Notre histoire nous ramène 250 ans en arrière dans la ville de Fès, aujourd’hui au Maroc. Fès se situe dans la partie ouest de l’Afrique du Nord, à l’époque appelée la Côte des Barbaresques. Rabbi Messaoud Elfassi vivait à Fès, comme son nom « El-Fassi » l’indique. Lui et un groupe d’amis aspiraient à vivre en Terre Sainte et un jour, ils se décidèrent finalement à parcourir près de 5 000 km à travers le désert du Sahara jusqu’à la Terre d’Israël.

Voyager à travers un désert se faisait en caravane. Un désert, en particulier celui de la taille et de la nature du Sahara, recèle de nombreux dangers : des animaux sauvages comme les lions de Barbarie, des serpents venimeux, des bandits et des maraudeurs, de terribles tempêtes de sable et une chaleur étouffante. Une caravane de chameaux était le seul moyen de survivre, et Rabbi Messaoud se joignit à une telle caravane et prit la route.

Les voyageurs s’efforcèrent de trouver autant de villes habitées que possible sur leur chemin pour minimiser le danger. De Fès, ils traversèrent le désert algérien jusqu’à Tripoli, qui est dans le Sahara. C’était une grande partie de leur itinéraire, un tronçon de 2 000 km du trajet total.

Une grande caravane comme celle de notre histoire se déplace à peu près à la vitesse de la marche, ce qui leur permet de parcourir entre vingt-cinq et quarante kilomètres par jour. À ce rythme, le voyage devait leur prendre plusieurs mois.

Quand vint le premier vendredi, Rabbi Messaoud informa ses amis qu’il était temps de s’arrêter et de se reposer, car le saint Chabbat approchait. « Rabbi Messaoud, nous ne pouvons pas nous arrêter et nous reposer ici, protestèrent-ils tous. Cet endroit est envahi par les dangereux et effrayants lions de Barbarie ! Vous mettez votre vie en danger ! C’est pikoua’h nefech. Nous devons continuer notre chemin ! »

Rabbi Messaoud n’insista pas. Il dit simplement à son serviteur de retirer leurs affaires des chameaux, car il avait l’intention de rester là et de faire Chabbat dans le désert afin de ne pas profaner le saint jour.

Ses amis pensaient que rester avec lui serait suicidaire, ils n’avaient donc pas d’autre choix que d’abandonner Rabbi Messaoud à son sort. Ils continuèrent leur voyage le cœur brisé, certains que Rabbi Messaoud et son serviteur seraient bientôt de la nourriture pour les lions. Ils déchirèrent leurs vêtements en signe de deuil.

La caravane s’en alla pendant que Rabbi Messaoud et son serviteur demeurèrent en arrière, trouvant du réconfort dans le silence et la tranquillité qu’offre une zone si inhabitée.

Alors que la lumière du jour commençait à décliner, Rabbi Messaoud fit une chose curieuse. Avec son bâton, il dessina un grand cercle dans le sable. Rabbi Messaoud pénétra dans le cercle et, en cet endroit, il accueillit le Chabbat, il pria Maariv, et demanda à son serviteur de préparer le repas de Chabbat. Il récita ensuite le Kiddouch avec une grande joie.

Le serviteur était nerveux. Le danger dans lequel ils s’étaient mis était clair et pourtant il savait que Rabbi Messaoud était un saint homme ! Il le regarda avec admiration, voyant le cœur fort de son maître.

Comme on pouvait s’y attendre, après le Kiddouch, le silence calme fut percé par le rugissement effrayant d’un lion. Il ne fallut pas longtemps avant que le serviteur ne voie le lion s’approcher de leur emplacement. Il fut pris de peur et saisit son saint maître par l’épaule.

Rabbi Messaoud, voyant la peur de son serviteur, se tourna vers lui du ton le plus calme. « Qu’est-ce que tu crains ? Regarde comme le lion est calme. Rien de mal ne t’arrivera. Nous piétinerons des lionceaux et des vipères, et nous finirons par monter sur le dos de ce lion que tu vois. Hachem a envoyé ce lion pour nous protéger sur notre chemin jusqu’à ce que nous atteignions une terre habitée. Maintenant, s’il te plaît, apporte un bol d’eau pour que nous puissions nous laver les mains pour le repas de Chabbat, et n’aie pas peur ! »

Le cœur tremblant, le serviteur se leva et entreprit de préparer le bol, mais ses yeux croisèrent ceux du féroce lion assis si près de lui dans le sable, juste à l’extérieur du cercle. Ce fut trop dur à supporter et il défaillit, retombant dans son siège.

Rabbi Messaoud se mit en colère et lui dit : « Ne te l’ai-je pas dit !? Aie confiance en D.ieu ! Le lion n’entrera pas dans notre cercle. Tu le vois-tu pas se reposer juste à l’extérieur ? »

Ses paroles ne calmèrent pas beaucoup le serviteur. Il n’est pas difficile d’imaginer ce qu’il ressentait. Les lions de Barbarie étaient les plus grands de la famille des lions, et avec rien de plus qu’un simple trait dans le sable censé garder le lion à distance, la terreur du gardien était tout à fait compréhensible. Néanmoins, les mains tremblant comme des feuilles au vent, il réussit à faire son travail et à laver les mains placides de son saint maître.

