Comme nous l’avons expliqué dans le chapitre précédent, le fait d’élargir notre champ de vision nous rend ouverts à la possibilité que des processus de causalité dont nous n’avons pas conscience soient à l’œuvre dans le monde. Il est toutefois des questions qui demeurent sans réponse. Qu’en est-il d’une personne qui, à D.ieu ne plaise, est malade à vie ? Ou, à D.ieu ne plaise, d’une personne victime d’un accident mortel ? Que dire en pareil cas ? Comment pouvons-nous dire que cela mène à quelque chose de bien ?

La réponse est que si l’on ne croit qu’en ce monde matériel, la question restera une question. Mais notre cadre d’existence n’est pas seul et unique. Une véritable appréciation de la réalité s’étend bien au-delà du monde que nous voyons avec nos yeux de chair.

Premièrement, il y a une vie après la mort, le Olam HaBa, le Monde Futur. Le Olam HaBa est le monde des âmes : après qu’une âme ait quitté le corps, elle s’élève jusqu’à ce monde spirituel. Mais ce n’est pas la fin du voyage de l’âme.

L’âme finira par redescendre. Elle reviendra dans ce monde matériel et retournera dans son corps d’origine. Car l’un des Treize Principes de Foi1 est qu’à l’Ère de la Rédemption, les morts seront ressuscités.2 Ainsi, la vie de l’âme ne s’achève pas dans notre monde matériel. Au contraire, sa vie se perpétue dans le Olam HaBa et, le moment venu, elle reviendra à la vie matérielle dans ce monde.

La conscience de cela élargit encore plus notre vision et nous donne une nouvelle perspective sur toute souffrance que nous pouvons éprouver dans notre vie. Il est vrai qu’une personne peut souffrir dans cette vie, mais dans le Olam HaBa, dans la vie de l’âme, elle récoltera la récompense et le bien qui doivent découler de ces souffrances.

À ce propos, dans son commentaire sur le livre de Iyov (Job),3 le Ramban affirme que même si une personne devait, à D.ieu ne plaise,  souffrir comme Job pendant une période de 70 ans, ce serait insignifiant par rapport à la souffrance que l’âme ressent dans le Guehinnom même pendant une brève période.

Le Guehinnom est la dimension spirituelle dans laquelle l’âme subit une période de purification et de rectification après avoir quitté notre monde matériel. Dans certains textes, ce processus est qualifié de punition. Le terme est quelque peu trompeur, car l’intention n’est pas, à D.ieu ne plaise, de punir ; il s’agit d’un processus de raffinement et de réparation. Mais c’est un processus douloureux, bien plus que n’importe quelle douleur que l’esprit humain peut concevoir. Comme nous l’avons dit, soixante-dix années consécutives des souffrances de Job dans notre monde matériel sont insignifiantes par rapport à un seul moment de souffrance dans le Guehinnom.

(Il en va de même pour le plaisir : tout le plaisir qu’une personne peut éprouver dans ce monde est insignifiant comparé à un moment de plaisir dans le monde à venir.4 )

Toutefois, dans Sa bonté, D.ieu permet à la souffrance que nous éprouvons dans ce monde-ci de se substituer à la souffrance dans le Guehinnom. Une analogie donnée à cela est le mouvement du soleil relativement à la terre. En une heure, le soleil se déplace relativement à nous dans l’espace des millions de kilomètres, mais pendant ce temps-là, l’ombre projetée par le soleil sur un mur ne se déplace que de quelques centimètres. Un centimètre de mouvement ici équivaut à des millions de kilomètres de mouvement là-haut.5

De la même manière, un moment de souffrance dans ce monde physique compensera une souffrance incommensurablement plus intense dans le Monde Futur. Dès lors, toutes les souffrances qu’une personne endure dans ce monde sont finalement pour le bien. Bien que nous puissions ne pas en être conscients au cours de notre vie ici-bas, nous finirons par apprécier cette réalité dans le Monde Futur ou à l’Ère de la Rédemption.

