Notes introductives à la transcription de la traduction française de la plaidoirie de l’Admour Hazakène lors de son premier emprisonnement :

Après la chute du Communisme en ex-URSS, l’accès aux archives du Procureur Général de Petersbourg a permis de retrouver le dossier concernant les deux emprisonnements de l’Admour Hazakène, en 5559-1798 et en 5561-1800. Divers documents en ont été publiés dans la revue Kerem ‘Habad n°4, à partir desquels sont rédigées les présentes notes.

Le premier emprisonnement fit suite à une dénonciation écrite à Vilna, adressée au Tsar par un certain Hirsch Ben David.

L’enquête préalable montra qu’il s’agissait d’une lettre anonyme, écrite de la main d’un non-Juif, dont la signature hébraïque était une grossière imitation. Elle était datée d’un jour qui s’avérait être la fête de Chavouot, où un juif n’aurait pu écrire. De plus, une seconde lettre de dénonciation du même Hirsch portait des accusations contre le maire de Vilna, qui s’avérèrent être dénuées de fondement.

Compte tenu de la gravité de ces accusations, il fut néanmoins décidé de mener une enquête sur la « secte des disciples de Karlin » et d’en arrêter les principaux acteurs, avec à leur tête Rabbi Chnéour Zalman.

La dénonciation porta 1es accusations suivantes :

– Rav Zalman Ben Barouch rassemble des jeunes Juifs désœuvrés, sans foi ni loi, et les enrôle pour venir en aide à la Révolution française. Ils vivent, en attendant, une vie débridée, volent, boivent, mangent et sont une cause de honte pour leurs familles.

– Les propres enfants de Hirsch Ben David lui ont dérobé 10 000 roubles pour se sauver chez Rabbi Zalman et il n’a pu les retrouver, car ils y sont protégés par la corruption.

– Ce groupe dispose de nombreuses extensions et protections jusqu’à Petersbourg.

– Ces hommes ne méritent pas mieux que d’être envoyés au front ou d’être déportés dans les steppes.

L’accusation de collaboration à la Révolution française était à elle seule suffisante pour déclencher une enquête préalable. De plus, il était alors interdit de fonder une religion ou une secte nouvelle.

Dans ses conclusions, le gouverneur de Vilna établit :

– qu’il y a bien une secte nouvelle, dite « de Karlin », fondée sur les enseignements du mystique Israël Baal Chem et de son successeur Ber de Mézeritch, qui est implantée près de Vilna et en Biélorussie.

– qu’à la suite d’une dénonciation sur les moeurs des ‘Hassidim par le vice Rabbin de Volpe, mû par une grande jalousie, une forte opposition s’est développée à Vilna, autour du Rabbin Elias (le Gaon de Vilna) et du chef de la communauté Moché Ben Acher, lequel a organisé, le jour même de l’enterrement du Rabbin Elias, sur sa tombe, une réunion pour agir et barrer la route aux « Karliner » et se faire choisir comme chef de la communauté.

– que les seuls écarts vis-à-vis de la Loi juive que l’on puisse leur reprocher sont de s’immerger dans l’eau pour se purifier avant les prières, de prier longuement après forces méditations et d’imprimer de surprenants mouvements à leur corps, de même que de voyager chez leur rabbin pour s’y entretenir de leurs défauts.

– que des disputes incessantes ont lieu dans la communauté de Vilna, auxquelles le recours à l’élection de personnalités neutres et non minées par la jalousie et la haine mettrait un terme.

– que la rumeur court à Vilna que cette secte s’apparenterait à la franc-maçonnerie, et particulièrement aux martinistes. En conséquence, l’arrestation d’une trentaine des principaux activistes de la secte, dont Méïr Ben Raphaël, dirigeant des ‘Hassidim à Vilna, mettrait fin à leurs activités.

Le Gouverneur de Biélorussie confirme dans sa propre enquête le rôle central du Rabbi Chnéour Zalman chez les Karliner, plutôt appelés ‘Hassidim dans sa province, son grand prestige malgré des apparences extérieures de grande humilité. Il insiste sur l’obéissance aveugle de ses disciples, les prières bruyantes qu’ils pratiquent. Malgré sa grande probité, il suggère de mettre fin à ces activités.

C’est dans ce contexte que l’Admour Hazakène est arrêté, au lendemain de Sim’hat Torah 5559 et amené à Petersbourg. Un premier interrogatoire, semble-t-il devant le Sénat, porte sur les 11 points suivants :

– Son identité, ses titres et son lieu de résidence.

– Ses ressources et son statut fiscal.

– Quelle est la différence entre la secte des ‘Hassidim et la Loi juive ? C’est à cette question que l’Admour Hazakène ne put répondre, faute de traducteur.