Quand ils eurent fini leur repas, Rabbi Messaoud récita la Grâce après les repas comme s’il était assis dans sa propre maison à sa table de Chabbat, en parfaite sécurité, et il se coucha paisiblement pour la nuit. Il n’en fut pas de même pour le pauvre serviteur qui ne put fermer l’œil de la nuit, restant aussi proche que possible de son maître.

Le matin venu, Rabbi Messaoud se leva et son serviteur lui lava les mains. Il fit la prière du matin comme d’habitude, dit le Kiddouch et il prit le repas de Chabbat. Il réussit même à faire une sieste l’après-midi. Il se leva pour prier Min’ha, suivi du troisième repas, puis il pria Maariv. Il récita la Havdala, raccompagna le Chabbat avec le traditionnel quatrième repas, puis s’endormit.

Rabbi Messaoud se leva tôt le lendemain. La demande qu’il formula après la prière du matin fit bondir le cœur du serviteur. « Veux-tu bien seller le lion ? Il est temps de continuer notre voyage », demanda calmement Rabbi Messaoud, comme s’il demandait de seller un chameau ou un cheval.

Le serviteur comprit ce qu’on lui avait demandé de faire, mais il était figé sur place. Il ne pouvait pas se résoudre à s’approcher simplement du lion et à lui mettre une selle sur le dos !

Rabbi Messaoud lui dit : « Ne te l’ai-je pas dit ? Ne t’inquiète pas et n’aie pas peur. Pour nous, ce n’est qu’une béhéma, un animal domestique ! »

La conviction exprimée dans les paroles de son maître et la foi puissante qu’il avait manifestée au cours du Chabbat pénétrèrent le cœur du serviteur. Il rassembla tout son courage et s’approcha avec précaution du lion. Il l’équipa d’une selle, attacha leurs affaires, et les deux hommes s’installèrent aussitôt confortablement sur son dos. Contrairement aux chameaux, le lion se déplaça avec une vitesse et une dextérité incroyables et il traversa le désert en très peu de temps, parvenant bientôt à la ville de Tunis.

Comme vous pouvez l’imaginer, à la vue d’un grand lion de Barbarie s’approchant de la ville, les Tunisiens coururent s’enfermer dans leurs maisons. Par les fissures de leurs persiennes, ils observèrent le lion marcher à travers la ville jusqu’au Palais Royal, connu sous le nom de Palais du Bardo [qui abrite aujourd’hui le Musée National du Bardo]. Entendant l’agitation, le Bey (gouverneur) de Tunis s’approcha d’une fenêtre et vit dans la rue en dessous un énorme lion chevauché tel un chameau par deux personnes. Il s’écria : « Que voulez-vous ? Voulez-vous détruire toute la ville avec cet affreux lion que vous avez amené ? »

« Vous avez ma parole qu’il ne fera rien à la ville, monseigneur, répondit Rabbi Messaoud. Il va maintenant retourner à sa place dans le désert ! » Le serviteur déchargea leurs affaires du lion et Rabbi Messaoud ordonna à celui-ci de repartir en paix.

« Ne fais de mal à rien ni à personne, ordonna-t-il au lion. Tu ne dois pas non plus rugir ou élever la voix jusqu’à ce que tu sois retourné à ta place en paix. » Le lion rentra chez lui aussi calmement que s’il était un mouton.

Trois jours passèrent et une caravane arriva à Tunis. Les voyageurs avaient l’air exténués par le voyage, leurs vêtements étaient déchirés et ils racontaient une histoire terrible. Ils relatèrent – avec des larmes et des gémissements – qu’ils n’avaient eu d’autre choix que de laisser leur ami, un grand rabbin, seul dans le dangereux désert, et ils étaient sûrs qu’à ce stade il avait été dévoré par les lions.

Les Tunisiens entendirent leur histoire. « Il y a trois jours, dirent-ils aux membres de la caravane, un rabbin est arrivé dans notre ville. C’est un faiseur de miracles. Il est arrivé sur le dos d’un lion redoutable. Peut-être est-ce l’ami que vous avez laissé dans le désert. »

Les voyageurs de Fès purent à peine en croire leurs oreilles. « Où pouvons-nous le trouver !? »

Les gens leur montrèrent où logeait Rabbi Messaoud et, avec une grande joie et une immense surprise, ils furent réunis. Rabbi Messaoud et son serviteur racontèrent l’histoire du lion qui les avait protégés et mis en sécurité. Ils s’embrassèrent et remercièrent D.ieu qui les avait sauvés de la mort.

Rabbi Messaoud fit la connaissance de la communauté juive de Tunis et il se rendit rapidement compte qu’ils n’étaient que très peu instruits des lois et des pratiques fondamentales du judaïsme. Il décida d’annuler son voyage en Terre Sainte et de rester sur place pour enseigner aux Juifs de Tunis le chemin de D.ieu et de sa Torah. Il est célèbre pour avoir ravivé la foi de la communauté et pour les nombreux disciples à qui il enseigna à Tunis.

Traduit et adapté de Chiv’hei Tsadikim (Djerba, 1919), reproduit avec l’autorisation du Kankan Journal.