encontre de sa perception sensible.
Telle est sa tâche.
Le chant du coq
Chacun des maîtres de ‘Habad avait un discours particulier qu’il répétait tous les deux ou trois ans. Ils le faisaient afin de « purifier l’atmosphère ». Le discours récurrent du quatrième Rabbi, Rabbi Chmouel, portait sur eïn od milvado.4
Le discours, intitulé « Qui est comme Toi ? » de 5629 (1869), s’ouvre par une longue discussion sur les racines spirituelles des phénomènes physiques. L’œil humain contemple ce qui constitue essentiellement la manifestation ultime et la plus basse de phénomènes spirituels supérieurs. Chaque chose en ce monde a sa source et son pendant dans les mondes spirituels. Le chant matinal du coq est l’écho de mouvements spirituels dans le monde supérieur d’Atsilout et au-delà. Le jour et la nuit sont les reflets des deux types de chant céleste. (C’est ainsi que Moïse distinguait le jour de la nuit lors de ses séjours au ciel.)
Le Rabbi utilise ce concept pour éclairer un certain nombre de déclarations midrashiques autrement énigmatiques. Le Midrash dit que D.ieu créa le monde avec de la neige et de la terre provenant de dessous le Trône de Gloire.5 Selon le Rabbi, ces déclarations renvoient aux origines spirituelles des phénomènes physiques. Dans le même ordre d’idées, les récits talmudiques sur l’herbe qui parle renvoient aux racines spirituelles de l’herbe, à savoir les anges (qui peuvent assurément parler).6
D’innombrables niveaux d’évolution séparent la forme originelle et spirituelle d’une entité de sa forme physique. Pourtant, aucun degré d’évolution ne peut produire un être corporel à partir d’un être spirituel. Entre le niveau spirituel le plus bas et le niveau physique le plus élevé subsiste un fossé infranchissable qu’il faut franchir. Jusqu’à ce point, chaque niveau se situe dans le domaine de celui qui le précède – comme une chaîne dont chaque maillon est en fin de compte relié à tous les autres. Ici, la chaîne se rompt : la réalité physique n’est plus reliée à sa source spirituelle ; la source lui est dissimulée. Il n’y a aucun point de contact entre elles. C’est cette occultation qui crée la réalité physique. Sans elle, la réalité physique grossière ne serait pas visible : « La matérialité et la tangibilité de l’être créé ne seraient nullement perceptibles à nos yeux ». Ainsi s’éclaire une autre déclaration mystérieuse du Talmud, selon laquelle D.ieu « étendit Son petit doigt parmi les anges et les consuma ».7 Selon le Rabbi, cela signifie que D.ieu leur révèle davantage de leur source qu’ils ne peuvent en supporter. Cette révélation leur fait perdre leur existence. De fait, toute l’existence atteindra cet état de non-existence dans les « millénaires de destruction » mentionnés dans le Talmud.8
À ce moment-là, la révélation divine sera telle que la réalité physique cessera d’exister. Ainsi, conclut le Rabbi, même à présent, le monde n’existe pas véritablement. Car l’existence véritable est éternelle. Le Rabbi cite à ce sujet un corollaire halakhique : une eau vive qui s’assèche une fois tous les sept ans n’a pas le statut halakhique d’« eau vive [courante] », même lorsqu’elle coule. Une existence temporaire n’est pas une existence véritable.
Les quatre éléments
Le Rabbi va ensuite un cran plus loin. Les êtres physiques ne sont pas physiques. Chaque entité physique est composée de quatre éléments : le feu, l’eau, l’air et la terre.9 Mais son être n’est aucun des quatre. Son être est la puissance d’amalgamation qui fond les quatre éléments en un être physique. Et quelle est cette puissance ? La « parole » divine. Isolez chacun des éléments, et il ne reste rien.
Un et unique
La manière dont ‘Habad entend eïn od milvado, poursuit le Rabbi, rend également compte de l’emploi du mot é’had, « un », dans le verset : « Écoute, Israël, l’Éternel est notre D.ieu, l’Éternel est Un. »10 Il semblerait que le mot ya’hid (unique, seul) exprimerait mieux l’unicité de D.ieu, puisque le mot é’had a aussi la connotation de « un parmi d’autres ».
Mais c’est précisément la raison pour laquelle é’had est employé. Le Talmud enseigne que les trois lettres du mot é’had symbolisent les sept cieux et une terre (auxquels fait allusion le ‘het de é’had, dont la valeur numérique est huit), les quatre coins du monde (auxquels fait allusion le dalèt, dont la valeur numérique est quatre), et le D.ieu Un, Maître de tout (auquel fait allusion le alef, qui connote la souveraineté).11 Ainsi, l’emploi du mot é’had suggère que même dans le domaine de la multiplicité – les sept cieux, la terre et les quatre coins du monde –, D.ieu demeure le seul et l’unique. Il n’est pas seulement Un en dehors de la réalité, ya’hid ; Il est Un même dans le contexte d’une altérité supposée.
Le huit et le quatre sont entièrement annulés devant le Alef – le D.ieu Un. Eïn od milvado.
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