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Mémoires de la Rabbanit 'Hanna - 2ème partie

Mémoires de la Rabbanit 'Hanna - 2ème partie

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Déclaration de foi dans la forteresse de l’hérésie

Avant la fête de Pessa’h, en cette même année,1 il y avait eu un recensement de l’ensemble de la population. Parmi les questions qui y étaient posées figurait celle-ci : « Êtes-vous croyant ? »

Et, de fait, certains croyants eurent peur de se déclarer comme tel. Durant le Chabbat, mon mari était monté sur l’estrade de la synagogue, dans laquelle s’était réuni un large auditoire et il déclara qu’une réponse négative à cette question était, à proprement parler, une hérésie qu’un Juif ne pouvait en aucune façon se permettre.

Ses propos eurent un si grand impact qu’un Juif qui était fonctionnaire et qui avait réellement besoin de son travail pour assurer sa subsistance, après que son épouse ait répondu, en son nom, qu’il n’était pas croyant, se rendit dans les bureaux de l’administration qui collectait les données statistiques et demanda d’introduire une correction, la précédente réponse n’étant pas exacte. Il précisa qu’il était effectivement croyant. Par la suite, il fut très satisfait d’avoir eu le courage d’effectuer une telle démarche et il vint remercier le Rav de l’avoir influencé à le faire.

Des réponses avisées et habiles

Après cela, au cours des interrogatoires qui ont suivi son arrestation, lesquels avaient lieu, de façon générale, entre trois et quatre heures du matin, on demanda à mon mari :

« Comment avez-vous été en mesure de réaliser une opération aussi importante, de produire tant de Matsot, en une année marquée par une grave pénurie de farine et de nourriture, en général et tout cela pour satisfaire un besoin religieux ? »

Mon mari a répondu :

« Lorsque j’ai rendu visite à Kalinine,2 je l’ai soudoyé et il m’a donc accordé l’autorisation de le faire. »

L’enquêteur, que son nom soit effacé, s’est tu.

Une autre question qui lui avait été posée, durant l’un de ces interrogatoires, portait sur la question concernant la foi qui figurait dans le recensement. Il était clair que les propos tenus par mon mari à la synagogue leur avaient été répétés mot pour mot. Ils avaient vraisemblablement placé là un de leurs hommes, afin qu’il observe le comportement de mon mari et évalue l’influence qu’il exerçait sur les présents. Comme nous l’avons appris par la suite, cet homme était l’un des membres de la communauté.

Mon mari répondit à cette question que le pouvoir soviétique tient à ce que tout soit strictement conforme à la vérité. Or, il était envisageable qu’un Juif croyant nie3 avoir la foi et qu’il donne, de cette façon, une réponse qui n’est pas exacte, par peur de perdre son moyen de subsistance, ou bien pour une autre raison. Il avait donc jugé bon de faire en sorte que nul n’abuse ceux qui étaient chargés du recensement, en leur donnant une fausse réponse.

Ah ! La manière de répondre adoptée par mon mari était si avisée, si habile ! Et, de fait, ce qu’il leur dit mit un point final à ces deux questions.

* * *

11 Chevat 5708, 22 janvier4

Des colis alimentaires, mais non pendant le Chabbat

J’ai poursuivi les recherches pour retrouver la trace de mon mari pendant cinq mois. J’ai essayé d’obtenir des informations sur l’endroit où il se trouvait et de vérifier qu’il avait effectivement reçu les colis que je lui avais envoyés, à Kiev et à Dniepropetrovsk, mais l’on me répondait systématiquement :

« Il n’est pas ici. »

Je m’interrogeais sur ce que je devais faire. Je ne pouvais demander conseil à personne, car tous avaient peur d’intervenir. C’est alors que j’ai reçu une note de la prison de Yekaterinoslav5, m’informant que L. Z. Schneerson6 se trouvait là-bas, dans la cellule portant tel numéro, que je pouvais donc lui transmettre de la nourriture et de l’argent.

Tout d’abord, j’ai été joyeuse d’apprendre qu’il était encore vivant et qu’en outre, je pouvais lui faire parvenir tout ce qui était possible. Au final, après toutes les difficultés et les formalités officielles qu’il m’avait fallu effectuer, j’arrivais enfin à lui transmettre un colis alimentaire.

Le jour de réception des colis était fixé selon l’alphabet russe, sur un cycle de dix jours. La première fois, on a effectivement remis le paquet que j’ai apporté à mon mari et j’ai obtenu un reçu, signé de sa main. La seconde fois, son jour de réception, d’après la première lettre de son nom, était un Chabbat. J’ai donc tout préparé à la veille du Chabbat, puis, le matin même du Chabbat, une jeune fille russe m’a accompagnée et c’est elle qui a porté le colis.

