« Tu ne vois donc pas ? », insistons-nous lorsque la personne à qui nous parlons refuse d’admettre une vérité éclatante qui nous regarde tous deux en face. « Ah, je vois… », concédons-nous chaque fois qu’une illusion rassurante s’effondre. Nous avons beau disposer de cinq sens pour appréhender notre monde, un « je l’ai senti de mon propre nez » ou même un « je l’ai touché de mes propres mains » n’ont pas la force d’un « je l’ai vu de mes propres yeux ». Ce que nous voyons — littéralement ou au figuré — s’impose à nous : c’est l’indéniable, l’irréfutable.
« Laisse-moi traverser », implora Moïse à D.ieu alors que le peuple d’Israël campait sur la rive orientale du Jourdain, « et laisse-moi voir la bonne Terre ». Mais D.ieu refusa. Nous connaissons tous ce récit tragique. Moïse, qui avait fait sortir le peuple d’Égypte, gravi le Sinaï pour recevoir la Torah en leur nom et était redescendu pour enseigner la parole divine ; Moïse, qui durant quarante ans avait pourvu à leur faim, apaisé leur soif, soulagé leurs doutes, patienté face à leurs plaintes et rebellions, devait mourir et être inhumé dans les plaines de Moab. C’est à Josué, son disciple, qu’il reviendrait de conduire une nouvelle génération de Juifs en Terre promise.
Mais à y regarder de plus près, la prière de Moïse fut exaucée, au moins en partie. Moïse avait demandé de traverser et de voir la Terre ; D.ieu refusa la traversée, mais lui accorda la vision. « Monte au sommet de la cime », dit D.ieu à Moïse, « … et contemple-la de tes yeux ; car tu ne passeras pas ce Jourdain. »
Nos sages relèvent que tous les accomplissements de Moïse sont éternels et impérissables. Moïse nous a libérés de l’esclavage, et depuis, nous sommes intrinsèquement et irrévocablement libres : on pourra bien nous enchaîner physiquement, nulle force terrestre ne peut asservir l’âme juive. Moïse nous a transmis la Torah, et la Torah ne quittera jamais Israël. Même le Michkane, le sanctuaire « provisoire » élevé par Moïse dans le désert, ne fut jamais détruit (contrairement aux Temples permanents érigés ensuite à Jérusalem par Salomon et Ezra) ; il fut mystérieusement dissimulé, gardé intact jusqu’à ce jour en un lieu secret.
L’enseignement ‘hassidique explique que c’est là la raison profonde pour laquelle Moïse ne fut pas autorisé à entrer en Terre d’Israël : si Moïse nous avait établis dans la Terre, nous n’aurions jamais pu en être exilés. S’il avait bâti le Temple, il n’aurait jamais pu être détruit. S’il avait fixé le peuple d’Israël dans sa patrie comme « lumière des nations », cette lumière n’aurait jamais pu faiblir.
Si Moïse avait traversé le Jourdain, tout aurait pris fin : la lutte, l’histoire elles-mêmes auraient trouvé leur terme.
Mais D.ieu n’était pas encore prêt pour cette fin. Il décréta que Moïse demeure dans le désert. Mais Il lui permit de voir la Terre. Et parce que Moïse l’a vue, et parce que tout ce qu’accomplit Moïse demeure à jamais, nous aussi pouvons voir.
En tout lieu, en tout temps, nous avons la capacité de gravir un sommet intérieur et de porter notre regard sur la Terre promise. Peu importe combien l’objectif ultime de la création peut sembler lointain : nous gardons la faculté de le voir, de reconnaître sa réalité, d’en saisir la vérité avec une clarté et une certitude absolues.
Nous sommes toujours au cœur de la lutte. Et c’est une lutte difficile, souvent douloureuse, mais elle n’est pas aveugle. Moïse a ouvert la voie — il nous a appris à voir.
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