Si, remontant le cours de notre histoire, nous revenons de mille ans en arrière à la ville de Metz, en France, nous trouverons, parmi ses habitants d'alors, le plus grand érudit de sa génération : Rabbénou Guerchom « Méor HaGolah » (« Lumière de l'Exil »).

Le maître de Rabbénou Guerchom fut Rabbi Yéhoudah ben Meïr Hacohen, connu sous le nom de Sire Léontin, de France. À l'âge de 53 ans, Rabbénou Guerchom fonda, dans sa ville natale, une grande école qui attira les érudits les plus remarquables du temps. Parmi ses nombreux disciples se trouvèrent quelques-uns des principaux maîtres de Rachi, notamment Rabbi Yaakov ben Yacar.

Rabbi Guerchom est célèbre pour ses commentaires du Talmud, lesquels furent recueillis par écrit par ses disciples. Il est également illustre pour ses commentaires de la Bible et ses réponses. Il est aussi l'auteur de « Séli'hoth », dans lesquelles il se lamente sur la tragique situation de ses frères. Mais ce à quoi s'attache le plus son nom ce sont ses très importantes « Takkanoth » (lois), traitant de la vie sociale et familiale, qu'il réalisa avec l'approbation des autorités rabbiniques de son temps et qui furent acceptées par tous les Juifs d'Europe « comme si elles avaient été données sur le mont Sinaï ». Parmi ces Takkanoth, les plus connues sont l'interdiction de la polygamie (le fait d'avoir plus d'une épouse), le décret contre l'ouverture d'une lettre adressée à un autre, etc.

Les premières années de la vie de Rabbénou Guerchom sont enveloppées de légende. Elles le conduisirent à travers diverses contrées, d'abord à Babylone, en Terre d'Israël et enfin à Constantinople. C'est une histoire pleine d'aventures de toutes sortes, elle est ici brièvement résumée.

À la recherche de la Torah

Il n'était encore qu'un tout jeune homme et déjà Rabbénou Guerchom avait acquis une grande renommée pour son érudition et sa piété. Son maître Sire Léontin, un homme très distingué et d'une vaste culture, avait beaucoup d'affection pour son brillant élève. Et son estime pour lui était si grande qu'il lui donna sa fille, la belle Déborah, pour femme quand le jeune homme fut en âge de se marier.

Peu après son mariage, un rêve qu'il caressait depuis longtemps se réalisa. Lui et sa femme s'embarquèrent à destination de la lointaine cité de Poumbeditha, en Babylonie, où Rabbi Chrira Gaon dirigeait l'une des plus fumeuses écoles de Torah dans le monde. Ce voyage fut une entreprise longue et ardue, pleine de périls et de peines. Mais la récompense ne se fit pas attendre. Car, à Poumbeditha, Rabbénou Guerchom passa quelques-unes des années les plus sereines et les plus heureuses de sa vie. Là, tout souci terrestre fut oublié et, stimulé par les autres érudits de la fameuse yéchivah, Rabbénou Guerchom se consacra entièrement à l'étude de la Torah.

Puis vint le jour où il fallut se mêler à la vie du monde. Comme c'était la coutume parmi les grands érudits, Rabbénou Guerchom ne voulait tirer aucun profit matériel de ses connaissances en Torah en devenant un rabbin. Il choisit d'être forgeron. Bientôt le métier n'eut plus de secrets pour lui. Il s'installa à Constantinople qui était alors une grande métropole et un centre actif du commerce avec l'Orient.

Le feu

Un jour un terrible incendie se déclara à Constantinople. De hautes flammes dévoraient furieusement la ville avec une rapidité impressionnante, ne laissant derrière elles que des ruines calcinées.

On en vint à bout à grand-peine. Mais les habitants ne s'étaient pas encore remis des graves conséquences du sinistre qu'une épidémie maligne éclata dans la ville. Elle se répandit avec une rapidité foudroyante. Bientôt on ne vit partout que moribonds et cadavres.

Rabbi Guerchom, épargné par l'épidémie, ne put rester plus longtemps à l'écart de ses semblables. De les voir souffrir ainsi et ne rien faire pour les soulager lui devint intolérable. Il avait étudié la médecine dans sa jeunesse, l'occasion était bonne pour revenir à cette noble profession. Avec un dévouement infatigable, une sollicitude sans égale, il se consacra aux malades et aux mourants. Jour et nuit, inlassablement, il se prodigua pour soulager les malheureuses victimes de l'épidémie.

À cette époque régnait sur le pays un roi nommé Basile. C'était un homme juste, mais, de caractère faible, il était égaré par ses conseillers et ses ministres. Parmi eux se trouvait un être aussi rusé que pervers nommé Jean. Sans raison valable, il haïssait violemment les Juifs et cherchait une occasion de passer des sentiments aux actes.

