Dans les années 1950, un rabbin du judaïsme réformé entretint une longue correspondance avec le Rabbi et lui rendait visite de temps à autre. Un jour, il confia au Rabbi : « J’envie la sérénité et le bonheur paisible qui se dégagent des visages de vos ‘hassidim. J’ai toutefois le sentiment que cela procède d’une certaine naïveté. S’ils étaient exposés aux réalités du monde et à ses défis, il en irait autrement. »
Le Rabbi répondit : « Ils ne sont pas naïfs. Ils ne vivent tout simplement pas dans une dichotomie. »
De manière générale, les hommes se sentent déchirés entre ce qu’ils sont et ce qu’ils voudraient être, entre leurs valeurs morales et leur conduite réelle. Le Rabbi expliquait à son interlocuteur que ses ‘hassidim ne connaissent pas une telle division intérieure. La ‘Hassidout leur offre une vision globale et équilibrée de la vie, qui leur permet d’être en paix avec eux-mêmes et de vivre pleinement les valeurs qu’ils proclament. Il en résulte cette joie intérieure et cette tranquillité que son interlocuteur enviait tant.
Parachat Bechala’h
Le début de la lecture de la Torah de cette semaine – « Lorsque Pharaon renvoya le peuple… »1 – appelle plusieurs questions. Pourquoi Pharaon est-il mentionné en tant qu’agent de la Sortie d’Égypte ? Jusqu’alors c’était lui qui empêchait les Juifs de quitter l’Égypte librement. Pourquoi lui attribue-t-on soudain le mérite de leur renvoi ?
La réponse à ces questions touche à une problématique plus vaste : pourquoi D.ieu crée-t-Il des Pharaons ? Certes, l’excès de perversité et de cruauté dont Pharaon fit preuve relevait de son propre choix. D.ieu ne l’a pas créé inhumain, ni ne l’a contraint à opprimer les Juifs. Mais Il lui a laissé la possibilité, et même l’inclination, d’agir ainsi. Si D.ieu ne voulait pas que cela se produise, Il aurait dû créer Pharaon autrement, ou ne pas le créer du tout.
Certains expliquent que c’est simplement la manière dont le monde fonctionne. Le monde comporte des Pharaons. Tout n’est pas un jardin de roses.
Mais une telle explication contredit l’essence même de notre foi. Il ne saurait exister quoi que ce soit dans ce monde que D.ieu ne veuille, puisqu’Il a créé le monde à partir du néant absolu. Il n’est rien qu’Il ait été contraint de tolérer dans Sa création. Ainsi, tout ce qui existe, n’existe que parce qu’Il a choisi de le faire exister.
Alors pourquoi crée-t-Il des Pharaons ?
La réponse ultime est la suivante : pour que Pharaon fasse sortir les Juifs d’Égypte.
Pharaon n’est pas destiné à être foncièrement mauvais ou malveillant. Pharaon existe pour aider les Juifs à atteindre la Rédemption. Mais certaines entités révèlent d’emblée leur finalité positive, tandis que d’autres, comme Pharaon, exigent des efforts, et même une transformation, avant que leurs qualités positives ne se révèlent.
Il n’existe rien dans le monde de D.ieu qui n’ait été créé pour le bien. Il est bon, et Il ne peut rien créer qui ne soit bon.
Toutefois, il n’est pas toujours manifeste que tout ce qu’Il crée est effectivement bon. Dans ces situations, Il invite le peuple juif à œuvrer avec Lui pour faire apparaître ce bien au grand jour. Lui accomplira Sa part, mais il faut ici-bas un agent pour Le représenter et s’employer à faire progresser Son dessein. Tel est le rôle qu’Il a confié au peuple juif : affronter Pharaon et ceux qui lui ressemblent, et révéler le bien que D.ieu a déposé en eux.
Ce n’est pas toujours facile, car lorsqu’on a affaire à des Pharaons, on peut être blessé. Mais ce qui en résulte, en définitive, c’est la satisfaction d’être le partenaire de D.ieu dans l’œuvre de la création, c’est-à-dire d’avoir accompli sa part pour aider la vision divine d’un monde idéal à devenir réalité.
De plus, il ne s’agit pas seulement de satisfaction. Pharaon finit par faire sortir les Juifs et devient l’agent actif de la Délivrance, car c’est pour cela qu’il a été créé. Il peut tergiverser, protester et lutter, mais il accomplira finalement sa mission, parce qu’il n’a d’autre choix que d’accomplir ce pour quoi il a été créé. Il en va de même pour un Juif. Il peut ne pas apprécier le fait d’avoir été choisi pour être l’agent de D.ieu, pour être « une lumière pour les nations ». Il préférerait peut-être une tâche plus facile, moins exigeante. Il doit cependant comprendre que c’est précisément pour cela qu’il existe. Et puisque telle est sa vocation, c’est dans la réalisation de cette vocation qu’il trouvera son plein accomplissement.
Regarder vers l’horizon
Nos efforts pour affiner et transformer Pharaon et ceux qui lui ressemblent sont également tournés vers l’avenir. L’une des prophéties que Maïmonide cite2 au sujet de la Délivrance messianique est la suivante : « Alors Je donnerai aux peuples un langage pur, afin qu’ils invoquent tous le Nom de D.ieu et Le servent d’un même élan. »3 Et il poursuit en affirmant : « En cette ère, l’occupation du monde entier – c’est-à-dire des non-Juifs comme des Juifs – sera uniquement de connaître D.ieu. »4
Car la Délivrance ne concernera pas uniquement le peuple juif. Il serait absurde de penser que, pour faire advenir un monde parfait, D.ieu éliminerait un milliard d’Asiatiques. L’intention est plutôt que la révélation de la divinité qui imprégnera cette ère soit reconnue et appréciée par l’ensemble de l’humanité.
Dans l’attente de cette révélation, des efforts doivent également être déployés pour affiner la conduite de toutes les nations, et pas seulement celle du peuple juif. À cet égard, il est significatif que, juste avant de décrire la Délivrance future, Maïmonide évoque les sept lois universelles commandées à Noé et à ses descendants. Il en ressort que la prise de conscience et la mise en pratique de ces lois universelles hâteront la venue de la Délivrance. Car la Torah n’est pas seulement un guide pour le peuple juif ; elle sert de repère pour l’ensemble de l’humanité, indiquant à tous un chemin vers une existence plus riche de sens et de finalité.
Commencez une discussion