Tou BiChevat est un moment propice pour apprécier la grandeur de la Création et l’honorer. Dans le quatrième chapitre de Pirkei Avot (Maximes des Pères), nous lisons une michna qui symbolise l’essence du regard que porte la Torah sur la finalité de toutes les créations de D.ieu :
Ben Azaï avait coutume de dire : « Ne méprise aucun homme et ne dénigre aucune chose, car il n’est pas d’homme qui n’ait son heure, ni de chose qui n’ait sa place. »
Cette michna se divise naturellement en deux thèmes : le respect de la finalité essentielle de tout être humain, et celui de tout ce qui n’est pas humain. Cette seconde catégorie présente un usage intéressant et singulier de la langue hébraïque : al tehi maflig lekhol davar. La traduction classique citée plus haut rend le verbe maflig par « dénigrer » (trouver à redire sur). D’autres le traduisent par « rejeter ». De nombreuses tentatives ont été faites pour traduire ce terme si particulier. Bien que ces traductions donnent à la michna un sens cohérent, sans une traduction plus précise de ce mot, il manquera encore l’essence profonde de ce que le sage Ben Azaï voulait nous enseigner.
Nous voyons, dans le livre de la Genèse, que la génération de la tour de Babel est appelée dor haflagah, en référence au verset 10,25 : « Le nom du premier [fils d’Eber] fut Péleg, car de son temps la terre fut divisée. »
Il ressort de là que la meilleure traduction du mot maflig dans la michna est « diviser » et « séparer ». Ben Azaï nous enseigne que tout ce qui existe dans la Création a une part singulière dans le dessein d’unité de D.ieu. Nous devons comprendre que, dès l’instant où nous nous séparons de quelque objet que ce soit au sein du puzzle unifié de la Création, nous créons alors un déséquilibre et une rupture dans la perfection et l’unité suprêmes de la nature et du monde humain. Si nous regardons un animal comme s’il n’était pas dans « notre monde », nous créons, en essence, une scission, et l’animal peut dès lors être traité comme un étranger sur cette terre, sans les droits ni l’importance attribués à tout ce qui existe dans la Création.
Le penseur du XIXᵉ siècle, Rav Samson Raphael Hirsch, décrit, dans son commentaire sur la Genèse (2,4), l’œuvre de la Création de D.ieu comme un cercle complet et parfait (kalil), puisque tout ce que D.ieu a créé a trouvé sa place juste et équilibrée dans le « cercle de la Création ». Toute chose a sa place dans le plan de la Création, et c’est « bien ». Cela devient « très bien » lorsque toutes les parties fonctionnent à l’unisson.
La vision du monde qui est celle de la Torah, fondée sur l’unité et la finalité, est ce que de nombreux chercheurs modernes mettent au jour. Le Dr Ronald Bissell écrit dans Unity: Life’s Essence : « Vous serez invité à une marche solitaire le long d’une plage, où vous ferez l’expérience de l’observation silencieuse des créatures et des rythmes de la nature rencontrés en chemin. Au fil de cette marche, vous découvrirez l’unité présente dans toute la Création. À l’image de la danse du bécasseau avec les vagues, vous découvrirez en douceur l’essence de votre âme dans la beauté et l’harmonie de l’Esprit qui vous entoure. Par cette contemplation silencieuse, vous ressentirez un émerveillement devant le potentiel propre à chaque être vivant – le potentiel d’introduire l’expérience de l’unité dans la conscience de notre monde. »
Sur un plan pratique, nous voyons un certain nombre d’enseignements et de lois qui mettent l’accent sur la valeur et la finalité des œuvres de la Création. L’exemple le plus connu est celui de bal tach’hit, le commandement de ne pas détruire des arbres fruitiers lors du siège d’une ville ennemie :
« Quand tu assiégeras longtemps une ville pour t’en rendre maître, tu ne détruiras pas ses arbres en portant la hache contre eux ; tu pourras en manger les fruits, mais tu ne les couperas pas. L’arbre des champs est-il un homme pour se retirer devant toi dans la ville assiégée ? Seuls les arbres dont tu sais qu’ils ne donnent pas de nourriture, tu pourras les détruire ; tu pourras les abattre pour construire des ouvrages de siège contre la ville qui te fait la guerre, jusqu’à sa chute. » (Deutéronome 20,19-20)
Bal tach’hit, l’interdiction de la destruction gratuite, est le principe halakhique qui prend son origine dans ce passage de la Torah.
L’auteur du classique Séfer Ha’hinoukh, commentant ce commandement négatif de détruire des arbres fruitiers, écrit : « La source de cette mitsva est bien connue : la Torah nous enseigne à aimer le bien et ce qui est porteur de sens, et à nous y attacher… et à nous éloigner de la chose mauvaise et du procédé destructeur. Telle est la conduite des hommes pieux et des hommes de grandes actions : ils aimaient la paix… et ne détruisaient même pas un grain de moutarde durant toute leur vie ; ils éprouvaient une douleur personnelle devant toute perte ou destruction dont ils étaient témoins. Et s’ils avaient la possibilité de sauver un objet d’une destruction gratuite, ils le faisaient de toutes leurs forces. »
Dans le livre de la Genèse (37,14), Jacob s’entretient avec son fils Joseph, s’enquérant du bien-être de ses autres fils. Dans le même élan, Jacob s’enquiert aussi de l’état de son troupeau, que les frères font paître. Le Midrash demande : « Je comprends la nécessité de s’enquérir du bien-être des frères, mais pourquoi s’enquérir du bien-être du troupeau ? De là, nous comprenons qu’un homme doit s’enquérir du bien-être de tout ce qui lui apporte un bienfait. »
En gardant ce principe à l’esprit, tout ce qui existe dans la Création a le potentiel de nous apporter des bienfaits, et nous devons le traiter dans cet état d’esprit.
Il est enseigné dans le Talmud (Berakhot 50b) et dans le Choul’hane Aroukh que l’on ne doit pas jeter du pain ni d’autres aliments par terre, en raison de l’importance du pain et de la nourriture en général. Le Michna Beroura (commentaire du Choul’hane Aroukh) précise que même si l’on n’a pas soi-même jeté la nourriture, mais que l’on en a simplement été témoin, on doit ramasser cet aliment et veiller à ce qu’il soit éliminé d’une manière plus honorable.
Le Talmud enseigne également que si l’on a puisé de l’eau dans un puits, il est interdit de jeter l’eau restante ; il faut trouver un moyen de la réutiliser. Nous pouvons apprendre de là qu’il convient de proposer une place à des auto-stoppeurs, afin de ne pas gaspiller l’essence pour soi seul. [Note de l’éditeur : à condition que cela puisse se faire en toute sécurité.]
En ce Tou BiChevat, sachons apprécier l’unité et la finalité de toute la Création, et consacrons-nous de nouveau à la protéger.
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