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Mémoires de la Rabbanit 'Hanna - 6ème partie

Mémoires de la Rabbanit 'Hanna - 6ème partie

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Un jugement pour un pain

Cependant peu après cela,1 la nécessité, pour mon mari, de se nourrir devint pressante. On ne fournissait pas de pain aux exilés et il leur était impossible de s’en procurer avec de l’argent. Une fois, alors qu’il se trouvait à la gare ferroviaire, mon mari observa que l’on vendait du pain à ceux qui avaient le droit d’en acheter. Il remarqua alors un membre du parti communiste qui, compte tenu de son rang élevé au sein de cette institution, pouvait obtenir une double part de nourriture. Il lui demanda donc de lui vendre une partie de son pain, en conservant pour lui la soupe et la viande qui faisaient également partie de cette ration. Le communiste accepta et, pour une certaine somme, il lui vendit une part de son pain.

Un officier fut le témoin de cet acte criminel, de cette transaction commerciale entre deux personnes portant sur des rations alimentaires. Il convoqua aussitôt le vendeur et l’acheteur et il nota leurs noms, afin de les faire convoquer par le tribunal.

Je comprenais parfaitement la peur qu’avait pu ressentir mon mari, car il venait de commettre un nouveau « crime », alors qu’il arrivait tout juste dans ce nouvel endroit. Il attendit la date de sa convocation au tribunal avec une grande impatience. Je ne me rappelle plus de tous les détails du procès, mais, en tout état de cause, celui-ci s’est relativement bien passé, car l’accusation portée à l’encontre du vendeur ne pouvait pas être trop sévère. Tout cela s’est passé avant mon arrivée.

Le risque de perdre ma maison de Dniepropetrovsk

Après que mon mari soit parvenu dans le lieu de son exil, à la fin du mois de Chevat, j’ai consacré un mois à la préparation de vêtements qui pouvaient être portés là-bas et à mettre en ordre ce qui concernait notre appartement, à Dniepropetrovsk.

Peu après le départ de mon mari pour l’exil, en effet, les autorités tentèrent de confisquer notre logement. Bien entendu, ceci affecta considérablement mon état de santé. Tout d’abord, j’avais besoin d’un lieu de résidence et, avant tout, je voulais protéger notre foyer, dans l’espoir d’un retour prochain de mon mari, afin que tout redevienne comme au préalable.

Mais, de toute évidence, en tant qu’épouse d’un contre-révolutionnaire exilé, mon statut légal était considérablement dévalué. J’en ai été profondément affecté. Bien heureusement, le fonctionnaire responsable de notre immeuble, un Juif communiste, était extrêmement amical avec moi. En risquant de perdre son poste et peut-être même sa vie, il n’a pas craint de prendre différentes initiatives, légales ou non, pour me permettre de conserver mon appartement.

Quand il fut confirmé qu’il restait effectivement en ma possession, j’ai installé un locataire dans l’une des chambres, réservant toutes les autres pour Ra’hel et moi-même. Après avoir réalisé tout cela, j’ai commencé les préparatifs de mon voyage et, une semaine après Pourim,2 je suis allée rejoindre mon mari.

L’escale à Moscou

Compte tenu des correspondances de trains, j’ai dû me rendre à Moscou et j’y ai passé le Chabbat. Puis, quittant Moscou, j’ai ensuite voyagé pendant cinq jours, pour me rendre à Chiili. Je suis parvenue à emporter avec moi la vaisselle de Pessa’h, de la graisse de poulet cachérisée pour Pessa’h, des Matsot et du vin, bien que, dans ces conditions, il m’ait été très difficile de le faire.

À Moscou, je me suis procurée du pain et des pommes de terre. Avec l’accord d’une connaissance qui travaillait pour la police secrète, le N.K.V.D., j’ai obtenu une grande quantité d’aliments, dans un magasin particulier, auquel les citoyens ordinaires n’avaient pas accès. J’avais ainsi de quoi nous nourrir pendant une certaine période.

Par l’intermédiaire d’une connaissance qui avait des relations dans les hautes sphères gouvernementales, j’ai obtenu un billet de train qui me permettait d’arriver à Chiili avant le Chabbat. En outre, ce train n’arrivait pas à destination pendant la nuit, car, même lorsqu’il faisait jour, il était assez difficile de descendre du train et de marcher. Là-bas, en effet, il était pratiquement impossible d’extraire ses pieds de la boue !

