À l’issue du saint Chabbat 28 Mar ‘Hechvan 57131

Une existence sans honte et sans humiliation

Le Rabbi (début des années 1950)
Le Rabbi (début des années 1950)

Mon fils, que D.ieu lui accorde de longs jours et de bonnes années, vient de partir d’ici. Puisse D.ieu faire qu’il soit en bonne santé et qu’il connaisse le succès. Il est très fatigué, mais, malgré cela, il a emporté beaucoup de travail à la maison. Depuis, son enfance, il s’est toujours consacré à l’étude de la Torah. Je n’ai pas le souvenir de l’avoir vu une seule fois perdre son temps, sans rien faire.

D.ieu merci, je conçois de lui beaucoup de satisfaction. Il est véritablement un grand homme et il possède une âme pure. Il fait beaucoup pour moi et je considère que c’est un mérite qui m’est ainsi accordé, après tous les malheurs que j’ai vécus. Il y a de nombreuses choses que je ne peux pas lui dire, car à quoi bon ?

Je2 me souviens comment mon mari, dont la mémoire est une bénédiction, disait, avec tant d’émotion, dans la bénédiction du nouveau mois,3 les mots : « une existence sans honte et sans humiliation ». En effet, lorsqu’il y eut enfin dix personnes qui pouvaient se réunir pour la prière, il disait également cette phrase, bien que, chez lui, il ne la disait pas.

J’ai remarqué ceci. Dans cette bénédiction sont également formulées d’autres requêtes, dont il avait alors un réel besoin. Mais, pour aucune de ces requêtes il n’éprouvait une émotion aussi intense que celle qui était la sienne, quand il disait la phrase que j’ai indiquée ci-dessus. Il semble que son contenu était particulièrement douloureux pour lui.

La carte de citoyenneté américaine de la Rabbanit 'Hanna
La carte de citoyenneté américaine de la Rabbanit 'Hanna

La solitude qui tempère la joie

Ce 28 Tévet, j’ai eu soixante-treize ans.4 En outre, c’est en ce jour que j’ai obtenu la citoyenneté américaine. Ces deux événements auraient pu susciter ma joie, mais il se trouve que je ressens très profondément la solitude. Hé bien, D.ieu merci, je suis parvenue à cela !

Mon fils, que D.ieu lui accorde une longue vie, m’a souhaité tout le bien, à cette occasion. Mon autre fils,5 que je n’ai pas vu depuis vingt-quatre ans, ce qui n’est pas chose aisée non plus, m’a envoyé un télégramme6. Celui-ci était signé par son épouse7 et par sa fille,8 que, bien entendu, je ne connais pas.

Parchat A’hareï, 15 Chevat 57139

Deux moyens de priver de liberté

Sans que je le veuille, des pensées du passé me traversent l’esprit. De fait, on dit qu’il est interdit de commettre une faute, y compris par la pensée. Le 15 Chevat vient de passer10 et ce jour évoque en moi de nombreux souvenirs, des événements qu’il m’est impossible d’oublier et, de ce fait, la perte11 est peut-être encore plus clairement ressentie. Je me rappelle comment mon mari, dont la mémoire est une bénédiction, m’a relaté les faits suivants.

Rabbi Levi Its'hak Schneerson (1878–1944)
Rabbi Levi Its'hak Schneerson (1878–1944)

Lorsque l’on a levé son maintien sous bonne garde, après onze mois d’incarcération, à Alma Ata, on lui a dit qu’il pouvait se rendre où bon lui semblait, à la condition de ne pas quitter la région du Kazakhstan. C’était, pour lui, le plus haut degré de liberté qui soit. Il ne pouvait pas imaginer une situation en laquelle personne ne le suivait, personne ne surveillait ses actions.

Il était animé d’un profond désir de partager sa joie avec quelqu’un. À n'en pas douter, de nombreuses idées lui venaient alors à l’esprit, qui auraient pu alimenter une discussion de Torah, à ce sujet. Mais, il n’y avait pas un seul Juif, là-bas, avec lequel il pouvait échanger ces propos de Torah. Encore une fois, mon mari a donc dû étrangler son désir au fond de lui, mais, en l’occurrence, cela se passait d’une autre façon.12

Mon mari m’a raconté tout cela quelques mois plus tard. Et, alors, il a tout revécu encore une fois, avec une grande intensité.

La tragédie de la perte des manuscrits

L’existence de mon mari a été une tragédie et ma situation, après son décès, est tragique également. Il a tant écrit, de son vivant. Mais, des milliers de pages manuscrites sont restées dans son cabinet de travail, dans notre maison, qui a été détruite par Hitler.