Lorsque nous sommes conscients de ce concept, cependant, cela change la façon dont nous considérons la vie. Le précédent Rabbi Loubavitch fut une fois arrêté en Russie pour avoir répandu la pratique du judaïsme auprès des Juifs d’Union soviétique. Ceux qui avaient arrêté le Rabbi étaient également des Juifs. Ils appartenaient à la Section Juive du Parti communiste appelée la Yevsektsia. Peut-être est-ce leur origine juive qui les motiva à s’efforcer d’éradiquer cruellement et impitoyablement toute pratique juive. Ils exigèrent du Rabbi que celui-ci leur donne des informations concernant le réseau de yechivas et de ‘hadarim clandestins qu’il avait établi, qu’il leur donne l’emplacement des abattoirs casher, des mikvés, etc. Le Rabbi précédent ne se laissa pas intimider et refusa de leur divulguer quoi que ce soit.

Finalement, son interrogateur sortit une arme à feu et la pointa vers le Rabbi en disant : « Vous voyez ce petit jouet ? Ce petit jouet a fait parler beaucoup de monde ; il vous fera aussi parler. »

Le Rabbi répondit très fermement : « Ce jouet ne peut effrayer que ceux qui ont un monde et plusieurs dieux. Une personne qui a un D.ieu et deux mondes n’a pas peur de votre petit jouet. »

Ce que le Rabbi précédent voulait dire est que ceux qui sont conscients de la vérité absolue et sont concernés par deux mondes – ce monde matériel et aussi le monde spirituel à venir –, ne sont pas effrayés par la possibilité d’une mort physique. Car ce n’est pas là que la vie s’arrête. Et ainsi, ce qui apparaît comme étant une tragédie dans ce monde peut s’avérer être finalement pour le bien.

Dans un sens limité, ce concept peut être accepté facilement. Mais beaucoup protesteront contre le fait de l’étendre sans limites. Prenons la Shoah, par exemple. Existe-t-il une possibilité d’expliquer la mort cruelle de six millions de Juifs comme étant pour le bien ?

La vérité est que nous ne pouvons pas expliquer comment de telles tragédies sont pour le bien. Au contraire, toutes les explications ou justifications qu’un être humain pourrait donner seraient obscènes, car personne ne peut s’ériger en D.ieu et dicter les raisons pour lesquelles quelqu’un devrait vivre ou mourir.

Toutefois nous devons réaliser que notre incapacité à comprendre et à donner des raisons ne change rien au fait que la Shoah et d’autres terribles événements qui se sont produits dans notre monde, et de fait, tout ce qui se passe dans ce monde, même le battement d’une feuille sous l’effet du vent, sont l’œuvre de la Providence Divine. Et si l’événement est l’œuvre de la Providence Divine, D.ieu a sûrement Ses raisons. Nous ne pouvons pas comprendre Ses raisons, car Lui et Sa sagesse sont infinis, mais notre incapacité à comprendre ces raisons n’enlève rien à leur existence.

La différence entre D.ieu et un être humain est la différence entre le fini et l’infini. Nous ne pouvons pas espérer pouvoir saisir et comprendre des événements qui reflètent l’infinitude de D.ieu. Pour illustrer cette idée avec une comparaison matérielle assez simple, nous pourrions dire que si quelqu’un sortait la nuit, levait les yeux vers le ciel et disait : « Il n’y a rien sur la lune parce que je ne peux pas le voir », ou : « Il n’y a rien au-delà de la lune parce que je ne peux pas le voir », tous se moqueraient de lui.

Pourquoi ne peut-il pas le voir ? Parce que la lune, les planètes et les étoiles sont à des millions de kilomètres et nous ne pouvons rien voir d’aussi lointain. Certaines étoiles ne sont pas à des millions de kilomètres, mais à des années-lumière. Ainsi, même si nous savons qu’elles existent, nous ne pouvons rien savoir de ce qui s’y passe.

