La sim’ha, la joie constitue l’un des éléments les plus fondamentaux du mode de vie ‘hassidique. De fait, au tout début du mouvement ‘hassidique, avant même que le terme de « ‘hassidim » fût en usage, l’un des termes employés pour désigner les ‘hassidim était « di freilikhé », soit « les joyeux » en yiddish. Quel était l’élément qui définissait un ‘hassid et par lequel on pouvait le reconnaître ? Le fait qu’il était bessim’ha, heureux et joyeux.

Les Rebbeïm, les maîtres du mouvement ‘hassidique, ont toujours souligné l’importance de la joie et encouragé leurs disciples à se défaire de toute trace de tristesse et de mélancolie. Rabbi Chlomo de Karlin avait coutume de dire que la déprime est le point de départ de tout mal. Il dit une fois que bien que la tristesse et la mélancolie ne comptent pas parmi les 365 interdictions de la Torah, les dégâts qu’elles causent sont bien pires que ceux de n’importe quelle transgression.

Le Baal Chem Tov1 disait qu’il est des fois où, lorsque le yetser hara (le mauvais penchant) entraîne quelqu’un à la faute, il accorde moins d’importance à l’acte lui-même qu’à ses conséquences. Son objectif est que la personne ayant péché sombre ensuite dans la déprime au point d’être submergée de tristesse. En d’autres termes, la déprime suscitée par la faute est à même de causer un plus grand dommage que la transgression elle-même.

L’importance que le ‘hassidisme accorde à la joie se trouve enracinée dans les enseignements de la Kabbale. C’est ainsi que le AriZal (voir glossaire) relève que, selon un verset de la Torah,2 des châtiments sévères s’abattront sur les enfants d’Israël « parce que tu n’auras pas servi ton D.ieu avec joie et un cœur heureux ». D’autres commentaires3 interprètent le verset comme signifiant que le peuple méritera d’être puni pour n’avoir pas servi D.ieu en temps de bien-être et de joie. Cependant le Arizal4 explique que le verset doit être compris dans son sens le plus littéral : quelle est la raison des malédictions qui atteindront le peuple juif ? L’absence de sim’ha de son service divin. Le manque de la vitalité, de l’énergie et de la relation à D.ieu que la joie insuffle au service divin.

La déprime et la tristesse sapent l’énergie d’une personne. Elle s’affaiblit au point d’être vulnérable aux attaques du mauvais penchant. Une analogie donnée est le combat de deux lutteurs. Il est naturel que le plus fort l’emporte sur le plus faible. Mais si le plus fort est triste et manque de vitalité, alors que le plus faible déborde d’énergie, ce dernier pourra avoir le dessus.5

De la même manière, une personne joyeuse et pleine d’entrain pourra surmonter son mauvais penchant, mais une personne triste et vidée de son énergie, fut-elle forte spirituellement, sera aisément dominée par celui-ci.

On peut toutefois se demander ce qui rattache spécifiquement de tels enseignements à la pensée ‘hassidique. Ils paraissent en effet être de nature à être acceptés par toutes les tendances de la pensée juive, voire par des penseurs non religieux, si l’on en élargit un peu la portée. Pourquoi sont-ils identifiés au ‘hassidisme ?

La réponse6 est que le fondement philosophique qui permet de mettre ces idéaux concrètement en pratique est l’un des principes de base du ‘hassidisme : le ‘hassidisme enseigne que non seulement la vitalité du monde dépend exclusivement de D.ieu, mais également son existence même. Chaque élément de la création est un avec D.ieu. Sans cette énergie divine, rien ne pourrait exister.