Quant à ses autres écrits de ‘Hassidout et de Kabbala, qui ont été rédigés pendant ses six années de pérégrination, jusqu’à deux semaines avant son décès13, je les ai laissés à Moscou14. C’est là, en effet, que ces manuscrits m’ont été enlevés et qu’ils ont été placés dans une cachette.15 Qui sait où ils se trouvent, à l’heure actuelle ?

11 Sivan 571316

Une pratique favorable pour avoir une longue vie

C’est aujourd’hui le cinquante-troisième anniversaire de mon mariage.17 De nombreux événements se sont produits, durant cette période, pour tous, en général et pour chacun, en particulier. Je peux dire que : « j’ai ressenti ma petitesse, devant tous ces bienfaits ».18

La Rabbanit 'Hanna Schneerson (1880-1964)
La Rabbanit 'Hanna Schneerson (1880-1964)

J’ai entendu, dernièrement, une explication, à propos de ce verset. Les bienfaits que D.ieu prodigue à un homme le rendent de plus en plus petit. Car, chaque épisode qu’il subit lui coûte un peu de ses forces, à la fois physiques et morales, quels que soient les efforts qu’il fait pour se renforcer.

Depuis quelque temps, je me sens très faible. J’ai demandé à D.ieu, béni soit-Il, que nul ne se fasse du souci pour moi. Je ne veux surtout pas imposer des difficultés à quiconque. J’espère que D.ieu, béni soit-Il, me viendra en aide et qu’Il ne m’abandonnera pas.

Une pensée me vient à l’esprit, un point qui n’est peut-être pas important, mais je souhaite, cependant, l’écrire. Depuis que je suis une maîtresse de maison vivant seule, j’ai accumulé, en remerciant D.ieu pour cela, un nombre significatif d’objets, qui m’ont été donnés par mon fils, puisse-t-il avoir de longs jours et de bonnes années, avec une grande joie et une profonde largesse.

L'immeuble de la Rabbanit 'Hanna sur President Street
L'immeuble de la Rabbanit 'Hanna sur President Street

Que D.ieu, béni soit-Il, le récompense en lui accordant tout le bien et qu’il puisse poursuivre son œuvre avec de grandes forces, en bonne santé et dans la joie. Il m’a donné ces objets pour que je m’en serve et pour que cela me fasse plaisir. À l’issue de ma vie, D.ieu fasse qu’elle soit longue, ceux-ci seront remis à mon jeune fils19 et à sa famille.20

Peut-être est-ce là une pensée pessimiste, mais peu importe. Je me souviens que mon mari m’a dit, une fois, que la rédaction d’un testament est une pratique favorable pour avoir une longue vie.21 Mon fils, qu’il ait lui-même une longue vie, vient de me quitter. Ses visites me vivifient pour toutes les vingt-quatre heures de la journée, jusqu’au lendemain, avec l’aide de D.ieu.

Publication d’une lettre de Rabbi Lévi Its’hak

Quelques semaines se sont écoulées. Je ne me sens pas très bien. Peut-être suis-je un peu plus faible, mais sans doute n’y a-t-il là qu’un état d’esprit passager, qui disparaîtra à l’avenir.

Manuscrit, publié plus tard par le Rabbi
Manuscrit, publié plus tard par le Rabbi

Je me souhaite d’assister à la publication des lettres de mon mari, dont la mémoire est une bénédiction, figurant dans ces manuscrits.22

De cette façon, sera publiée une partie des enseignements de cette source qui ne se tarissait jamais, de celui qui n’a pas cessé un seul instant de penser aux paroles de la Torah. Et, lorsqu’il n’avait pas la possibilité d’exprimer ses pensées par la parole, il les écrivait, d’une manière progressive, sur des feuilles de papier.

Sans le moindre doute, j’ai le droit de ressentir un tel espoir, après tout ce que j’ai pu voir, dans ma vie. En tout état de cause, il fallait que cela soit fait. Je ne peux pas personnellement apporter mon concours à la réalisation de ce projet, mais je désire fortement qu’il voit le jour. J’espère qu’au final, il en sera bien ainsi.23

Vendredi 19 Mena’hem Av 571324

C’est aujourd’hui le neuvième anniversaire du décès de mon mari, dont la mémoire est une bénédiction. Chaque année qui passe me fait ressentir encore plus clairement la solitude. En ce jour, se mettent en éveil, d’une façon ou d’une autre, tous les endroits douloureux.

Je demande que mon fils, auquel D.ieu accordera de longs jours et de bonnes années, et son épouse aient une longue vie, qu’ils disposent du bien et du confort, au sens le plus littéral, que nous ayons le mérite de profiter les uns des autres.