De chaque événement de la vie d’une personne, on peut tirer un enseignement profond sur le service du Créateur. C’est ce qu’enseigne le saint Baal Chem Tov. Armé de cette idée, j’entamai ma descente dans l’ascenseur de la morgue du département d’Anatomie et de Biologie cellulaire de l’Université McGill.

En tant que directeur d’un cours de neurosciences, il me revenait de procéder chaque année à l’inventaire des prosections cérébrales utilisées dans le laboratoire des étudiants. Celles-ci étaient conservées dans des bacs, tout au fond de « la chambre froide » – une sorte de réfrigérateur géant qui abritait par ailleurs une quarantaine de cadavres attendant le scalpel des étudiants de première année de médecine.

Ces expéditions annuelles me mettent mal à l’aise. La morgue du département n’est pas un endroit pour un bon ‘hassidisher yid (un Juif ‘hassidique). À vrai dire, ce n’est un endroit pour personne. Pourquoi la Providence avait-elle donc arrangé les choses de sorte que je doive m’y rendre ? Quel enseignement profond dans le service de mon Créateur étais-je censé acquérir dans cet endroit lugubre ?

J’effectuai l’inventaire avec mon empressement habituel et abandonnai volontiers la chambre froide à ses silencieux occupants. En remontant dans l’ascenseur, je commençai à me demander s’il n’existerait pas des exceptions à la maxime du Baal Chem Tov. Plus tard dans la journée, pourtant, le sens de ce voyage à la morgue m’apparut sous la forme d’une question : quelle est la différence entre les pensionnaires de la morgue et les étudiants, collègues, techniciens et secrétaires qui s’affairaient aux étages supérieurs ?

De peur que le lecteur ne balaie cette réflexion comme les divagations morbides d’un hurluberlu, je dois souligner qu’elle est solidement enracinée dans l’enseignement ‘hassidique. Elle représente même l’un des paradoxes les plus déconcertants de la littérature ‘hassidique : « Tout ce qui est destiné à mourir et à se décomposer est mort et décomposé, alors même qu’il est encore en vie. » Je m’étais débattu avec cette énigme par le passé, sans succès, et je l’avais depuis longtemps reléguée dans une région lointaine de mon cerveau réservée aux problèmes insolubles. L’expérience de la morgue, cependant, avait reformulé la question en images si concrètes qu’il devenait impossible de ne pas y revenir. Comment pouvait-on rapprocher, voire assimiler, ces jeunes étudiants heureux, en bonne santé, turbulents, avec les habitants de la chambre froide ?

La vie en tant que « add-on »

Il va de soi, du point de vue de la Torah, que la vie et la mort définissent des états bien plus complexes et subtils que les notions physiques simplistes du monde séculier. Une créature n’a pas nécessairement besoin d’être biologiquement morte pour que la Torah la qualifie à juste titre de « morte ». Inversement, les âmes des soi-disant morts vivent bien plus intensément que leurs homologues « vivants » ici-bas.

Qu’est-ce donc que la vie ? Puisque D.ieu n’est pas seulement la réalité ultime, mais la seule réalité, la vie, tout simplement, c’est la divinité. La mesure dans laquelle une entité participe de la divinité et s’identifie à elle détermine la mesure dans laquelle elle est vivante. L’âme divine, par exemple, est vivante par essence et pour l’éternité, car son être même est un prolongement ininterrompu de la pure divinité. Le corps, lui, est dissocié de la source divine de sa propre existence ; sa vie lui est donc conférée de l’extérieur, pour ainsi dire. Les corps, contrairement aux âmes, ne sont pas divins par nature et ne sont donc pas vivants par nature.

La vie du corps ressemble un peu au poids d’un objet. Bien que nous considérions le poids comme une caractéristique inhérente, c’est en réalité une propriété étrangère, imposée de l’extérieur par la force gravitationnelle de la terre. Dans l’espace, un objet n’a aucun poids. Puisque le corps, en tant que tel, n’est pas transparent à la divinité, sa vie n’est qu’empruntée. C’est un attribut extérieur, accordé provisoirement pour permettre au corps une existence limitée dans ce monde. Le fait que les corps soient animés indirectement par des niveaux transcendants de divinité les empêche d’avoir conscience de la source divine de leur propre être – d’où une puissante impression d’indépendance.