La chaleureuse sympathie et la dévotion dont firent preuve, à mon encontre, nos connaissances et nos bons amis de Moscou m’ont insufflé la force de supporter tous les malheurs. À mon arrivée à Moscou, j’avais laissé mes bagages à la gare et je me suis rendue directement au bureau du procureur, afin de faire appel de la sentence prononcée contre mon mari. Mais, l’on me demanda de revenir deux jours plus tard, c’est-à-dire le vendredi.

Je suis donc revenue, au moment dit. Les mots sont incapables de décrire les émotions que l’on ressent quand on attend, puis quand on est, enfin, autorisé à rencontrer le « chef » lui-même. Des centaines de personnes attendaient et chacune d’elles avait le cœur amer. Toutes étaient là pour améliorer la situation d’un des membres de leur famille, tout en appréhendant les grands dangers encourus.

Quand mon tour est venu, j’ai été reçue avec beaucoup de courtoisie, mais, malgré le discours très poli, les cœurs de tous ceux qui dépendaient des faveurs de ces fonctionnaires ne cessaient pas un seul instant de battre à tout rompre.

Après avoir pris connaissance de mon appel, les fonctionnaires me promirent de réétudier le dossier de l’exilé. Ils me dirent qu’ils adresseraient un courrier à mon domicile pour me faire part de leur décision. Accompagnée par toutes ces promesses, mais avec un très mauvais moral, comme tous ceux qui avaient formulé des requêtes similaires, je me suis rendue dans l’appartement où je devais passer le Chabbat. Il me fallait désormais envisager l’étape suivante de mon voyage, prévu le samedi soir à minuit.

Un voyage de plus de cinq jours

Quand le moment du départ est arrivé, une quinzaine de connaissances et de bons amis se sont réunis pour m’escorter à la gare ferroviaire. Là, ils eurent recours à toutes sortes de ruses pour me permettre de prendre le train avec tous mes paquets, bien qu’il ait été interdit d’être aussi chargé. Après avoir largement payé le porteur, mes paquets ont effectivement été placés dans le train.

Mon voyage devait durer plus de cinq jours. L’un de mes amis, qui m’avait accompagné à la gare, donna un cadeau à la femme qui était responsable de mon wagon, en lui demandant de garder un œil sur moi pendant toute la durée du voyage et de m’apporter du thé chaud, par exemple, de même que tout ce qui ne posait pas un problème de Cacherout.

Parmi mes compagnons de voyage, il y avait des hommes d’affaires importants et des personnes instruites, professeurs des universités qui venaient d’être créées dans les capitales des lointains états soviétiques de l’Asie. Je n’ai indiqué à personne quelle était ma destination finale et je n’ai pas dit qui j’allais rejoindre. Le cinquième jour, quand approchait le moment de descendre du train, je leur ai expliqué que j’allais voir mon fils, qui travaillait à la municipalité locale.

Un trou béant dans mon cœur

À la gare, mes compagnons de voyage attendaient une voiture qui, pensaient-ils, devait venir me chercher. Entre-temps, ils m’ont décrit les terribles conditions de vie, dans la région, du fait de la chaleur, de la boue et des moustiques, toutes les victimes que la malaria faisait dans cet endroit. Quand le temps vint pour moi de descendre du train, ils ont eux-mêmes porté tous mes bagages et ils ont attendu l’arrivée de mon fils, avec sa voiture.

Mais, à leur surprise, la voiture de mon fils n’est pas venue et c’est mon mari, dont la mémoire est une bénédiction, qui est venu me chercher, avec un autre exilé juif. J’étais immensément heureuse de le voir, bien que son apparence, sa manière inhabituelle de se vêtir, le changement total de son visage et, semble-t-il même, de l’ensemble de sa personnalité aient ouvert un trou béant dans mon cœur, selon l’expression courante. Cependant, malgré tout cela, lui et moi, nous nous sommes renforcés et nous avons élevé notre moral.

Une petite chambre dans un village pauvre

C’est alors qu’il fallut commencer à s’installer dans la ville, comme on dit, et transporter tout ce que j’avais apporté dans le lieu de notre résidence. Quelques jours furent nécessaires pour s’organiser, car pratiquement personne ne pouvait le faire pour nous. Un grand Kazakh, un peu sauvage, accepta effectivement de porter les objets les plus lourds sur ses épaules. Mais, le reste fut transporté par nous trois, mon mari et moi, avec l’autre Juif.