Le roi avait réuni tous ses ministres afin du décider les mesures d'urgence nécessitée par l'aggravation de l'épidémie. Jean ne put résister à la tentation de faire endosser aux Juifs les responsabilités de tous ces malheurs. « Majesté », dit-il, « les Juifs sont responsables de l'incendie qui nous a si cruellement éprouvés. Je ne suis pas éloigné de croire que c'est aussi à eux que nous devons cette épidémie qui décime la population. Je ne vois dans cette succession de catastrophes qu'une seule voie de salut : débarrassons le pays de ces Juifs ! » Il fit tant et si bien qu'il finit par persuader le roi de prendre un décret ordonnant l'exil des Juifs et la confiscation de tous leurs biens.

La guérison

Aussitôt ce décret pris, la fille du roi tomba gravement malade. Les plus grands médecins accoururent de tous les coins du royaume pour essayer de guérir la jeune princesse héritière du trône. Mais tous leurs efforts furent vains. L'enfant, couchée dans son petit lit dépérissait de jour on jour et personne ne pouvait la secourir.

Quand Rabbi Guerchom eut connaissance du malheur qui s'était abattu sur le palais, il s'y rendit en toute hâte. Il fit savoir aux gardes la raison qui l'amenait et leur dit son intention de guérir la fille du roi. Il fut aussitôt introduit devant ce dernier. « Si lu réussis à sauver la princesse, je te récompenserai avec générosité ; mais si tu échoues, cela te coûtera la vie ! »

Ceci dit, le roi conduisit Rabbi Guerchom dans la chambre de la petite princesse. Notre médecin examina attentivement la malade et ne put que constater combien son cas était désespéré. Rien ne pouvait désormais la sauver qu'un miracle de D.ieu. Alors Rabbi Guerchom se mit à prier de tout son cœur : « Montre-moi le chemin, ô D.ieu bien-aimé, afin que je puisse secourir cette enfant atteinte d'un mal qu'il n'est pas dans mes moyens d'arrêter. Donne-moi la sagesse nécessaire, O D.ieu, pour l'amour de Ton peuple. »

Sa prière terminée, Rabbénou Guerchom, plein de confiance, commença à donner à la petite fille les soins qui lui paraissaient les plus adéquats. Bientôt les couleurs revinrent à ses joues pâlies, ses yeux naguère éteints s'animèrent peu à peu et chaque jour lui apporta un peu plus de vigueur.

Quand, après sa longue maladie, la jeune princesse sortit pour la première fois sur la terrasse du palais, la joie du roi et de la reine ne connut pas de bornes. Ils n'arrivaient pas à en croire leurs yeux. Plein de gratitude envers Rabbénou Guerchom pour tout ce qu'il avait fait, le monarque lui dit :

« Je te ferai don d'une immense fortune. Tu seras si riche que, non seulement tu n'auras jamais besoin de travailler pour vivre, mais aussi chacun des jours de ta vie se passera dans l'aisance et même le luxe. »

Mais Rabbénou Guerchom répondit avec humilité :

« Ô roi, je ne désire point les richesses. La plus grande récompense serait pour moi l'annulation du décret contre les Juifs. »

Le roi fut frappé par tant d'altruisme et promit d'exaucer le désir de Rabbénou Guerchom. En effet, quelques jours plus tard, le décret était annulé. Et le peuple ainsi sauvé aima Rabbénou Cherchom plus qu'il ne l'avait jamais aimé auparavant.

Le trône d'argent

Depuis que Rabbénou Guerchom avait guéri la princesse, une grande amitié s'était établie entre lui et le roi. Tous deux passaient des heures ensemble à deviser. Un jour Rabbénou Cherchom eut l'occasion de parler au roi Basile du merveilleux trône d'or de Salomon. Le roi en fut si frappé que, sachant que Rabbénou Guerchom était également un forgeron émérite, il lui demanda de lui confectionner un trône semblable.

Rabbénou Guerchom n'était pas très enclin à assumer la responsabilité d'une telle entreprise.

« Je ne puis garantir l'honnêteté des ouvriers, ô mon roi ! » dit-il.

Mais le monarque n'entendait pas se laisser décourager si vite. Il tint bon et balaya toutes les objections. Puis il mit fin à la discussion par ces mots :

« J'ai une entière confiance en toi et en tes capacités, cela me suffit. »

Ainsi Rabbénou Guerchom entreprit la construction du trône. Le trésor du roi ne contenant pas une quantité suffisante d'or, on décida que le siège royal serait en argent.