Cet état de choses s’applique à tout le domaine des kelipot (« écorces »), qui englobe la plupart des choses et des créatures de ce monde matériel. Le processus qui engendre et soutient le monde de la kelipa (également appelé sitra a’hara, « l’autre côté ») diffère radicalement de la manière dont la divinité canalise la vie vers les créations relevant du domaine de la sainteté, telles que les âmes ou les êtres angéliques saints. D.ieu accorde la vie au côté de la sainteté par le biais de dix attributs divins, ou sefirot, tandis que les kelipot sont animées par l’entremise de onze sefirot, désignées dans le langage de la Kabbale sous le nom de « onze couronnes d’impureté ».

La raison pour laquelle le domaine de la kelipa nécessite une sefira « supplémentaire » devient évidente dès que l’on comprend à quoi servent les sefirot en général. Le mieux, pour saisir leur importance, est de recourir à une analogie avec l’âme.

L’âme, en tant qu’émanation de la divinité, est une essence simple (non composée) et unifiée, qui est néanmoins capable de s’exprimer d’une multitude de manières spécifiques. Les attributs (sefirot) de l’âme – sagesse, compréhension, bonté, etc. – sont les capacités particulières par lesquelles l’essence de l’âme parvient à cette diversité d’expression. De même, la divinité transcende toute particularisation, toute définition, toute limitation, alors que les créatures qu’elle anime sont finies et multiples. C’est par l’intermédiaire des sefirot que la source suprême, infinie et unitaire, de toute vie (la divinité) peut s’exprimer en modes distincts afin de soutenir et de vivifier une multiplicité d’êtres finis.

Dans le domaine de la sainteté, la divinité fusionne avec les sefirot et acquiert ainsi des caractéristiques définies, telles que la bonté ou la justice. L’analogie classique pour illustrer ce processus est celle de la lumière traversant un verre coloré. La lumière reste de la lumière, mais elle a acquis la propriété restrictive de la « couleur ». De même, la Volonté divine rayonnant à travers chacune des dix sefirot représente un prolongement direct et continu de la divinité (la vie), qui a acquis les caractéristiques limitatives nécessaires pour engendrer une variété de créations finies.

En revanche, la divinité (la vie) est détachée de « l’autre côté » et n’entretient donc de relation avec les sefirot de la sitra a’hara qu’à distance, pour ainsi dire. Son influence les englobe, mais ne s’investit pas à l’intérieur d’elles. La lumière divine qui vivifie indirectement la sitra a’hara est ainsi comptée comme une onzième sefira « séparée ».

Puisque la divinité est l’âme même, la force vitale des sefirot, les sefirot de la sitra a’hara n’ont, en quelque sorte, pas d’âme ; on peut donc les considérer comme « mortes ». Il s’ensuit que les kelipot qui en dérivent sont elles aussi « mortes », même lorsqu’elles s’agitent dans ce monde.

Une application concrète

La vie étant un attribut périphérique et non pas constitutif du corps, il n’est guère surprenant que le corps, ainsi que toutes les autres manifestations de la kelipa, doive finir par mourir. Conséquence pratique : les plaisirs corporels et les terreurs de ce monde sont éphémères et inconsistants. Nous ne devons ni nous laisser séduire par les uns, ni nous laisser paralyser par les autres.

Un exemple récent et saisissant est la disparition soudaine, inexplicable, de l’Union soviétique. Quiconque a vu l’Occident trembler de peur lorsque Khrouchtchev a tapé sa chaussure sur la table à l’ONU, ou s’est tapi sous son pupitre d’écolier lors d’un exercice d’alerte aérienne, sait quel monstre était l’Union soviétique. L’URSS était tout à fait capable de détruire le monde entier sur un coup de tête. Puis, un beau jour, sans raison apparente, elle disparut purement et simplement. Elle ne s’est pas dégradée progressivement, ne s’est pas effondrée sous le poids de ses propres succès, n’a pas été victime d’une erreur stratégique ou politique. Au faîte de sa puissance, elle s’est tout bonnement désintégrée.

Le monde entier a été stupéfait par cette dissolution totalement inattendue ; les étudiants de la ‘Hassidout, eux, n’auraient pas dû être surpris. L’URSS était, après tout, une kelipa – immense, obstinée, intimidante, certes, mais une kelipa quand même, et les kelipot, on le sait, n’ont pas de vie. Aussi, une fois que l’URSS eut accompli le rôle que le Tout-Puissant lui avait assigné, conformément à sa vraie nature, elle cessa tout simplement d’exister.