La traversée, de cette façon, de deux kilomètres de boue collante fut très difficile. Il ne fut pas aisé d’avancer dans ce bourbier, mais, au final, nous sommes arrivés à bon port, sans encombre. C’était un village terriblement pauvre. Quand les villageois virent nos nombreux paquets, ils pensèrent que nous étions fortunés. Néanmoins, leur attitude envers les exilés n’était pas négative. Aussi, nous observaient-il avec indulgence, non pas avec la dureté qu’ils affichaient, de façon générale, envers les riches.

La chambre dans laquelle nous nous sommes installés se trouvait dans la maison d’une famille tatare,3 constituée du mari, de l’épouse et d’un fils, qui avait quelques années. Pour entrer dans notre chambre, nous devions traverser un couloir, que la boue rendait humide et que les hordes de mouches obscurcissaient. Il nous fallait ensuite traverser la maison de ce couple, leur chambre à coucher et leur salle à manger.

Les conditions de vie à Chiili

J’ai pris une bouilloire et, sur un feu allumé avec de petits morceaux de bois que j’avais moi-même rassemblés, j’ai fait du thé. Avant de boire un verre d’eau chaude, il fallait attendre qu’elle cesse de bouillir et que les sédiments se déposent, en bas du récipient. Avec le temps, nous nous sommes habitués à cela, mais, la première fois, cela fit une impression défavorable.

Pendant que nous buvions le thé, la femme non juive et son fils étaient assis, à proximité, car notre chambre n’avait pas de porte. Pourtant, nous avions, l’un et l’autre, beaucoup à nous dire, après avoir vécu une année aussi difficile.

Entre-temps, la nuit tomba et nous devions penser à prendre un peu de repos. Le seul moyen de nous éclairer était une sorte de petite lampe à huile. Nous avons dîné et nous avons rempli une cruche d’eau, qu’il ne fut pas du tout aisé de se procurer, pour nous laver les mains, le matin. J’ai recouvert les deux fenêtres avec ce que j’ai pu trouver, parmi les affaires que j’avais apportées. J’espérais me reposer quelque peu, mais nous avons aussitôt été confrontés à un autre problème, les piqûres d’insectes. Malgré tout cela, nous sommes tout de même parvenus à dormir un peu

Le matin, nous nous sommes levés et nous avons adopté une organisation de la journée que nous avons répétée chaque jour, par la suite. En fin d’après-midi, nous allions à la gare ferroviaire, le seul endroit qui insufflait un peu de vie à nos existences. Dans cet endroit, il y avait un banc, autour duquel nous nous rassemblions. Il n’y avait là-bas que deux exilés juifs, mon mari, dont la mémoire est une bénédiction et un autre, qui appartenait à l’intelligentsia de Kiev. Cet homme avait été membre du Bund,4 puis il avait été emprisonné, pendant pratiquement deux ans. Les autres exilés appartenaient à différents groupes ethniques.

Tous les autres exilés avaient d’ores et déjà connaissance de mon arrivée. Les relations entre eux étaient très bonnes et elles passaient outre aux différentes appartenances ethniques, car les souvenirs du passé les réunissaient tous.

Une fois, j’ai vu un certain ingénieur, un chrétien orthodoxe russe, saisir la barbe de mon mari et lui dire :

« Comment est-il possible que vous n’ayez pas rasé votre barbe ? Dans ma cellule, il y avait un prisonnier que les gardiens ont battu parce qu’il ne voulait pas qu’on lui rase la barbe. Pour le punir de ce refus, ils lui ont rasé également la tête ! »

Nous restions assis là-bas, tous ensemble, jusqu’à vingt-deux heures. Puis, chacun retournait ensuite dans l’endroit où il logeait.

NOTES
1.
Après le plaisir spirituel que Rabbi Lévi Its’hak éprouva en retrouvant son Talith et ses Tefillin, comme l’indiquait le recueil précédent.
2.
5700 (1940).
3.
Les Tatares sont les descendants de tribus d’origine mongole.
4.
Le Bund était le « Parti des Travailleurs Juif de Russie, de Pologne et de Lituanie ».
par la Rabbanit 'Hanna Schneerson
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