Lorsqu’une personne se prend en main et affronte ses problèmes, il ne lui est pas difficile d’arriver à une solution. Beaucoup de gens disent qu’ils passent beaucoup de temps à réfléchir à un problème, mais qu’ils n’arrivent jamais à une solution. Pourquoi est-ce le cas ? Parce que depuis le début, leurs pensées ne sont pas orientées vers la recherche d’une solution.

Au contraire, ce qu’ils voulaient faire – même s’ils n’en étaient peut-être pas conscients – c’est de continuer à penser à quel point la situation est terrible et comment si telle ou telle chose se produisait, ce serait encore pire.

Il y a des moments où nous aimons nous concentrer sur la négativité. C’est illogique. Nous savons que ces réflexions ne sont pas vraiment pertinentes, qu’elles ne nous apporteront pas de véritable satisfaction et qu’elles ne conduiront pas à une solution pratique, mais nous continuons d’y penser. Pourquoi ? Parce que nous ne sommes pas prêts à sortir de notre bulle et à affronter la vie. Nous préférons nous complaire dans le désespoir plutôt que de nous employer à résoudre le problème.

Si une personne éliminait toute cette négativité et se concentrait uniquement sur la façon de résoudre le problème auquel elle est confrontée, elle serait surprise de constater que, dans un court laps de temps, elle concevra plusieurs solutions possibles à n’importe quel problème.

L’un des mashpiim (mentors spirituels) de la yeshiva Loubavitch en Russie dans les années 1920 était R. Ye’hezkel Feigin. Il enseignait la pensée ‘hassidique et, de temps en temps, il rassemblait ses élèves dans le cadre d’un farbrenguen.

Dans l’un de ces farbrenguens, il exigea beaucoup de ses élèves. Il leur dit qu’il souhaitait voir chez eux un engagement plus profond dans la prière, dans l’étude et dans le développement personnel. Ses paroles étaient pleines d’intensité et il s’adressa individuellement à chacun d’eux, leur montrant où il devait concentrer leurs efforts.

Les étudiants furent profondément émus par ses paroles et beaucoup se mirent à pleurer. Soudain, au milieu du farbrenguen, l’élève désigné comme vigie accourut avec la nouvelle que le quartier grouillait d’agents du KGB.

Cela représentait un réel danger. Inutile de dire qu’un tel rassemblement était interdit. Tous les participants auraient pu être envoyés dans des camps de travaux forcés. Immédiatement, tout le monde se mit à faire des suggestions. L’un dit : « Essayons de fuir. » Un autre suggéra d’éteindre la lumière, espérant que l’obscurité servirait de couverture. Un troisième pensa mettre sur la table des journaux et des livres de science politique pour montrer qu’ils étaient engagés dans des activités autorisées par le gouvernement.

D.ieu merci, les agents du KGB ne frappèrent pas à leur porte et quittèrent la zone aussi brusquement qu’ils y étaient venus. Le rabbin et les étudiants purent s’asseoir pour reprendre le farbrenguen. Le rabbin se tourna vers ses élèves et leur dit : « Je viens de voir quelque chose de très étrange. J’espère que vous pourrez me l’expliquer. »

Les étudiants le regardèrent d’un air interrogateur et il poursuivit : « Dites-moi ce qui vous affecte le plus, une difficulté dans les questions spirituelles ou un problème impliquant des choses matérielles ? »

Les élèves étaient honnêtes avec eux-mêmes et avec lui. Ils répondirent immédiatement qu’ils étaient davantage affectés par les choses matérielles.

« Pourquoi alors, demanda-t-il, lorsque je vous ai parlé de votre bien-être spirituel, tout le monde s’est mis à pleurer, mais quand vous avez entendu que le KGB était dans le coin et que vos vies étaient en danger, personne n’a pleuré ? »

L’un des élèves le regarda avec perplexité et répondit : « À quoi vous attendiez-vous ? À ce que nous nous asseyons et pleurions ? À quoi cela aurait-il servi ? Nous devions trouver un moyen de sortir ou de nous cacher avant leur arrivée. »

R. Feigin s’attendait à cette réponse. « Oh je vois. Quand il fallut agir vite, vous saviez que pleurer ne vous aiderait pas. Pourquoi, alors, quand il s’agit de choses spirituelles est-il acceptable de pleurer ? »

Il répéta ce concept et l’expliqua jusqu’à ce qu’il pénètre leur esprit. Les élèves comprirent que pleurer ne pouvait être qu’une excuse. Que cela ne résout en rien le problème. Que la seule chose que cela procure, c’est une catharsis. En revanche, quand une personne est sérieusement déterminée à effectuer un changement, elle n’a pas le temps de pleurer. Chaque instant est précieux et doit être utilisé pour mettre en œuvre une solution. C’est comme cela que ça doit être.