Néanmoins, tout distance physique, même de centaines d’années-lumière, est une distance finie. Lorsque nous parlons de notre distance par rapport à D.ieu ou à Sa sagesse, nous parlons d’une distance infinie. Et donc, si en ce qui concerne les choses physiques, nous sommes prêts à accepter l’idée que les choses existent même si nous ne les voyons pas, nous devrions de même être prêts à accepter que D.ieu a des raisons pour tout ce qui se passe, même lorsque nous ne pouvons pas les imaginer avec notre esprit humain. Il n’y a aucun moyen au monde que nous puissions imaginer une explication possible du bien découlant d’événements tels que la Shoah, parce que notre esprit limité ne peut pas comprendre quelque chose dont il est infiniment éloigné. Mais en aucun cas D.ieu ne permettra que quelque chose qui n’est pas pour le bien se produise.

Il y a néanmoins un autre point qui doit être clarifié. Si, à D.ieu ne plaise, une personne a souffert à la suite d’un acte de D.ieu – que ce soit un orage, un tremblement de terre ou une maladie –, nous pouvons comprendre qu’il y a du bien caché en cela. Cela est impliqué par le terme même d’un « acte de D.ieu ». Mais lorsqu’un préjudice est infligé à une personne par une autre personne – par exemple, un acte de violence ou un vol –, comment peut-on dire que c’est, en définitive, quelque chose de bon ? Pourquoi comparer cela à un acte de D.ieu ? Au contraire, l’agresseur avait le libre arbitre de commettre cette mauvaise action ou de ne pas la commettre.

Il semblerait que la personne agressée soit victime des pulsions négatives de l’autre, que si l’autre personne n’avait pas choisi de lui faire du mal, elle n’aurait pas subi de mal. Comment alors pouvons-nous dire que ce tort est par essence bon parce qu’il vient de D.ieu, alors que c’est un autre être humain qui en est responsable ?

La réponse est, à nouveau, que tout ce qui arrive est ordonné par la Providence Divine. Même lorsque le tort est infligé par une autre personne, il ne se serait jamais produit6 si la victime n’était pas destinée à le subir. Bien que la personne ayant commis le tort ait choisi de le faire de manière indépendante, la victime l’a souffert du fait qu’elle y était destinée. Si cela n’avait pas été son destin, la personne qui a commis le tort n’aurait jamais pu le faire. Par exemple, lorsqu’un voleur choisit de voler une autre personne, la victime était vouée à perdre de l’argent. Si le voleur n’avait pas choisi de voler, la victime aurait perdu l’argent d’une autre manière.

(Cela ne dégage pas le voleur de la responsabilité de son acte. Bien que la personne était destinée à perdre son argent, D.ieu a de nombreux émissaires à Sa disposition.7 Le voleur ne sait rien du plan de D.ieu. Il a volé parce qu’il a choisi de faire le mal, et il sera donc puni.

La Michna8 nous dit qu’Hillel vit un jour un crâne flotter sur l’eau. Il lui dit : « Parce que tu as noyé d’autres personnes, tu as été noyé ; et finalement, ceux qui t’ont noyé seront noyés à leur tour. » Hillel expliquait par cela le processus de causalité. La personne a fait un mauvais choix et a noyé les autres. Et puisque D.ieu punit « mesure pour mesure »,9 la noyade conduit à la noyade. Dans chaque cas, la personne noyée a reçu cette punition pour une raison. Néanmoins, la personne qui a servi de moyen pour administrer cette punition l’a fait de son plein gré et est donc punie pour ce choix.)

Par conséquent, le fait que l’on subisse un tort de la part d’une autre personne ne doit pas l’empêcher d’être bessim’ha (joyeux). Au contraire, on doit reconnaître que ce tort était destiné par D.ieu et qu’il est donc, en substance, bon.

Pour ces raisons, une personne doit toujours être bessim’ha, parce que tout ce qui lui arrive vient de D.ieu et parce que D.ieu est bon. Ainsi, tout ce qui se passe est essentiellement bon. Parfois, le bien et la bénédiction que D.ieu accorde peuvent être perçus de façon manifeste. À d’autres moments, le bien est voilé et ne peut pas être vu immédiatement. Mais même ces choses sont par essence bonnes.