Tout cela est fort bien, mais ne répond que partiellement à notre paradoxe initial : tout ce qui est destiné à mourir et à se décomposer est mort et décomposé (nifsad en hébreu), alors même qu’il est encore en vie. On peut désormais comprendre que, puisque les kelipot ne sont ni essentiellement ni par nature vivantes, le qualificatif « mortes » décrit fidèlement leur statut même lorsqu’elles existent dans ce monde. Mais que faire du terme « décomposé » ? On peut certes considérer une entité comme morte avant même qu’elle n’expire visiblement – mais comment quelque chose peut-il être décomposé avant de se décomposer ? La décomposition, contrairement à la mort, renvoie à une condition purement physique.

Il y a plus. Bien que la kelipa repose sur un mirage, la misère que les kelipot – l’URSS, par exemple – sont capables d’infliger à l’humanité durant leur séjour terrestre est, elle, d’un réalisme troublant.

Ainsi, bien que l’expérience de la morgue m’eût incité à braquer à nouveau mon attention sur cette énigme classique, ma perspicacité n’était pas plus aiguisée que lorsque je l’avais rencontrée pour la première fois, des années auparavant. Après une semaine de vains exercices intellectuels, j’étais prêt à abandonner une fois de plus la question, quand, un soir, en réglant mon réveil, la réponse jaillit d’un coup.

L’être et le devenir

Mon réveil est un modèle numérique électrique dont l’heure se règle en appuyant sur un bouton qui fait défiler les chiffres. Lorsqu’on atteint l’heure souhaitée, on relâche simplement le bouton. Tandis que je regardais distraitement les heures défiler, je fus saisi par une découverte stupéfiante. Les désignations temporelles sont fictives. Il n’est jamais trois heures. Il n’est jamais quatre heures, ni minuit, ni midi. Parce que le mouvement de l’affichage ne cesse jamais, l’heure peut approcher de douze ou s’éloigner de douze, mais il n’est jamais midi. Même s’il était possible de déterminer la position exacte sur une horloge indiquant midi, puisque la trotteuse ne s’arrête jamais à cette position, il n’est jamais midi.

Autrement dit : pendant combien de temps est-il midi ? Une seconde ? Un centième de seconde ? Un millième de seconde ? Il n’est midi pendant aucun laps de temps mesurable – ce qui revient à dire qu’il n’est jamais midi. Le verbe « être », dont « est » est la troisième personne du singulier au présent, confère à son sujet le statut de réalité. Ce verbe ne peut donc s’appliquer à aucune entité gouvernée par le temps. Puisque les créatures liées au temps sont dans un état de devenir incessant, elles ne « sont » jamais. Une entité ne cesse de « devenir » que lorsqu’elle échappe au cours inexorable du temps et atteint un état final, immuable et stable. On peut alors dire qu’elle « est ».

Voilà donc pourquoi tout ce qui est destiné à mourir et à se décomposer est mort et décomposé alors même qu’il est encore en vie. L’état permanent, éternel, stable d’une kelipa, c’est la non-existence. C’est là sa réalité, et toute sa durée terrestre est orientée vers cette condition. Une fois qu’elle s’est totalement décomposée, tout changement cesse. Elle n’est plus soumise à l’emprise du temps, ce qui signifie qu’elle ne devient plus ce qu’elle est ultimement censée être – désormais, elle « est », tout simplement.

Intuitivement, nous le comprenons même sans les explications qui précèdent. Nous savons, par exemple, que le Tout-Puissant a généreusement jalonné la vie d’obstacles et d’épreuves dans l’intention expresse que nous les surmontions. La réalité des obstacles – la finalité pour laquelle ils ont été conçus – est donc la négation. Le mal n’existe que pour être vaincu ; les ténèbres ne sont créées que pour être dissipées.

Maintenant que nous comprenons pourquoi l’intégrité physique de la kelipa est aussi illusoire que sa force vitale, nous pouvons apprécier à sa juste mesure notre propre condition. De même que la réalité de la kelipa est la mort et la désintégration, la réalité du peuple juif est la vie – tant sur le plan spirituel que physique.

L’âme divine est une émanation directe et ininterrompue de la divinité, et puisque la divinité est éternelle, toute notion de mort est inapplicable à l’âme. Qui plus est, la mort du corps n’est qu’une condition transitoire, tout comme la vie est une phase temporaire pour la kelipa. L’aboutissement du dessein de D.ieu dans la création de l’univers est le zemane te’hiya, le temps de la résurrection des morts. À ce moment-là, le changement physique cessera, la Volonté divine ayant conduit l’existence vers sa perfection. Nous serons alors ce que nous avons été en train de devenir depuis des millénaires – et ce que nous étions destinés à être depuis le commencement.