Ceci mène à une meilleure compréhension de la notion d’hachga’ha pratith, la Providence Divine. Tout ce qui se produit en ce monde – ce qui arrive aux êtres humains, mais aussi aux objets inanimés – résulte de la volonté divine. Non seulement chaque entité dans le monde n’existe qu’en vertu de l’énergie vitale que D.ieu lui prodigue, mais plus encore, tout événement ne s’y produit que parce que D.ieu le fait se produire.7

Avoir conscience de ces concepts conduit directement à la sim’ha. Car une personne qui vit avec la conscience que tout ce qui lui arrive est contrôlé par D.ieu en concevra certainement de la joie, alors qu’une personne malheureuse semble exprimer le contraire : soit que les événements sont sans rapport avec D.ieu, à D.ieu ne plaise, soit que c’est bien D.ieu qui en est l’artisan, mais que, à D.ieu ne plaise, D.ieu n’est pas bon !

Une telle attitude revient à nier l’existence même de D.ieu. Car, si l’on croit que D.ieu est responsable de tous les événements et qu’Il est bon, dès lors, tout ce qui arrive est forcément bon.

Si affirmer que la réalité n’est pas entièrement issue de D.ieu revient à nier l’unité de D.ieu, ne pas le dire verbalement mais se conduire d’une manière qui sous-tend cette idée, par exemple en étant triste, exprime la même chose.

Les actes sont plus expressifs encore que les mots. Ainsi une personne triste nie-t-elle l’unité de D.ieu. Elle réfute que tout dans le monde est constamment lié à D.ieu, et que tout événement résulte de la Providence Divine.

Voilà pourquoi le ‘hassidisme, en insistant de manière si claire et si forte sur la relation entre D.ieu et Sa création, met un tel accent sur la sim’ha. Nous l’avons vu, dans la mesure où une personne triste est faible et vulnérable et peut de ce fait être dominée par son mauvais penchant, la joie joue un rôle important dans le service divin. Mais bien plus que cela, notre bonheur comme son contraire dépendent de notre conscience de l’unité de D.ieu et de Sa Providence constante.

Ce qui précède permet de comprendre un concept du Talmud qui paraît obscur de prime abord : nos Sages ont enseigné que quiconque se met en colère est considéré comme s’il avait voué un culte aux idoles.8 Quel est le rapport entre la colère et l’idolâtrie ?

La colère est certes un état négatif qui reflète un manque de maîtrise de soi, elle est désagréable pour les autres, mais qu’est-ce qui la connecte à la notion d’idolâtrie ? Le fait est que s’emporter revient fondamentalement à nier que l’événement qui a causé la colère provient de D.ieu. Si une personne croit que tout ce qui arrive vient de D.ieu, que D.ieu est bon et que tout ce qu’Il fait est bon, elle n’a aucune raison de se mettre en colère, non plus que de raison de déprimer.

Un ‘hassid vint un jour demander à Rabbi Dov Ber, le Maguid de Mezeritch : « Rabbi, nos Sages ont enseigné que de la même manière que nous devons bénir D.ieu quand quelque chose de bien nous arrive, nous devons aussi le bénir quand survient un événement négatif.9 Mais comment est-ce possible ? »

Le Maguid lui répondit : « Rends-toi chez mon élève Reb Zoushé et lui te donnera la réponse. »

Arrivé chez Reb Zoushé, il vit immédiatement à son air émacié et aux guenilles qu’il portait que celui-ci ne mangeait pas à sa faim et qu’il n’avait pas de quoi s’acheter des habits décents. Tout chez lui témoignait d’une grande pauvreté. Pourtant, son visage rayonnait de bonheur. « Voilà certainement quelqu’un qui pourra répondre à ma question », se dit le ‘hassid.

Il dit alors à Reb Zoushé que le Maguid l’avait envoyé chez lui pour qu’il lui explique comment on peut bénir D.ieu face au malheur.

Reb Zoushé le regarda avec surprise : « Je ne sais pas comment répondre à cette question. Tu devrais plutôt l’adresser à quelqu’un qui a souffert. Moi je n’ai jamais connu de malheur dans ma vie. »

Reb Zoushé lui réaffirmait ainsi que tout vient de D.ieu et que tout est régi par la Providence divine. Il savait que D.ieu est entièrement bon, et donc il était évident pour lui tout ce qui arrive est bien. Ainsi, Reb Zoushé n’avait jamais éprouvé de souffrances tout au long de sa vie.