Est-il idiot d’être heureux ?
Voici le dilemme. Prenons le cas de la pauvre Tonya, un peu perdue. Un mardi, elle poussa la porte du Beth ‘Habad, alors que la Rabbanit ‘Haya donnait un cours sur le thème : « Pense bien et ça ira bien. »
C’était exactement le mantra qu’il lui fallait. Toute la semaine, elle se le répéta inlassablement : « Pense bien et ça ira bien. »
Elle se le répétait en révisant son examen – et elle le réussit haut la main. Elle se le répétait avant de demander des congés – et elle obtint ses vacances.
Puis elle alla rendre visite à une amie qui observait la chiva, en deuil de sa mère. Tonya lui dit : « Pense bien et ça ira bien. »
Mais son amie lui répondit : « Tonya, je suis en deuil de ma mère maintenant. »
Le mardi suivant, Tonya retourna au Beth ‘Habad. La Rabbanit Haya expliqua comment le peuple juif avait toujours prié pour l’avènement de Machia’h, toujours aspiré à sa venue. Elle soupira et conclut : « Nous avons besoin de Machia’h maintenant ! »
« Rabbanit ! s’exclama Tonya. Pensez bien et ça ira bien ! »
Mais la Rabbanit lui répondit : « Parfois, nous avons besoin de ressentir la douleur. »
La vie comme paradoxe
On comprend la confusion de Tonya : la vie consiste-t-elle à voir les choses positivement et à être heureux ? Ou s’agit-il de ressentir l’émotion du moment ? L’émotion du moment peut vous entraîner vers le bas. Le bonheur et la positivité peuvent vous relever et changer réellement les choses. Pourquoi ne pourrait-on pas tout simplement rester dans cet état de grâce en permanence ?
Mais non, il n’y a pas de recette toute faite pour la vie humaine. Même lorsqu’on pense le bien, il faut bien laisser un tout petit espace pour déplorer ce qui ne va pas. Et même quand vient l’heure des pleurs amers, il faut qu’il reste en vous quelque chose d’intact et d’optimiste.
En réalité, tout dans la vie vous oblige à éprouver le contraire même de ce que vous ressentez. Parfois, c’est une suite. Parfois, c’est simultané.
Parfois, on ne peut revenir à la vie sans passer d’abord par une période de deuil.
Parfois, on ne peut chérir tout ce que l’on possède sans en avoir d’abord perdu une partie.
Parfois, on ne peut se réjouir de ses accomplissements sans s’être d’abord retrouvé face contre terre.
Parfois, c’est simultané.
Si vous voulez vous réjouir d’une chose, vous devez être triste pour une autre. Si vous voulez devenir grand, vous devez vous faire petit. Si vous voulez vous sentir riche, vous devez éprouver ce que signifie être pauvre.
Vous ne pouvez vraiment ressentir de gratitude pour la plénitude de votre vie que parce qu’au-dedans vous êtes brisé et avez le sentiment de ne rien mériter.
Vous ne pouvez ressentir la joie réelle et immense d’être en relation avec le Créateur de toute chose que parce que, dans la crainte révérencielle qu’Il vous inspire, vous vous sentez comme néant devant Lui.
Vous ne pouvez goûter la douceur de la proximité avec D.ieu qu’apporte une mitsva que parce que vous ressentez l’amertume de la distance, n’étant qu’un organisme flasque dans une enveloppe carbonée, parmi des milliards d’autres.
Comme le dit le Zohar : « La joie est fixée dans mon cœur d’un côté, et les larmes de l’autre. »1 Comme un moteur mû par la dynamique de deux charges polaires, l’amertume et la joie s’entraînent l’une l’autre, se nourrissent mutuellement et vous emportent vers les plus hauts sommets.2
Un optimisme réaliste
Non, le chemin du bonheur n’est pas pavé de stupidité. On ne peut pas dire : « Ignore le mal. Ne pense qu’au bien. Aussi fort que la vie te gifle, le bonheur te fera passer au-dessus. Aucune autre émotion n’est nécessaire. »
On dira plutôt : « Le monde est dur. La nature peut être d’une cruauté terrible. Les gens sont foncièrement égoïstes et capables de choses odieuses qu’on n’imagine même pas. Et ce sont souvent eux qui mènent la danse. Mais moi, je m’attache au Très-Haut, qui se soucie de moi comme un père se soucie de son enfant unique. Ensemble, nous renverserons cette laideur et ferons un monde magnifique. »
Comme le dit David dans son psaume : « Je lève les yeux vers les montagnes. Rien ne peut me secourir. Mon secours vient de D.ieu qui a fait le ciel et la terre. »3
David reconnaissait à quel point sa situation était désespérée – et c’est précisément cela qui lui révélait l’immensité de l’amour de D.ieu et des miracles qui le sauveraient. Rien ni personne ne pouvait l’aider – sinon Celui qui a tout créé, qui est au-delà de l’être et du néant, et peut donc tout accomplir.4
Le véritable optimiste est un réaliste. Car le monde n’est pas binaire. Certes, le choix porte bien sur ce qui est juste et sur ce qui ne l’est pas, mais le bien et le mal sont si profondément intriqués qu’on ne peut toucher à l’un sans mettre le pied dans l’autre.
Ils sont intriqués dans votre cœur. Au cœur de la déception que vous éprouvez devant votre échec, vous pouvez trouver la force de réussir. Au cœur de l’amertume que vous ressentez à la perte d’amis précieux, vous pouvez trouver une raison de célébrer la vie et de chérir chaque rencontre humaine. Lorsque votre estime de vous-même est brisée, jetée à terre et piétinée, c’est de là que vous tirez la maturité nécessaire pour comprendre qui vous êtes vraiment, ce que vous pouvez accomplir, et vous tenir debout, fier de vos réussites.
Vous entrez dans chacune de ces expériences, mais avec une intention, avec un but. Car rien dans la vie n’est dénué de sens. Tout événement est D.ieu qui vous mène quelque part par la main. Et ce lieu est toujours plus élevé que tous ceux où vous êtes passé jusqu’ici.
Toujours joyeux
Dès lors, sous chaque émotion se trouve le véritable bonheur. Peut-être pas un bonheur qui saute de joie, mais une vitalité intérieure, une étincelle qui brille au plus profond des ténèbres, une goutte de miel au sein de l’amertume, une plénitude indivisible au creux même de la brisure, même dans le deuil et la déception.5
Dans chacune, vous trouvez cette étincelle qui dit : « Je peux le faire. Je peux traverser cela. Car je ne suis pas seul. À travers tout cela, j’ai à mes côtés Celui qui a fait le ciel et la terre. »
De fait, le peuple juif vit ainsi depuis l’époque d’Abraham. Nous sommes vivants parce qu’en toute chose, même dans nos larmes les plus amères, nous célébrons la vie.
Et, au bout du compte, c’est la vie qui triomphera quand Machia’h viendra, plus tôt que vous ne l’imaginez.
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