Le sceptique : Vous savez, je pense que vous faites du tort à l’idée de Machia’h avec votre orthodoxie inflexible. Vous insistez pour préserver le concept de Machia’h exactement comme les Prophètes en ont parlé il y a plus de vingt-cinq siècles : le retour de tous les Juifs en terre d’Israël, la restauration de la maison royale de David sur le trône, un Temple, des sacrifices – et tout le reste.
L’idée derrière tout cela est belle et inspirante : la quête d’un monde pacifique et harmonieux, un monde libéré de la jalousie et de la haine, un monde dans lequel la poursuite de la sagesse remplace la course folle au pouvoir et à la richesse matérielle d’aujourd’hui. Les Prophètes ont exprimé cela dans les termes de leur époque, des termes qui s’appliquent difficilement à la nôtre. Pourquoi ne pas prendre l’essence de ce que représente « Machia’h » en écartant son emballage dépassé ? À mon avis, votre approche littérale donne à l’ensemble de votre message une saveur biblico-religieuse et affaiblit sa force et sa pertinence.
Le croyant : Cela nous ramène à votre question précédente : « Pourquoi faire intervenir D.ieu dans tout cela ? » Vous pensiez que tout ce dont nous parlons – la bonté inhérente de l’homme, un sens et une destinée pour la vie et l’histoire – pouvait être conçu sans un créateur suprême de la vie et un auteur de l’histoire...
Le sceptique : Et vous avez dit que sans D.ieu, il ne peut y avoir de définition objective du bien ni de véritable sens à la vie. Mais même si Machia’h représente le dessein divin et l’objectif ultime de la création, pourquoi doit-il inclure toutes les choses que j’ai mentionnées ?
Le croyant : Eh bien, c’est l’un ou l’autre. Les Prophètes étaient-ils des prophètes ou simplement des philosophes sociaux ? Proposaient-ils leurs propres idées d’origine humaine – auquel cas nous pouvons les accepter ou les rejeter, ou encore retenir ce avec quoi nous nous identifions et rejeter le reste – ou faisaient-ils vraiment ce qu’ils disaient faire, c’est-à-dire transmettre la parole de D.ieu à l’humanité ?
Le sceptique : Même si D.ieu nous a parlé par leur intermédiaire, il s’agit toujours de D.ieu parlant il y a vingt-cinq siècles. Peut-être que leurs paroles représentaient ce vers quoi cette génération devait aspirer, tandis que nous devons adapter ces idées à notre époque.
Le croyant : Vous savez à qui vous me faites penser ? À Feivel le Cocher.
Le sceptique : Qui est Feivel le Cocher ?
Le croyant : Un personnage d’une vieille histoire ‘hassidique. Une fois, un groupe de ‘hassidim décida de passer ‘Hanouka avec leur Rabbi. Le seul problème, c’est qu’il ne restait déjà plus qu’une semaine avant la fête, et aucun cocher n’était prêt à garantir que le long et difficile voyage pourrait s’effectuer dans ce délai. Finalement, ils trouvèrent Feivel qui, alléché par le prix élevé qu’offraient les ‘hassidim, accepta leur condition. « Si je ne suis pas arrivé pour ‘Hanouka, promit joyeusement Feivel, vous ne me devrez rien du tout. »
Toujours est-il qu’ils partirent en plein hiver et, comme l’a dit le père de tous les cyniques, tout ce qui pouvait mal se passer se passa mal. L’un des chevaux glissa sur une plaque de verglas et se brisa la patte. La calèche quitta la route et dut être dégagée d’un banc de neige. Ils se perdirent dans la forêt. Vous saisissez le tableau. En résumé, lorsque Feivel et sa calèche remplie de ‘hassidim arrivèrent enfin en claudiquant dans la cour du Rabbi, c’était deux semaines après ‘Hanouka.