En résumé, ce que nous disons, c’est que la ‘Hassidout nous enseigne qu’il y a deux façons de répondre aux facteurs négatifs, qu’ils soient d’ordre matériel ou spirituel. L’une est positive, c’est la merirout, qui se traduit par « amertume », et l’autre est négative, c’est la atsvout, que nous avons traduit par « dépression ».

Il existe quatre différences fondamentales entre celles-ci :

a) La atsvout est dénuée de vitalité. C’est le genre d’état qui laisse une personne épuisée. Elle perd sa motivation à faire quoi que ce soit. La merirout, en revanche, suscite un regain d’énergie. Elle donne du dynamisme et de la vie.

b) La atsvout se perpétue. Les sentiments de dépression persistent longtemps. Avec la merirout, le malaise est temporaire. Le dynamisme positif qu’elle induit produit rapidement un sentiment d’accomplissement.

c) La atsvout n’est pas orientée vers une solution pratique. Elle n’est pas un moyen pour atteindre une fin, mais une fin en elle-même. On devient satisfait de penser à quel point tout est terrible. La merirout, en revanche, est tournée vers l’avenir et se concentre sur la solution. La personne se demande : « Que puis-je faire pour résoudre le problème ? »

d) La atsvout conduit une personne à être plus renfermée et plus préoccupée d’elle-même. Elle pense de plus en plus à soi. Le dynamisme de la merirout, en revanche, permet à une personne de penser aux autres.

La différence entre ces deux approches a de nombreuses ramifications. Par exemple, tout au long des années 1960 et 1970, des Juifs occidentaux qui militaient en faveur de la communauté juive d’Union Soviétique ont appelé à ajouter une chaise vide ainsi qu’une matsa supplémentaire à la table du Séder pour évoquer le sort des 3 millions de Juifs soviétiques qui n’étaient pas libres d’assister à un Séder.

Le Rabbi de Loubavitch ne fut pas d’accord avec cette suggestion pour plusieurs raisons. Premièrement, parce que Pessa’h est un jour de fête, un moment où tout ce qui a trait au deuil et à la tristesse nous est proscrit. Même s’il avait apprécié l’idée, le moment était inapproprié.

En outre, en plus d’exprimer sa ferme conviction que cette décision était une erreur tactique dont le seul résultat serait d’augmenter l’hostilité des autorités soviétiques, il affirma que l’idée était fondamentalement erronée.

Le Rabbi souligna que cette suggestion mettait l’accent sur le négatif. « Vous avez donc une chaise vide, dit-il dans les jours qui précédaient Pessa’h 1970. Sortez dans la rue où vous vivez et trouvez des Juifs qui ne savent pas comment célébrer le Séder, ou ne savent même pas ce qu’est un Séder, et faites-les asseoir à votre table du Séder ! »

Avec ceci, le Rabbi ne faisait pas que suggérer une alternative : il révélait une approche de la question radicalement différente. Au lieu que notre réflexion sur le manque de liberté au sein du peuple juif résulte en une chaise vide, il voulait que l’émotion suscitée soit dirigée vers un but positif.

De quelle manière convenait-il de réagir au sort de la communauté juive soviétique ? En premier lieu, en faisant quelque chose de positif. Prenez un Juif qui est actuellement libre mais en voie d’assimilation totale – il ne cherche même pas à participer à un Séder de Pessa’h ! – et faites-lui ressentir qu’il fait partie du peuple juif. Cela déjoue les efforts des Soviétiques et d’Hitler et démontre que rien – ni Pharaon, ni Hitler, ni même l’ouverture de la société occidentale – ne peut rompre le lien d’un Juif avec son héritage spirituel.

