Défense de l’éducation la plus traditionnelle

Concrètement, on fit venir deux Rabbanim de plus, d’autres villes,1 dans le seul but d’empêcher que l’influence ‘hassidique prenne le dessus. Puis, par la suite, commença le combat pour l’éducation, pour le projet de fonder une yéchiva et pour le programme d’étude que celle-ci devait adopter. Devait-il être basé sur l’ancienne méthode ou bien sur la nouvelle ?

C’est à cette époque, en effet, que l’on introduisit le « ‘Héder réformé », comme on l’appelait alors, dans lequel on apprenait « l’hébreu en hébreu ».2 La majorité de la communauté et, notamment les plus riches, soutenait bien entendu cette nouvelle tendance. C’est ainsi que fut créée une yéchiva dans laquelle l’ensemble des études était mené selon cette nouvelle conception.

Rabbi Levi Its'hak Schneerson (1878–1944)
Rabbi Levi Its'hak Schneerson (1878–1944)

Je me rappelle que mon mari avait organisé une réunion pour permettre la création d’un grand Talmud Torah, dans les classes supérieures duquel on étudierait la Guemara avec le commentaire de Rachi. Dans ce Talmud Torah, on apprendrait l’alphabet hébraïque, avec les voyelles.3 À l’époque, en effet, on considérait que cette méthode n’était pas du tout pédagogique.

L’un des participants à cette réunion était un tailleur, qui ne comprenait rien à ce qui se disait. Mon mari a essayé de le rapprocher de cette question, afin qu’il comprenne mieux de quoi il s’agissait. Il lui a donc demandé :

« Dites-moi, Reb Avraham Itché, de quelle manière est-il préférable de repasser un vêtement, après avoir achevé de le coudre ? Faut-il se servir d’un fer à repasser en métal, qui a été bien réchauffé au préalable, au point d’être brûlant, d’une chaleur qui dure ? Ou bien doit-on opter pour un fer à vapeur, dans lequel il est nécessaire, en permanence, d’ajouter des braises, en l’ouvrant et en le refermant, conformément à la nouvelle mode ? »

C’est alors que cet homme a bien compris la question qui était posée et, aussitôt, il a déclaré, avec détermination :

« Il est certain qu’il est préférable d’utiliser un fer en métal, comme on le faisait au préalable ! ».

Par la suite, il a rejoint le groupe des personnes qui revendiquait, avec force, des études selon l’ancienne méthode.

Cette ancienne méthode incluait l’alphabet hébraïque, le ‘Houmach, le Tanakh, non pas les « récits de la Torah ».4 En outre, le Tanakh était étudié dans l’ordre, non pas en en sélectionnant quelques passages, selon l’intérêt personnel du professeur5 et en écartant ceux qu’il considérait comme secondaires. Expliquer tout cela par écrit n’est pas difficile. En revanche, la lutte, à l’époque, le fut effectivement.

Les excuses

Dans leur yéchiva, les études étaient basées sur la nouvelle méthode et les dirigeants appartenaient à l’autre parti. Certains d’entre eux voulaient que Schneerson aille prier là-bas, de temps à autre, le Chabbat, afin que les enfants entendent ses propos, mais l’un d’entre eux s’y opposa fermement. Il refusait d’accorder le moindre accès, dans cet endroit, à Schneerson et à ses conceptions. Cet homme n’était déjà plus très jeune et il appartenait à la « bourgeoisie », comme on disait là-bas.

Un peu plus tard, selon mon souvenir, cet homme contracta une maladie et il dut s’aliter. Il envoya alors son fils, un jeune homme qui, comme c’était le cas à l’époque, était encore moins pratiquant que lui, avec un message à transmettre à mon mari.

Le jeune homme déclara :

« Rabbi, je viens vous voir de la part de mon père. Il vous présente ses excuses. Il n’est pas en bonne santé et il aimerait que vous lui souhaitiez une bonne guérison. Il n’avait nullement l’intention de vous manquer de respect, en vous refusant l’accès, là-bas. Il avait d’autres raisons... »

Les opposants apportent leur soutien,
le Cho’het se rapproche de Rabbi Lévi Its’hak

Le Cho’het dont j’ai parlé au préalable6 n’était pas un ignorant. En revanche, il était opposé à la ‘Hassidout ‘Habad. C’est ce qu’il affirmait lui-même, en permanence. Par la suite, lorsque le tollé provoqué par sa mise à pied se calma, il commença à venir dans notre maison, chaque Chabbat, pour écouter le discours ‘hassidique.

C’est ainsi qu’il se mit à l’étude de la ‘Hassidout. Il était un érudit et il comprenait donc bien ce qu’il étudiait. Il déclara, par la suite, que toutes les souffrances qu’il avait endurées étaient justifiées puisqu’elles lui avaient permis de se rapprocher de Schneerson !