Lorsque Feivel comprit que ses passagers n’avaient aucune intention de le payer, il fut outré. Il les assigna immédiatement devant le tribunal rabbinique de la ville. Après avoir écouté attentivement les arguments des deux parties, le rabbin qui présidait statua que les ‘hassidim n’avaient aucune obligation de payer leur malheureux cocher. Le pauvre Feivel se tourna alors vers le rabbin : « C’est ça, la justice ?! N’avez-vous pas de cœur ? Je m’échine à la tâche pendant un mois, et je ne reçois rien pour ma peine ? »
Patiemment, le rabbin tenta d’expliquer. « Mon cher ami, lui dit-il, je ne décide pas de ces choses par moi-même, je ne peux statuer que selon ce que dit la Torah. Selon la loi de la Torah, si une personne conclut un contrat en étant consciente de toutes les implications de l’accord, elle est liée par celui-ci. Je ne pouvais statuer autrement. »
« Vous voulez dire que la Torah dit qu’ils n’ont pas à me payer ? », demanda Feivel.
« Oui », répondit le rabbin.
« Ah ! », s’écria triomphalement le cocher. « Maintenant je comprends. La Torah a été donnée à Chavouot, n’est-ce pas ? À Chavouot, les routes sont parfaites, les journées sont longues, le temps est magnifique. Bien sûr ! Si j’avais échoué à faire le voyage à temps pour Chavouot, ils ne devraient certainement pas me payer. Mais si la Torah avait été donnée à ‘Hanouka, elle aurait assurément tranché en ma faveur ! »
Le sceptique : C’est une histoire amusante, mais vous reconnaîtrez certainement que les temps peuvent changer d’une manière qui affecte la façon dont nous orientons nos vies.
Le croyant : Un instant. Laissez-moi expliquer le point que je souhaitais illustrer par cette histoire. De toute évidence, une loi écrite en été s’applique également en hiver. Nous supposons que l’auteur de la loi est bien conscient des différences entre l’été et l’hiver, et que si les conditions saisonnières constituaient un facteur déterminant, il l’aurait dit explicitement.
Maintenant, si D.ieu, pour qui l’intégralité du temps est un livre ouvert, nous communique Sa vision d’un monde parfait et nous dit : « Voici l’objectif de Ma création. Voici ce que Je veux que vous fassiez de Mon monde », devons-nous supposer qu’un jour, une année ou un millénaire plus tard, le message ne s’applique plus ?
Le sceptique : Alors que devons-nous penser du fait que la description par la Torah de l’ère messianique – un roi, un Temple saint, etc. – semble dater de deux mille ans ? Peut-être D.ieu veut-Il que nous réévaluions constamment cette vision et que nous la réappliquions à l’époque dans laquelle nous vivons ?
Le croyant : Écoutez, je pense que nous devons aller à la racine de nos perspectives divergentes sur le caractère « dépassé » de la Torah. Plus tôt, nous avons eu une longue discussion sur deux des questions liées à Machia’h qui sont « archaïques » à vos yeux : la royauté de Machia’h et les korbanot dans le Temple. J’ai expliqué leur signification et leur pertinence intemporelles, et vous avez probablement perçu mes paroles comme un effort philosophique pour attribuer de force un sens plus profond à des concepts que mon orthodoxie obstinée refuse d’abandonner. Tant que nous n’aurons pas clarifié nos points de vue sur ce qu’est exactement la Torah, nous continuerons à tourner en rond.
Le sceptique : D’accord, je vous laisse tourner en rond en premier (vous semblez plutôt doué pour cela). Comment voyez-vous la Torah ?
Le croyant : Tout d’abord, laissez-moi dire ceci : si la Torah semble « dépassée » aujourd’hui, elle l’était bien plus encore lors de la révélation au Sinaï il y a 3 300 ans. Pensez à toutes les idées alors révolutionnaires que la Torah a introduites : le concept d’un D.ieu unique ; les interdictions du meurtre, du vol, du viol, de l’inceste ou du sacrifice de ses enfants à un dieu païen ; l’obligation d’honorer et de subvenir aux besoins de ses parents ; le devoir de partager sa richesse avec les nécessiteux. Aujourd’hui, nous trouvons incroyable que de telles choses aient dû nous être commandées, mais à l’époque, elles n’étaient pas moins fantastiques que ces éléments de la Torah que vous trouvez si difficiles à accepter.
