A Vitebsk habitait un Juif du nom de ‘Haïm Moché, fils de Rabbi Zalman qui était le frère de la Rabbanit Rivkah, l'épouse de mon grand-père, le Rabbi Maharach1.

Il avait une famille nombreuse et gagnait péniblement sa vie en faisant du commerce de lin et des produits de la forêt. Pour cela, il se rendait souvent à la banque et en connaissait tous les employés.

C'était un homme simple ; il n'avait que des connaissances limitées dans la Torah et ne savait pas grand-chose du monde qui l'entourait. Cependant, il était un grand Baal Tsédaka,2 bien qu'il fût très pauvre, que sa femme fût souvent malade et que ses dettes fussent plus nombreuses que les cheveux de sa tête. Il ne pouvait pas donner lui-même beaucoup d'argent, mais il faisait donner, allant de maison en maison pour ramasser de l'argent pour des Juifs plus pauvres que lui.

Son logis n'était qu'une ruine dans un des faubourgs éloignés de la ville, près du fleuve Dvina. C'était un proche de notre famille et j'ai eu plusieurs fois l'occasion de me rendre chez lui : la pauvreté y était grande.

Ainsi s'écoula la vie de ‘Haïm Moché durant douze ans. Il travaillait beaucoup pour nourrir sa famille et passait beaucoup de temps pour trouver de l'argent pour les pauvres. Au bout de quelques années, sa situation s'améliora, il devint employé de deux banques ; il était en contact avec des hommes d'affaires qui travaillaient pour les grands commerçants Guinzbourg et Solovaï.

Un soir, ‘Haïm Moché rentra avec un de ses amis, un bon Juif du nom de Mendel Yossef. Celui-ci raconta qu'un de ses voisins – lui-même habitait au bout de la ville – était un forgeron juif, un homme simple et craignant D.ieu. Il venait tous les matins tôt à la synagogue pour réciter les Psaumes ; entre les prières de Min'ha et Maariv,3 le soir, il écoutait un cours de « Ein Yaakov »4. Comprenait-il ce qui s'y disait ou non ? Cela, Mendel Yossef ne le savait pas, mais il était là et écoutait. Il gagnait bien sa vie mais il avait une famille nombreuse et avait à peine de quoi vivre.

Un jour arriva un événement terrible : sa fille, une gentille fille juive de dix-huit ans, simple et pieuse, plaisanta avec les non-Juifs qui entraient dans la forge et prétendit qu'elle voulait se convertir. Certains la prirent au sérieux et se dépêchèrent d'avertir le prêtre de la ville de Sloboda, une ville chrétienne près de Vitebsk : ils lui expliquèrent qu'une jeune fille polonaise souhaitait se convertir, mais qu'il était évident que ses parents ne seraient pas d'accord. Comme elle était majeure, il fallait donc la sortir de là avec la police.

Et c'est ce qui se passa : soudain la police arriva dans la maison du forgeron et saisit la jeune fille. Pendant quelques jours, nul ne sut où elle se trouvait, jusqu'à ce que finalement on apprenne qu'elle avait été placée sous l'autorité du prêtre de Sloboda, qu'elle n'arrêtait pas de pleurer et de supplier qu'on la sauve de là.

« Voici la situation, dirent-ils : nous avons besoin de cinq cents roubles pour la faire sortir de là. Son père, le forgeron, a vendu tout ce qu'il pouvait et a réuni 215 roubles. Toute la journée, je me suis démené et j'ai réussi à ramasser encore 235 roubles. Il nous manque encore cinquante roubles et nous devons remettre la somme ce soir même à des proches du prêtre, à la police et à l'intermédiaire dans cette négociation pour faire sortir la jeune fille de chez le prêtre. Après cela, nous l'amènerons dans la maison d'un de ses proches qui habite dans la ville d'Orcha où elle pourra rester un certain temps pour que les non-Juifs de la ville oublient toute cette affaire.

« Nous venons donc demander un don important : cinquante roubles qui nous manquent ; vous pouvez les prêter jusqu'à ce que nous réussissions à vous le rembourser. »

L'histoire nous laissa bouleversés. Nous réussîmes à collecter trente roubles et ‘Haïm Moché établit un chèque au nom de sa banque pour les vingt roubles qui restaient. C'est ainsi qu'on put sauver cette jeune fille juive.

Peu de temps après, arriva chez mon père un commerçant juif de Smolensk qui lui demanda conseil à propos d'une forêt qu'il possédait et que la banque Tolé-Pasemelné proposait de lui racheter. Mon père, Rabbi Chalom Dov Ber5 lui dit de traiter plutôt avec la maison mère de la banque, située à Pétersbourg, par l'intermédiaire de Reb ‘Haïm Moché. Le commerçant accepta. Reb ‘Haïm Moché remplit sa mission avec succès et, pour la première fois de sa vie, gagna en une seule fois deux mille cinq cents roubles !

Durant son séjour à Pétersbourg, Reb ‘Haïm Moché fit une forte impression sur son interlocuteur, le patron de la banque ; celui-ci lui proposa d'en devenir l'administrateur principal. Il lui trouverait par ailleurs un logement confortable à Pétersbourg. Reb Haïm Moché accepta et signa le contrat qui l'engageait pour dix ans.

Avec sa famille, il s'installa dans une maison somptueuse. Il reçut 5000 roubles de sa banque pour acheter des meubles et tout ce dont il avait besoin. A partir de ce moment, il devint très riche et put donner la Tsédaka avec largesse.

‘Haïm Moché, celui qui avait été si misérable, était devenu le vice-président de la banque !

Dans sa grande maison, située au 45, rue Zagarodna à Pétersbourg, se tenaient souvent des réunions philanthropiques. C'était toujours Reb ‘Haïm Moché qui donnait le premier sa contribution tout en disant : « J'ai été pauvre, j'ai vu ma femme ne pouvoir se soigner correctement et mes enfants souffrir de froid et de faim. C'est pourquoi je compatis avec ceux qui souffrent de froid et de faim. »

Chaque année, à la date anniversaire du jour où il avait signé le contrat qui le liait à la banque, Reb ‘Haïm Moché rassemblait ses proches – auxquels il avait confié des postes de responsabilité dans ses différentes entreprises – ainsi que ses bons amis et leur faisait un discours sur le thème « J'ai été pauvre ». Il racontait alors tout ce qu'il avait enduré et il distribuait beaucoup d'argent publiquement et en cachette.

De cet ancien pauvre, on peut apprendre beaucoup de détails intéressants, aussi bien du temps de sa pauvreté que – et surtout – du temps de sa richesse. C'est à un bienfaiteur riche de cette trempe que notre Père, Its'hak, faisait allusion quand il disait : « Voici, je l'ai placé comme un seigneur sur ses frères6 » !