Il était clair que Schneerson exerçait une large influence, malgré son jeune âge et son appartenance à la communauté ‘hassidique. Ses opposants ont alors commencé à multiplier les moyens d’obtenir qu’il n’en soit plus ainsi.

L’article qui reconnaissait l’erreur

Rabbi Mena'hem Mendel Schneersohn, le "Tsema'h Tsedek" (1789-1866)
Rabbi Mena'hem Mendel Schneersohn, le "Tsema'h Tsedek" (1789-1866)

Je me rappelle que l’un de ces opposants publia un article dans le journal municipal, en russe, dans lequel il expliqua que le petit-fils du Tséma’h Tsédek était devenu le Rav de cette ville et que celui-ci s’opposait ouvertement au mouvement de la Haskala,7 dans les réunions auxquelles il participait. Il en concluait que chaque Juif auquel la civilisation était chère se devait de faire tout ce qui était en son pouvoir pour que Schneerson n’ait plus la moindre influence, dans cette ville. En effet, cette influence était un danger pour le progrès et elle pouvait même avoir pour effet de renforcer les réactionnaires.

Un an plus tard, ce même homme publia un long article, dans lequel il reconnaissait son erreur et avouait qu’il n’avait pas mesuré à quel point Schneerson est un homme respectable. Il affirma que ses opposants ne comprenaient même pas le sens de ses conversations courantes8 et qu’il fallait donc lui venir en aide, dans l’œuvre qu’il accomplissait et ne pas l’affaiblir.

Qui est le plus grand érudit ?

Les opposants du Rav constatèrent que ses discours, à la synagogue, d’ordinaire pendant les fêtes et les actions qu’il menait, en général, attiraient un large public, de sorte que, peu à peu, il occupait une place de plus en plus importante, au sein de la communauté, à l’opposé de ce qu’ils escomptaient. Ils commencèrent donc à se demander comment faire en sorte que son influence ne se développe pas.

Synagogue de Rabbi Levi Its'hak (9 rue Mironova à Yekaterinoslav/Dniepropetrovsk)
Synagogue de Rabbi Levi Its'hak (9 rue Mironova à Yekaterinoslav/Dniepropetrovsk)

À l’époque, il était d’ores et déjà impossible de le mettre de côté. Ils ont donc eu recours à des moyens diplomatiques. Systématiquement, ils posaient différentes questions, au cours des réunions du comité, chargé de cette question.

De diverses façons, avouables ou non, ils orientaient les votes de telle façon que la majorité soit toujours contre Schneerson. Ils voulaient faire la preuve, par tous les moyens possible, qu’il était le second Rav, non pas le premier. Ils espéraient que, de cette façon, il n’évoluerait pas, dans son poste et que, de la sorte, son influence s’en trouverait réduite.

Compréhension réduite de l’hébreu

Pour parvenir à leurs fins, ils organisèrent une réunion spécifique, mais leur proposition ne fut pas adoptée. Ils rédigèrent donc, pour lui, un contrat rabbinique, mais ils en fixèrent eux-mêmes la formulation. Par la suite, ce contrat fut apporté dans la maison de chaque membre de la communauté, afin qu’il le signe.

Bien entendu, tous ceux qui avaient voté pour cette formulation signèrent ce contrat. Mais, ils voulurent le faire signer également par un certain membre de la communauté, qui était banquier. Celui-ci avait une compréhension très réduite de l’hébreu, mais, en voyant qui avait signé le contrat et qui ne l’avait pas fait, il comprit que quelque chose n’allait pas.

L’homme répondit donc qu’il signerait lui-même le contrat lorsque celui-ci porterait la signature de Foley.9 Les opposants décidèrent alors de brûler ce contrat. Quelques jours plus tard, il y eut une autre réunion, qui n’eut que trois participants, les deux dirigeants des deux partis10 et un homme neutre, personnalité honorable de la ville, qui était avocat.

Le chef du second parti demanda que le salaire de Schneerson soit inférieur d’au moins dix roubles par mois à celui de l’autre Rav, ou bien que sa signature soit toujours apposée en seconde position, qu’elle ne soit jamais la première. L’avocat lui en demanda la raison et il répondit que l’autre Rav était un plus grand érudit que lui.

Cet homme, qui exprimait son avis éclairé sur l’érudition des Rabbanim, était un ignorant absolu. Foley, en revanche, avait une très bonne connaissance de la Torah. Cependant, il ne voulait pas humilier cet homme et il lui dit donc, poliment :

« Messei Youdovitch, c’était son nom,11 nous ne connaissons pas du tout l’hébreu ! Comment pouvons-nous avoir un avis autorisé sur celui des Rabbanim qui possède la plus grande érudition ? »

L’avocat, qui n’était pas un homme simple, déclara qu’après s’être entretenu avec les deux Rabbanim, il lui semblait, pour sa part, que Schneerson était le plus grand érudit des deux. C’est de cette façon que cette question fut également retirée de l’ordre du jour.