– Quelle est l’origine de la secte, qui en est le dirigeant, et de qui en a-t-il reçu la direction ? À quoi Rabbi Chnéour Zalman répond qu’il n’y a pas de nouvelle secte, mais une autre interprétation des écrits saints de la part de chaque Rav selon son degré de dévotion et d’attachement à la Loi juive, sur la base de textes centenaires si nombreux qu’il ne peut les nommer tous, et au travers desquels il a acquis ses connaissances.

– Quelle est la nouveauté essentielle apportée par la secte et comment y entre-t-on ? Là encore, le compte rendu stipule l’absence de traducteur.

– Combien sont ceux qui suivent le Rabbi et fréquentent ces endroits, quelles en sont les pratiques courantes ? Le Rabbi répond que sa maison d’étude est ouverte au plus grand nombre et que les coutumes en sont les mêmes que celles des autres communautés, si ce n’est les mouvements du corps et des bras durant la prière.

– Quelle est la nécessité de nouvelles coutumes, quelles sont les collectes qui sont faites dans la synagogue du Rabbi et quel en est le but? Concernant les recettes de la synagogue, le Rabbi précisa qu’il n’y avait pas de collecte et que chacun versait à la communauté un montant qui était fonction de ses revenus. Les sommes ainsi collectées étaient affectées aux diverses dépenses.

– Qui sont ses associés ou ses aides et où se trouvent-ils ? Le Rabbi répondit qu’il était seul à trancher la Loi, n’avait jamais été associé pour cela à quiconque et n’était pas rémunéré pour ses fonctions de juge, mais il recevait des parties des sommes librement consenties, après avoir rendu ses décisions.

– Quels sont ses liens avec l’étranger ? Rabbi Chnéour Zalman répondit qu’il n’entretenait aucun lien avec l’étranger, si ce n’est avec les juifs de Jérusalem, avec qui il correspondait par l’intermédiaire des émissaires venant régulièrement depuis longtemps et visitant également la Pologne, la Lituanie et diverses villes d’Allemagne, pour effectuer une collecte en faveur des juifs de Jérusalem.

– Avec qui entretient-il des liens secrets et depuis combien de temps ? À quoi il répondit qu’il n’avait de liens secrets avec personne et qu’il avait écrit en Terre Sainte seulement pour demander que l’on y prie pour lui.

– Connaît-il Hirsch fils de David et ses fils ? Il connaissait effectivement un Hirsch fils de David à Vitebsk, qui a une fille et aucun fils.

Compte tenu des difficultés de compréhension de Rabbi Chnéour Zalman qui ne parle « ni le russe ni l’allemand » et des rapports qui confirment l’influence suspecte du Rabbi, le Procureur Général suggéra le recours à un traducteur et le Tsar ordonna que le Rabbi présente une plaidoirie écrite en hébreu. Le Rabbi l’écrivit entre le 8 et le 12 ‘Hechvan.

La plaidoirie présentée par le Rabbi portait sur 23 points :

1. La nature du service divin.

2. La nécessité de la prière avec ferveur.

3. Comment s’acquiert cette ferveur.

4. La référence dans les textes à ce type de prière.

5. La nomination de rabbins incompétents, par l’achat de leur charge.

6. Le rôle négatif qu’eurent ces rabbins qui ne savaient pas prier. L’antériorité du nom de ‘Hassidim pour désigner ceux qui priaient longuement.

7. Le rôle positif qu’eut l’annexion de la Lituanie et de la Pologne pour mettre fin à la nomination de rabbins incompétents.

8. Le renouveau de la prière.

9. La résurgence du terme de ‘Hassidim. -10. L’opposition des dirigeants de Vilna.

11. L’ancienneté du rôle des prédicateurs.

12. La nature de leur discours.

13. L’identité et la motivation de ceux qui le consultent.

14. La fausseté des accusations portées contre lui, la conformité de ses actions à la Torah et le libre exercice du culte consenti par le Tsar.

15. Les modifications du rituel.

16. Son cursus dans l’étude de la Cabbale.

17. Sa méconnaissance de la « Cabbale pratique ».

18. Ses ressources.

19. Les collectes faites par ses émissaires.

20. Les collectes pour les juifs de Terre Sainte et les lettres de recommandation accordées aux émissaires.

21. Comment ces collectes sont effectuées dans toutes les communautés d’Europe.

22. Comment cet argent parvient à destination.

23. La délation du Rav de Volpe, l’absence de relation avec Rabbi Aharon de Karlin et Rabbi Chlomo son successeur.

Faute de traducteur à Petersbourg, la lettre sera adressée dans ce but à Vilna et en l’absence d’un traducteur « connaissant la langue des juifs lettrés », la lettre y sera traduite en français. Il me semble que le traducteur, peu au fait des coutumes juives ou même de l’organisation des communautés, ne pouvait être qu’un non-Juif. Qui était cet homme vivant à Vilna, connaissant l’hébreu des « érudits » et ne pouvant le traduire qu’en français ? Un émigré français (nous sommes en pleine révolution !) ? Peut-être même un prêtre ?