Prenons un autre exemple. L’une des principales préoccupations de nombreuses personnes qui ont changé leur mode de vie et commencé à observer la Torah et ses mitsvot est la cashrout. Une fois que les gens commencent à manger casher et apprennent à quel point c’est une chose importante, beaucoup deviennent assez contrariés d’avoir mangé des aliments non casher pendant tant d’années.

Je connais un certain nombre de personnes qui ont écrit des lettres au Rabbi de Loubavitch pour lui demander comment expier toutes les fois qu’elles avaient consommé des aliments non casher. Elles s’attendaient à ce que le Rabbi leur dise de jeûner plusieurs fois par semaine, de s’abstenir de manger des aliments qui leur procuraient du plaisir ou d’autres suggestions de ce genre. Le Rabbi, cependant, adopta une approche totalement différente. Il leur dit d’encourager et d’éduquer les autres Juifs à observer les lois de la cashrout.

Le message du Rabbi était en substance : « Ne vous concentrez pas sur la peine que vous ressentez du fait de vos erreurs. Transformez cette peine en énergie positive et productive. Contactez une autre personne et partagez vos idées avec elle. »

Pour que la merirout soit un outil efficace pour nous inciter à améliorer notre conduite, elle ne peut pas être laissée à la spontanéité. La croissance personnelle dépend du contrôle d’une personne sur ses sentiments, et ce contrôle ne se produit pas spontanément.

C’est pourquoi il doit y avoir un moment désigné où nous pensons aux différents problèmes que nous avons. Qu’ils soient d’ordre physique, financier ou familial, nous ne pouvons pas leur permettre de nous hanter toute la journée. Nous ne pouvons pas non plus perdre le contrôle quand nous pensons à eux. Nous devons réserver un moment où nous sommes prêts à les affronter.

Même les échecs d’ordre spirituel ne doivent être considérés qu’à un moment réservé explicitement à cette fin. La ‘Hassidout évoque l’importance de réserver du temps pour réfléchir à notre bien-être spirituel. Elle appelle de telles pensées « ‘hechbone hanefech », ce qui signifie littéralement « faire le bilan comptable de son âme ».

Différents moments sont désignés pour cela :

– au quotidien : à la fin de la journée avant de se coucher.

– de façon hebdomadaire : vers la fin de la semaine, le jeudi soir.

– de manière mensuelle : le dernier jour du mois, appelé Yom Kippour Katane, un « Yom Kippour miniature ».

– de manière annuelle : à la fin de l’année, tout au long du mois d’Eloul.

Ces pratiques soulignent que, comme mentionné ci-dessus, il doit y avoir un temps désigné pour réfléchir à ces questions. Nous ne pouvons pas laisser ces pensées nous assaillir à n’importe quel moment. Nous voyons aussi que le moment désigné se situe toujours à la fin d’une période donnée.

En effet, au cours de la journée, une personne doit être active et productive, et se concentrer sur ce qu’elle accomplit. Ce n’est pas le moment de prendre du recul et de considérer les situations passées, mais le moment d’agir. Lorsque la journée touche à sa fin et que l’on se prépare pour le lendemain, là on doit s’arrêter et se demander : « Comment la journée s’est-elle passée ?» et « Que puis-je faire pour que demain soit meilleur qu’aujourd’hui ? »

Le même concept s’applique aux cycles hebdomadaire, mensuel et annuel. Lorsque ceux-ci s’achèvent, nous devons faire le bilan de nos actions afin de nous préparer au nouveau cycle. Mais tant que le cycle actuel est en cours, nous devons être occupés à œuvrer, à faire des choses productives qui profiteront à la fois à nous-mêmes et aux autres.1

Sur la base de ce qui précède, nous pouvons expliquer la conclusion du dernier chapitre. Lorsqu’il est dit que les pensées négatives doivent certes être chassées de l’esprit, c’est lorsque l’on ressent une tristesse qui favorise la dépression, ou bien de l’amertume mais au mauvais moment, par exemple lorsque l’on censé être au travail, ou bien en train d’étudier ou encore occupé avec sa famille.

À tout moment, nous devons garder le contrôle de nos pensées. Nous devons considérer le problème au moment que nous choisissons et le traiter de la manière que nous connaissons le mieux. Voilà ce qu’est une approche productive.