Comme elle priait abondamment devant D.ieu, Éli… la prit pour une ivrogne.
Et il lui dit : « Jusqu’à quand seras-tu dans l’ivresse ?… » Et ‘Hanna répondit : « Non, mon seigneur… J’ai épanché mon âme devant D.ieu… »
I Samuel 1,12-15
Le ‘hassid Reb Chmouel Munkès se rendait chez son Rabbi, Rabbi Chnéour Zalman de Lyadi, afin de passer Roch Hachana, lorsqu’il se retrouva coincé dans un petit shtetl pendant Chabbat.
Peu après la sortie de Chabbat, le village se coucha de bonne heure. Quelques minutes avant minuit, le chamach commença sa tournée avec une lanterne dans une main et un maillet de bois dans l’autre, frappant contre les volets de chaque maison et appelant : « Réveillez-vous ! Réveillez-vous ! Réveillez-vous pour le service du Créateur ! » Tout le village sortit du lit, s’habilla rapidement et se dirigea à la hâte vers la synagogue brillamment éclairée pour les Seli’hot, la prière solennelle qui ouvre la saison des Grandes Fêtes.
Dans la maison de l’hôte de Reb Chmouel régnait la confusion. Toute la famille s’était habillée et rassemblée près de la porte, livres de prières à la main, prête à partir pour la synagogue ; mais leur prestigieux invité n’avait pas encore quitté sa chambre. Finalement, le villageois frappa doucement à la porte de Reb Chmouel. Aucune réponse. Il entra lentement dans la chambre. À sa grande stupéfaction, il découvrit le ‘hassid profondément endormi.
« Reb Chmouel, Reb Chmouel », le pressa-t-il en secouant son invité pour le réveiller. « Venez vite. C’est l’heure des Seli’hot. »
Pour toute réponse, Reb Chmouel s’enfonça encore plus profondément sous les couvertures.
« Hâtez-vous, Reb Chmouel », insista son hôte. « Ils vont commencer d’un moment à l’autre à la synagogue. »
« Commencer quoi ? » demanda Reb Chmouel, manifestement très agacé. « C’est le milieu de la nuit. Pourquoi me réveillez-vous au milieu de la nuit ? »
« Mais qu’est-ce qui vous prend ? » cria le villageois. « Ce soir, ce sont les Seli’hot ! Un beau Juif que vous faites ! Si je ne vous avais pas réveillé, vous auriez manqué toutes les Seli’hot ! »
« Les Seli’hot ? » demanda Reb Chmouel. « C’est quoi les Seli’hot ? »
L’hôte de Reb Chmouel était hors de lui, incrédule. « Vous vous moquez de moi ? Ne savez-vous pas qu’hier était le Chabbat qui précède Roch Hachana ? Tous les habitants du village se trouvent maintenant à la synagogue, tremblant de crainte. Bientôt le baal tefila commencera à entonner les prières de Seli’hot et toute la communauté fondra en larmes, priant et suppliant D.ieu de leur accorder une bonne année… »
« C’est donc pour cela toute cette agitation ? » demanda Reb Chmouel. « Vous allez à la synagogue pour prier ? Qu’y a-t-il de si urgent qui ne peut attendre le matin ? Pour quoi priez-vous ? »
« Il y a tant de choses pour lesquelles prier, Reb Chmouel », soupira le villageois. « Je prie pour que la vache donne assez de lait pour que mes enfants restent en bonne santé. Je prie pour que l’avoine obtienne un bon prix sur le marché cette année, car je devrai bientôt donner ma fille en mariage. Je prie pour que mon cheval ne se casse pas une patte, à D.ieu ne plaise, comme cela est arrivé il y a deux ans… »
« Je ne comprends pas », interrompit Reb Chmouel. « Depuis quand des hommes adultes se lèvent-ils au milieu de la nuit pour demander un peu de lait ? »
Le villageois avait raison
Reb Chmouel Munkès souhaitait faire comprendre à son hôte qu’il y a davantage dans la préparation de Roch Hachana que de prier D.ieu pour ses besoins matériels. Roch Hachana est le jour où nous proclamons D.ieu roi de l’univers et nous engageons à Lui obéir et à Le servir. C’est un temps de techouva, pour se repentir de ses fautes et de ses défaillances et prendre la résolution de ne jamais les répéter. Est-ce le moment de présenter à D.ieu une liste de nos besoins matériels ?
Et pourtant, un simple coup d’œil au ma’hzor de Roch Hachana révèle qu’il regorge de requêtes pour la vie, la santé et la subsistance. Car à Roch Hachana, l’énergie divine qui vivifie toute la création est « renouvelée » pour une année de plus, et chaque créature reçoit sa part de vie, de bonheur et de richesse. Le simple villageois avait raison : Roch Hachana est bien le moment de prier pour que la vache donne du lait et que l’avoine obtienne un bon prix sur le marché.
Comment, en effet, concilier l’élévation de ce jour avec le caractère prosaïque d’une grande partie de ses prières ?
De fait, le concept même de prière porte le même paradoxe. La prière est la communion de l’âme avec son Créateur, son îlot de ciel dans une journée terrestre. D’ailleurs, le mot hébreu pour « prière », tefila, signifie « attachement » : l’effort de s’élever au-dessus de nos préoccupations quotidiennes et de se relier à notre source divine. Pourtant, l’essence de la prière, le fondement sur lequel repose son édifice spirituel, est notre supplication au Tout-Puissant de nous pourvoir de nos besoins quotidiens.