Il fallut plusieurs années à l'habile artisan qu'était Rabbénou Guerchom pour achever son travail. Vous pouvez donc imaginer la complexité et la délicatesse des mécanismes qui y furent installés. Et quand il fut terminé, il y eut un grand branle-bas au palais. Il ne fallut rien moins que reconstruire la salle du trône pour y faire tenir cette énorme machinerie. Une grande fête fut organisée pour célébrer la présentation du trône au roi. On accourut de tous les coins du royaume pour admirer cette merveille. Ce n'était partout qu'exclamations étonnées et ravies.

Soudain les trompettes royales retentirent, annonçant l'arrivée du roi. La foule s'ouvrit pour lui livrer passage. Arrivé au pied du trône, il commença à en monter les marches. Mais le mouvement que déclenchèrent les mécanismes cachés troubla le monarque. Il demanda alors à Rabbénou Guerchom de s'engager lui-même sur les marches permettant ainsi au roi de suivre le jeu des différents rouages. Rabbénou Guerchom s'exécuta de bonne grâce.

Un silence chargé de crainte pesa sur l'assemblée. Jamais les présents n'avaient vu spectacle si magnifique. C'était incroyable. Six marches d'argent conduisaient au trône proprement dit. Sur chacune d'elles, dans le même métal, deux animaux différents étaient sculptés. Chaque fois que Rabbénou Guerchom posait le pied sur une marche, le couple d'animaux correspondants étendaient chacun une patte pour le soutenir. Quand enfin il atteignit la dernière, un immense aigle d'argent avança la couronne et la tint au-dessus de la tête de Rabbénou Guerchom. Ce dernier s'assit sur le trône. Alors, les courtisans et les invités que la surprise avait rendus muets se déchaînèrent en exclamations de triomphe et en bruyantes ovations. On prodigua à qui mieux mieux les louanges au créateur de la merveille.

Quand Rabbénou Guerchom descendit du trône, le roi le remercia chaleureusement et y monta à son tour. Les ovations reprirent de plus belle. Mais Jean, l'astucieux ministre du roi, ne partageait pas l'enthousiasme général. Il était au contraire vert de jalousie à la vue de l'immense succès de Rabbénou Guerchom et de sa popularité croissante. Jour et nuit il chercha un moyen de diffamer et de faire tomber en disgrâce l'irréprochable Rabbin. Il finit par le trouver et fit ses plans en conséquence.

Se présentant devant le roi, il lui demanda :

« Ô mon roi, comment pouvez-vous savoir si Rabbénou Guerchom n'a pas volé de l'argent du trésor ? Comment être sûr que tout le métal précieux qu'il en a retiré a été employé à la construction exclusive du trône ? Nous pourrions, pour nous en assurer, le faire peser. »

Jean était persuadé que les ouvriers avaient volé de l'argent. Si cela était prouvé, la responsabilité en retomberait sur Guerchom, pensa-t-il ; il en profiterait alors pour l'accuser. Le malin ministre serait ainsi vengé comme il le souhaitait.

Le roi Basile accepta la proposition de Jean. Mais un grand obstacle s'opposait à sa réalisation : aucune balance dans le royaume ne pourrait peser le trône. On fit appel aux plus grands ingénieurs du pays ; ils accoururent de toutes parts, mais aucun d'eux ne réussit dans la tâche qui lui était assignée. Certains d'entre eux suggérèrent, afin de pouvoir peser l'immense trône, de le démonter. Mais alors, dans ce cas, ajoutaient-ils, rendant ainsi leurs suggestions sans effet, ils n'assumeraient pas la responsabilité de remonter avec succès une machinerie si compliquée.

Le secret divulgué

Bien que Rabbénou Guerchom eût tant de raison d'être heureux, son cœur était plein de tristesse parce qu'il n'avait pas d'enfant. Sa femme Déborah, consciente de ce qui affligeait son mari, l'engagea à prendre une seconde femme afin qu'elle lui donnât l'enfant qui lui manquait.1 Il accepta.

Cette seconde femme avait beaucoup d'accointances au palais. D'autre part, elle savait que Rabbénou Guerchom était la seule personne de tout le royaume à connaître le moyen de peser le trône qu'il avait lui-même construit. Elle eut recours à l'insistance, à la persuasion et à la ruse pour enfin réussir à soutirer le secret à son mari.

« C'est bien simple », lui dit Rabbénou Guerchom, « tout ce qu'il y a à faire c'est de prendre un bateau et de marquer sur sa coque le niveau de l'eau. On y charge ensuite le trône et l'on marque le second niveau atteint par l'eau du fait de la plus grande immersion. On relire le trône et l'on charge le bateau d'autant de pierres qu'il faut pour l'immerger à nouveau jusqu'à la seconde ligne marquée sur la coque. Il ne resterait plus qu'à peser les pierres. Leur poids serait l'équivalent du poids du trône. »

À peine la femme avait-elle obtenu ces renseignements qu'elle se hâta de les répéter à l'une de ses connaissances au palais.

