Qu’est-ce que le Yiddishé na’has1 ? Est-ce de pouvoir dire « mon fils, l’ingénieur en aérospatiale » et « ma fille, la neurochirurgienne » ? Bien sûr, les parents ont toutes les raisons d’être fiers des réussites de leurs enfants, quel qu’en soit le domaine, mais est-ce bien là ce que l’on appellerait traditionnellement le Yiddishé na’has ?

La lecture de la Torah de cette semaine raconte le récit dramatique de la réunification de Joseph et de ses frères. Joseph, vice-roi d’Égypte, finit par révéler à ses frères qu’il est leur frère disparu depuis si longtemps. Les frères rentrent en Canaan et annoncent la merveilleuse nouvelle à leur père, Jacob.

Od Yossef ‘haï, « Joseph est encore en vie ! », dirent-ils.2

Jacob reste incrédule. Est-ce possible ? Depuis plus de vingt ans, il faisait le deuil de son fils bien-aimé, Joseph… était-il vraiment encore en vie ?

Le verset ajoute :

Lorsqu’ils lui rapportèrent l’ensemble des paroles de Joseph, et qu’il vit les chariots que Joseph avait envoyés pour le transporter [en Égypte], l’esprit de leur père Jacob reprit vie.3

Et Israël dit : « C’en est trop ! Joseph, mon fils, est encore en vie ! Je veux aller le voir avant de mourir. »4

Avez-vous entendu la différence entre les mots des frères et ceux de Jacob ? Eux disent : « Joseph est encore en vie », tandis que Jacob dit : « Joseph, mon fils, est encore en vie ».

« Od Yossef beni ‘haï. Mon fils ! » Il est resté fidèle envers moi et à mon mode de vie, malgré sa position au cœur des cercles du pouvoir et de la haute société égyptienne. Cela aurait été, pour Jacob, un bien maigre réconfort de savoir que Joseph était en vie s’il s’était assimilé à la culture égyptienne. Quelle joie et quelle fierté il ressentit en apprenant que, malgré l’éloignement de sa famille, Joseph avait conservé son identité et élevait ses deux fils, Éphraïm et Ménaché, comme de fidèles petits-fils d’Abraham, d’Isaac et de Jacob.

Or, comment Jacob savait-il que Joseph avait conservé sa foi et son identité juive ?

Rachi5 explique que, quand Jacob vit les chariots que Joseph avait envoyés, c’était un simane — un signe personnel — indiquant qu’il se souvenait encore de la dernière section de Torah qu’ils étudiaient ensemble avant son enlèvement, tant d’années plus tôt. Le mot hébreu pour « chariot » est ‘agalah, qui a la même racine que ‘eglah, « veau ». Ils étudiaient la section de la ‘eglah ‘aroufa, le récit d’un meurtre non élucidé et de l’expiation obtenue par une cérémonie impliquant un veau.6

De fait, il n’était pas suffisant pour Jacob de découvrir que Joseph était encore en vie physiquement. Il devait apprendre qu’il était aussi vivant spirituellement. Et lorsqu’il vit que Joseph se souvenait encore de la Torah qu’ils avaient étudiée ensemble si longtemps auparavant, il en fut profondément comblé et déclara avec joie : « Joseph, mon fils, est encore en vie ! » Il est toujours mon fils — fidèle à mes valeurs, à mes traditions et à mon mode de vie.

Qu’un homme comme Joseph ait pu être une figure politique de premier plan au sein d’une superpuissance mondiale tout en restant fidèle aux traditions de sa foi et de sa famille relevait d’un véritable exploit. C’était une décision fondée sur des principes, qui exigeait un courage et un engagement extraordinaires.

Il est rare de voir des Juifs occupant de hautes fonctions afficher ouvertement leur judaïté. Ceux qui parviennent à des postes prestigieux, en particulier dans les sphères gouvernementales, se montrent généralement discrets sur leur foi. Une exception notable et récente mérite d’être mentionnée : l’ancien sénateur américain Joe Lieberman, qui observait ouvertement et fièrement le Chabbat, y compris en pleine campagne électorale. De toute évidence, le vice-roi Joseph, en Égypte, fut un excellent modèle pour le sénateur Joseph à Washington.

Jacob comprenait ce qu’était le Yiddishé na’has. À nous d’en tirer la leçon.