Un court résumé en russe, très favorable, sera lu devant le Tsar qui fut le seul juge, au-delà des auditions devant le Sénat.

Dans le même temps, une trentaine d’hommes influents du mouvement ‘hassidique sont arrêtés. Parmi les plus importants, quelques-uns comme Rabbi Barouch Mordechaï de Babroïsk, Rabbi Moche Meislich, Rabbi Méïr ben Raphaël, le Rabbi Chmouel de Amdor, seront conduits à Petersbourg.

Le gouverneur de Biélorussie confirma que le juif Zalman Ben Barouch était un homme intègre et que l’on aurait du mal à établir un lien entre sa personne et les agissements des disciples de Karlin à Vilna. Le gouverneur de Vilna, par contre, noircit le tableau en rapportant que si l’interrogatoire des autres emprisonnés n’avait rien donné, les rumeurs populaires leur attribuaient des liens avec la secte des déistes, très répandue à l’étranger, notamment en Prusse, où elle était apparentée à celle des Illuminés. Il ajouta qu’on leur prêtait l’intention de partir pour l’Égypte avec familles et biens. Il confirma le rôle central du Rabbi et l’obéissance aveugle, jusqu’au vol et au crime, dont sont capables ses disciples..., l’envoi de sommes importantes à Jérusalem sous couvert de charité et son soupçon de contacts secrets avec l’ennemi turc.

L’assimilation aux francs-maçons, aux déistes et aux martinistes qui en constituaient l’aile la plus à gauche n’était pas gratuite : ces milieux occultes furent les bouillons de culture de la Révolution française et de ses alliés en Europe, œuvrant pour la remise en cause des monarchies, des rôles des Églises dans la société. Quant au départ pour la Palestine, jusqu’alors dominée par les sultans d’Égypte, elle était un moyen de suggérer la collusion avec les troupes napoléoniennes qui y battaient alors campagne. Y partir ou y envoyer de l’argent signifiait bien soutenir l’ennemi.

Une dénonciation de Rabbi Chnéour Zalman, alors à Liozna, était déjà projetée au moyen d’un pamphlet de l’époque, « Chever Pochim », dans lequel il était présenté comme le fondateur d’une nouvelle religion, « ce qui est interdit par un décret de notre Empereur ». De même, il était accusé d’enrôler des jeunes, de les inciter à voler leurs parents, d’inviter les maris à voler leur épouse et à leur imposer des sévices.

C’est le 19 Kislev 5559, qu’au vu des pièces du dossier, le Tsar décida que l’action de Rabbi Chnéour Zalman n’était pas une atteinte à l’État ou à l’ordre public. Il libéra alors tous les prisonniers, tout en poursuivant une surveillance discrète de leurs activités.

Faut-il souligner qu’aucun élément du dossier ne plaidait réellement pour disculper le Rabbi, si ce n’est son propre témoignage. Faut-il penser que le Tsar fut impressionné par des récits de rencontres informelles entre le Rabbi et certains ministres, dont nulle trace n’est restée ? Il est même avancé qu’il rencontra lui-même le Rabbi.

Toujours est-il qu’une seconde dénonciation eut lieu, faite par un nommé Avigdor, en 5561, qui mit en avant 19 points sur lesquels les ‘Hassidim se démarquaient de la Torah d’Israël, en se basant essentiellement sur des passages tronqués du « Tsavaat HaRiboch », recueil des enseignements du Baal Chem Tov.

Le Rabbi dut se défendre par écrit et ces deux lettres furent traduites en russe par deux traducteurs, celui du Rabbi (qui fut mis au secret jusqu’à la fin de l’emprisonnement du Rabbi) et celui d’Avigdor.

S’agissant d’accusations très précises, l’Admour Hazakène fut conduit à approfondir ses réponses et surtout à développer les enseignements du Baal Chem Tov. Nous en avons parfois cité des extraits en annotation à la plaidoirie de son premier emprisonnement.

La comparaison de ces quelques documents aux histoires (populaires) concernant l’emprisonnement du Rabbi fait apparaître les éléments suivants : il n’est pas fait de référence dans les accusations ou dans la défense au livre du Tanya, à la décision rabbinique du Rabbi modifiant les couteaux de Che’hita, au fait de dévoiler des secrets de la Torah en public, à une dénégation de la royauté terrestre, à des interjections lancées durant la prière, à l’origine des âmes des peuples. Le livre « Beth Rabbi » fait allusion à une tentative de corruption du « traducteur principal » (car il y aurait eu un second traducteur) par des opposants, et à l’intervention d’un émissaire de l’Admour Hazakène qui expliqua au traducteur le rôle du Rabbi et de ses enseignements. Il n’y a cependant pas trace d’une seconde traduction, pas plus que de rencontres avec des dignitaires russes. Peut-être ne faut-il considérer comme certaines que les histoires citées à ce propos par les Rebbeïm eux-mêmes.