L’aspect paradoxal de la prière est encore plus flagrant s’agissant des prières de Roch Hachana. À Roch Hachana, nous ne nous tenons pas seulement devant D.ieu ; nous Le couronnons roi, engageant notre personne tout entière et tous nos désirs à une abnégation absolue devant Sa volonté. Quelle place peut encore avoir en ce jour la notion même de besoin personnel ?
Une demeure en bas
Comme nous en avons longuement discuté dans nos essais précédents sur Roch Hachana, seul l’homme peut faire de D.ieu un roi, car seul l’homme possède la capacité du libre arbitre – sans lequel le concept même de « royauté » est vide de sens. En nous soumettant librement à la souveraineté divine à Roch Hachana, nous réveillons Son désir d’être roi et insufflons une vitalité nouvelle à Son lien avec l’ensemble de la création.
Le désir divin d’être roi est également décrit par nos Sages comme un désir d’« une demeure dans les mondes inférieurs » – un foyer dans le monde matériel. Pourquoi le monde matériel ? Parce que c’est seulement dans le domaine matériel que le vrai choix existe. Le monde de l’esprit est naturellement enclin vers sa source divine. Ainsi, notre service de D.ieu dans les sphères spirituelles de nos vies est en quelque sorte un service « contraint », mû par les inclinations naturelles de notre être spirituel. En revanche, lorsque nous invitons D.ieu dans notre vie matérielle, lorsque nous Le servons par des actes physiques et avec les ressources de notre existence corporelle, nous choisissons véritablement de nous soumettre à Lui, car une telle soumission contredit notre nature physique.
Ainsi, celui qui considère comme « inconvenant » de supplier D.ieu pour du lait pour ses enfants à Roch Hachana rejette un aspect fondamental de Sa souveraineté. Couronner D.ieu roi signifie L’accepter comme souverain dans tous les domaines de notre vie, y compris – et principalement – nos besoins les plus quotidiens. Cela signifie reconnaître notre dépendance absolue envers Lui, non seulement pour notre subsistance spirituelle, mais pour le morceau de pain qui maintient notre existence corporelle.
Vus sous cet angle, nos besoins ne sont pas de simples besoins personnels, et nos requêtes ne sont pas des requêtes égoïstes. Oui, nous demandons nourriture, santé et richesse ; mais nous les demandons comme un sujet s’adresse à son roi – comme un serviteur demande à son maître les moyens de mieux le servir. Nous demandons de l’argent pour observer la mitsva de tsedaka ; de la force pour construire une soukka ; de la nourriture pour maintenir corps et âme ensemble, afin que notre vie physique puisse servir de « demeure dans les mondes inférieurs » accueillant Sa présence dans notre monde.
La prière de ‘Hanna
La haftara (lecture des Prophètes) du premier jour de Roch Hachana raconte l’histoire de ‘Hanna, la mère du prophète Samuel.
‘Hanna, l’épouse stérile d’Elkana, vint à Shilo (où se dressait le Sanctuaire avant que le roi Salomon ne construise le Saint Temple à Jérusalem) pour prier pour un enfant.
Elle pria D.ieu, pleurant abondamment. Et elle fit un vœu, et dit : « Ô Éternel des armées… Si Tu donnes à Ta servante un fils, je le consacrerai à D.ieu tous les jours de sa vie… »
Éli, le Grand Prêtre de Shilo, observa qu’elle
priait abondamment devant D.ieu… Seules ses lèvres bougeaient ; on n’entendait pas sa voix.
Éli la prit pour une ivrogne. Et il lui dit : « Jusqu’à quand seras-tu dans l’ivresse ! Va cuver ton vin ! » ‘Hanna répondit : « Non, mon seigneur… Je n’ai bu ni vin ni boisson forte. J’ai épanché mon âme devant D.ieu… »
Éli la bénit afin que D.ieu exauce sa demande. Cette année-là, ‘Hanna donna naissance à un fils, qu’elle nomma Samuel (« demandé à D.ieu »). Après l’avoir sevré, elle accomplit son vœu de le consacrer au service de D.ieu en l’amenant à Shilo, où il fut élevé par Éli et les prêtres. Samuel devint l’un des plus grands prophètes d’Israël.
La « Prière de ‘Hanna », comme on appelle cette lecture, est l’une des sources bibliques fondamentales du concept de prière, et de nombreuses lois de la prière en sont dérivées. En effet, le dialogue entre Éli et ‘Hanna touche à l’essence même de la prière, et de la prière à Roch Hachana en particulier.
L’accusation d’« ivresse » portée par Éli peut aussi être comprise comme une critique de ce qu’il percevait comme une part trop importante accordée par ‘Hanna aux nécessités et aux désirs de son être matériel. « Tu te tiens dans le lieu le plus saint de la terre, là où la Présence divine a choisi d’établir sa demeure. Est-ce vraiment le lieu pour faire appel à Dieu pour tes besoins personnels ? Et si tu dois le faire, est-ce le lieu pour “prier abondamment”, avec une telle insistance et une telle passion ? »
« Tu me comprends mal », répondit ‘Hanna. « J’ai épanché mon âme devant D.ieu. Je ne demande pas simplement un fils ; je demande un fils pour pouvoir le consacrer à D.ieu tous les jours de sa vie. »
Nos Sages nous enseignent que Samuel fut conçu à Roch Hachana. Le fait que D.ieu ait exaucé la prière de ‘Hanna en ce jour nous encourage à profiter de ce moment grandiose du couronnement de D.ieu pour Lui présenter nos demandes concernant nos besoins quotidiens. Car en ce jour, nos besoins « personnels » et notre désir de servir notre Maître ne font qu’un.1

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