Le trône fut pesé. L'accusation de Jean s'avéra fondée. Le roi fit chercher Rabbénou Guerchom et l'informa de la faute qui lui était imputée.

« Mais », répliqua le Rabbi, « n'ai-je pas dit à Votre Majesté que je ne pourrais garantir l'honnêteté de mes ouvriers ? S'ils ont volé un peu d'argent, ce n'est pas moi qu'il faut blâmer. » Il protesta encore de sa bonne foi, mais ce fut en pure perte. Le roi était sous l'influence totale de Jean, il condamna à mort Rabbénou Guerchom, à moins qu'il ne préférât embrasser la foi chrétienne. Ce dernier choisit, bien entendu, de mourir. Néanmoins, comme il avait une fois sauvé la fille du roi, sa vie fut épargnée. Il serait traité comme un prisonnier politique et non comme un vulgaire voleur. Au lieu d'être pendu, il serait enfermé dans une tour isolée en plein désert. Là, sans nourriture ni boisson aucunes, il finirait par mourir d'inanition.

L'évasion

Le lendemain de son arrivée en prison, du haut de sa tour, Rabbénou Guerchom entendit au matin le cri d'une femme. Se penchant à la fenêtre, il aperçut sa fidèle épouse Déborah. D'une voix que l'émotion altérait, elle dit : « Je suis venu mourir avec toi. »

« Je suis heureux que tu sois venue, répondit Rabbénou Guerchom, mais non pour mourir avec moi. Nous connaîtrons ensemble bien de beaux jours encore, car tu vas m'aider à m'évader ! Écoute bien. Trouve-moi une chenille et un gros scarabée ; puis du fil de soie, de la grosse ficelle et de la corde. Quand tout sera prêt, attache le scarabée au fil de soie, puis le fil de soie à la ficelle, enfin la ficelle à la corde. Ceci fait, lâche la chenille le long du mur de la tour et mets sur ses traces le scarabée qui se lancera à sa poursuite. »

Déborah suivit avec rapidité et précision les instructions de son mari. Quand le scarabée atteignit péniblement le haut de la tour, Rabbénou Guerchom tira d'abord la grosse ficelle puis la corde. De celle-ci il se servit comme d'une échelle et, s'étant assuré que l'appui de la fenêtre était bien solide, il se laissa glisser le long de la muraille et atterrit indemne au pied de la tour. Sans perdre de temps, entraînant sa femme, il s'enfuit, sans oublier toutefois d'emporter l'échelle improvisée.

Environ une semaine plus tard, Jean se réveilla d'un sommeil agité. Il pensait à Rabbénou Cherchom. « J'irai à la dérobée jusqu'à la tour dans le désert, se disait-il, et comme il sera sûrement déjà mort, je pourrai me payer la satisfaction de jubiler sur les restes de mon ennemi. »

Muni des clefs, il gravit les innombrables marches qui conduisaient à la cellule. Imaginez sa surprise : elle était vide ; il n'y put trouver aucune trace de Rabbénou Guerchom ! Mais dans sa précipitation, Jean fit une erreur qui allait lui coûter la vie. Une fois à l'intérieur de la cellule, il tira à lui, sans y prêter attention, la lourde porte, oubliant que la clef était restée au-dehors. Sa pensée était tout à la joie, de trouver le cadavre de son rival. Quand l'effet de la surprise et de la déception fut passé et qu'il se décida à partir, il découvrit que la porte était solidement fermée sur lui. Il s'épuisa à cogner et à pousser, mais ce fut en vain. Il comprit alors que là, dans la même prison qu'il avait préparée pour Rabbénou Guerchom, il allait être enfermé jusqu'à ce que la mort par inanition vînt l'en délivrer.

Tandis qu'à l'insu de tous, Jean gisait sans vie dans la tour, Rabbénou Guerchom, debout sur le pont d'un voilier, voyait approcher les rivages bien-aimés de sa terre natale.

Il se rendit à Mayence où on l'accueillit avec tout le respect et les honneurs qui lui étaient dus. Là il fonda et dirigea la première yéchivah qui existât sur les bords du Rhin.

Rabbénou Guerchom « Méor HaGolah » (Lumière de l'Exil) est bien le nom qui convient à ce grand homme. Avec sa sagesse et son amour de la Torah, de D.ieu et de ses semblables, il brilla comme un phare en ces sombres et tristes années de la Diaspora.