Que s’est-il passé ? Six cent mille personnes ont pris le plan de D.ieu pour l’existence et ont commencé à le mettre en œuvre dans leur vie, quelle que fût la façon dont il s’intégrait au monde dans lequel elles vivaient. Au fil des millénaires, elles ont inspiré d’autres religions monothéistes et quasi monothéistes ainsi que de grands mouvements sociaux. Elles ont profondément influencé de nombreuses doctrines, systèmes juridiques, idéologies et cultures. En un mot, elles ont immensément rapproché le monde de l’éthique et des idéaux de la Torah.
La Torah n’est pas une doctrine venue en réponse à un siècle et à des circonstances données, mais une doctrine venue imposer ses principes et ses pratiques à un monde encore imparfait. Elle est donc toujours en décalage avec son époque. Ce sont les « époques » qui se rapprochent sans cesse de la Torah, et non l’inverse. Si la Torah était entièrement « au goût du jour », cela signifierait qu’elle a accompli sa fonction ; cela signifierait que Machia’h est déjà venu.
Le sceptique : Comme vous l’avez dit, c’est votre vision de la Torah. D’autres peuvent avoir des théories différentes sur la question...
Le croyant : Néanmoins, je pense qu’avant que quiconque ne formule sa propre « théorie » sur ce qu’est la Torah, il devrait être conscient de la façon dont la Torah se voit elle-même...
Le sceptique : C’est exactement ce que je vous dis jusqu’à en perdre haleine : comment pouvez-vous me dire ce que je suis au lieu de me demander comment je me définis ! Bien sûr, ma propre définition peut être erronée, et vous pourriez connaître certaines choses sur moi dont je ne suis pas conscient. C’est comme ça que les psychanalystes s’enrichissent. Mais construire une théorie sur quelqu’un ou quelque chose sans d’abord consulter sa propre définition de soi n’est pas seulement arrogant : c’est carrément stupide !
Le croyant : Je suis d’accord. Et je me demande combien de personnes qui ont disserté sur la Torah et sa fonction savent ce que la Torah dit d’elle-même. Tenez, ceci provient du Midrash Rabba sur le premier chapitre de la Genèse :
« La Torah dit : “J’étais l’instrument de l’ouvrage divin.” Un architecte qui construit un palais ne le fait pas de lui-même : il a des rouleaux et des carnets qu’il consulte pour savoir comment placer les pièces, où installer les portes. Il en fut ainsi de D.ieu : Il regarda dans la Torah et créa le monde. »
En d’autres termes, le monde que D.ieu a créé lors des « six jours de la création » ne représente pas l’achèvement de Ses œuvres, mais l’installation des matériaux à partir desquelles l’homme doit développer le produit fini. Au Sinaï, l’architecte a livré ses plans à ses maîtres d’œuvre : D.ieu a communiqué la Torah à l’homme, transmettant Sa vision de la réalité à ceux qu’Il avait chargés de la mettre en œuvre dans Sa création.
Imaginez alors l’ouvrier qui consulte l’état initial de ses matériaux plutôt que le plan de l’architecte. « Le plan demande une planche carrée, réfléchit-il, mais la bûche que j’ai est ronde. Peut-être pouvons-nous modifier un peu les plans ? » Pourquoi peiner à changer le monde si nous pouvons ajuster notre vision morale afin qu’elle le reflète ?
Le sceptique : Vous savez, j’ai remarqué que nous nous écartons constamment du sujet. Nous commençons à parler de Machia’h, et nous finissons par discuter du bien et du mal, de la liberté et de la servitude, du totalitarisme et du pluralisme, de l’orthodoxie face au révisionnisme...
Le croyant : Mais tout cela est le sujet. Machia’h n’est pas une question secondaire, mais la somme totale de tout ce en quoi le Juif croit. C’est pourquoi il constitue l’un des « treize fondements » du judaïsme. Si la vie a un sens, elle mène au Machia’h.
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