Et le monde ?

Un point reste en suspens. Lorsque ce jour glorieux arrivera, dans quel monde vivrons-nous ? Notre monde, tel qu’il est à présent, est décrit dans le Tanya comme un monde « rempli de kelipa et de sitra a’hara », dont l’état stable ultime est la non-existence. Que restera-t-il alors de l’univers physique – et plus précisément de notre planète – lorsque le dessein suprême de D.ieu sera accompli ?

Il est évident que l’univers, y compris notre monde, continuera d’exister, ne serait-ce que parce que nous (corps et âme) aurons besoin d’un endroit où vivre. De plus, dans la mesure où l’univers physique est l’expression ultime de la puissance créatrice de D.ieu, le simple bon sens nous dit qu’il n’est ni éphémère ni illusoire. La Torah (Isaïe 45, 18) nous le dit d’ailleurs explicitement : « Ce n’est pas pour la dissolution qu’Il l’a créé, mais pour qu’il soit habité. »

La nature éternelle de l’univers est du reste déjà perceptible, dès maintenant, dans l’immuabilité des lois naturelles et dans le mouvement constant et sans fin des corps célestes. Partout dans l’ordre naturel, on décèle l’infinitude qui est la signature du Tout-Puissant. La puissance génératrice illimitée de D.ieu est même discernable dans les êtres vivants. Les individus meurent, mais les espèces auxquelles ils appartiennent se perpétuent sans fin.

Il apparaît donc que le monde, en tant que manifestation de la Volonté suprême de D.ieu, est bel et bien « vivant » et le demeurera. Comment concilier cela avec le fait que les composantes de l’existence terrestre sont pour l’essentiel faites de kelipa ?

Comprendre la kelipa

Le problème se résout aisément dès que l’on affine notre conception de la kelipa.

Le terme kelipa signifie littéralement « coquille » ou « écorce ». Dans quelle mesure la coquille représente-t-elle la réalité d’une noix ? La coquille est évidemment un composant mineur, même s’il est nécessaire. On n’achète pas des noix parce qu’on aime leurs coquilles. Pourtant, bien que la partie importante d’une noix soit de toute évidence son fruit, c’est la coquille qui lui donne son apparence caractéristique.

De même, les kelipot ne constituent pas la réalité de quoi que ce soit dans ce monde. Ce ne sont que des vêtements extérieurs qui occultent les expressions particulières de la volonté créatrice de D.ieu donnant existence aux êtres de ce monde. En masquant la lumière divine qui est la véritable essence des êtres créés, les kelipot simulent un schisme entre le Créateur et la création. L’effet de la kelipa peut être si puissant que non seulement l’unité de D.ieu avec la création se trouve obscurcie, mais que l’existence même de la Justice et d’un Juge peut paraître douteuse. Face au triomphe apparent d’un mal affirmé, il n’est pas toujours facile de se rappeler que la kelipa n’est qu’une enveloppe trompeuse et sans vie.

Certes, le monde est rempli de kelipot. Mais puisqu’elles ne constituent que la dimension la plus superficielle de toute créature, elles ne représentent pas grand-chose en réalité. Et c’est uniquement cet extérieur superficiel qui n’a aucune connexion avec la vie et pour lequel la nullité est la condition terminale absolue.

La mort et la décomposition temporaires (et donc irréelles) que connaît le corps servent précisément à le libérer de son aspect de kelipa, de sorte que lors de la te’hiyat hamétim (la résurrection des morts), le corps sera rétabli dans son état pur et essentiel. Dans le cas des justes, qui ont purifié leur corps de la gangue de la kelipa par leur service divin, le corps ne subit aucune décomposition. Lorsque, à la suite de l’avènement de Machia’h, le vernis de la kelipa se sera dissipé, la volonté créatrice vivante de D.ieu sera révélée comme la réalité sous-jacente de tout être.

C’est pour que j’apprenne cette leçon que la Providence m’a envoyé année après année à la morgue, jusqu’à ce que je finisse par comprendre. Comment puis-je en être si certain ? C’est simple. Quelques mois après cet épisode, le département fit construire des armoires pour les prosections cérébrales juste à côté du laboratoire des étudiants. Je n’ai jamais eu à y retourner.