Il était interdit de remettre à la prison plus de quatre kilogrammes de nourriture, y compris le pain. Si je ne m’y étais pas rendu ce jour-là, il m’aurait fallu attendre dix jours supplémentaires. Or, des quatre kilogrammes de pain que je lui envoyais, les gardes « prélevaient la dîme », à deux reprises. Et, il est bien clair que mon mari ne touchait pas la nourriture de la prison. J’ai donc pensé que, sans le moindre doute, il m’était permis de lui faire parvenir cette nourriture pendant le Chabbat.7

Après une attente éreintante, depuis sept heures du matin jusqu’à dix-neuf heures, quand il faisait déjà nuit noire, on m’a remis un feuillet qui me fut même lu à voix haute par l’officier, en présence des nombreuses personnes qui se trouvaient également dans la file d’attente, mais qui n’en comprirent pas le message :

« Ce jour étant Chabbat, j’ai refusé ce colis ».

On ne peut surmonter de telles épreuves qu’en ayant la détermination morale et la crainte de D.ieu de mon mari. Tout ceci se passa après six mois pendant lesquels il avait vécu uniquement de pain noir et d’eau, en endurant de terribles souffrances et il savait qu’il devrait encore attendre un certain temps, avant de recevoir un autre colis.

Avec beaucoup d’efforts, je suis parvenue à convaincre le responsable de lui remettre ce colis trois jours plus tard, mais mon mari tirait plus de satisfaction de ne pas avoir reçu ce colis pendant le Chabbat que d’en avoir obtenu un avant la date fixée. Par la suite, les employés de la prison appelèrent mon mari : « l’homme qui ne reçoit pas de colis pendant le Chabbat ».

L’interrogatoire de la Rabbanit

Deux semaines après le transfert de mon mari, pour le faire revenir à Dniepropetrovsk,8 un Chabbat, trois hommes du N.K.V.D. sont venus chez nous afin d’effectuer une nouvelle perquisition, celle-ci plus approfondie que la précédente. Ils placèrent aussitôt dans leur voiture tous les livres et les écrits de mon mari, qu’il avait toujours préservés plus que sa propre vie.9 Je les ai alors suppliés de laisser ces livres à la maison. Ils se sont donc concertés avec leurs responsables, par téléphone et, au final, ils m’ont restitué ces livres. Je n’ai cependant pas pu les sauver10 des mains de Hitler.11

Tout de suite après qu’ils l’aient arrêté à la maison, avant Pessa’h, dès le lendemain matin, mon mari fut transféré à Kiev, dans la prison Narkomavski.12 Là, il fut incarcéré avec les plus grands criminels. Un Juif l’avait vu, quand on le conduisait vers le train, en seconde classe, accompagné par deux gardes. Il en avait été ému et il s’est approché de lui. L’un des deux gardes lui a alors dit :

« Lorsque les Cohanim récitent leur bénédiction, il est interdit de les regarder. Que personne ne s’approche de ce wagon et que nul ne dise un mot de ce qu’il a vu ! »

Ce Juif voulait vraiment me donner des nouvelles de lui, dans une période en laquelle les doutes habitaient mon cœur, alors que je me demandais s’il était encore vivant, mais la peur l’en a empêché et il m’en a parlé uniquement quand mon mari se trouvait déjà en exil, après que j’ai pu moi-même le voir.

La raison de cette seconde perquisition était leur espoir de découvrir, chez moi, d’autres éléments qui auraient permis d'accroître la gravité des fautes qui lui étaient reprochées. Quels éléments cherchaient-ils précisément ? Je ne le sais pas.

Après cette perquisition, j’ai été convoquée dans les bureaux du N.K.V.D. et, plusieurs heures durant, on a tenté de me convaincre que je devais, notamment, répéter tout ce que mon mari avait dit, pendant les fêtes, aux personnes qui venaient le voir et décrire la correspondance qu’il entretenait avec l’étranger, ce que nos enfants lui écrivaient, en particulier mon fils13 qui se trouvait alors en Amérique.14 Concrètement, malgré toutes leurs menaces, mes réponses n’ont apporté aucun élément nouveau et la situation est donc restée ce qu’elle était au préalable.

* * *

5 février 1948, 25 Chevat 5708,

Nouvelles de la prison

Tout au long de cette période, il ne m’a pas été donné de voir personnellement mon mari. En revanche, j’ai reçu de ses nouvelles, par écrit, sous la forme d’une lettre qui m’est parvenue de la baie de Nagayeva.15 Elle émanait d’un homme qui avait passé la fête de Pessa’h dans la même cellule que mon mari, en cette prison de Kiev. Comme mon mari me l’a expliqué par la suite, cet homme était un professeur chrétien, qui allait se suicider. Mais, mon mari parvint à le faire descendre de la potence qui avait été préparée.

J’accordais beaucoup de valeur à ces nouvelles. Le rédacteur de cette lettre me décrivait l’état de santé de mon mari. Il indiquait, notamment, qu’il n’oublierait jamais L. Z.,16 son esprit aiguisé, ses larges connaissances. Ils étaient quatre personnes, dans la même cellule et les trois autres vivaient uniquement de l’influence qu’ils recevaient de mon mari. C’est lui qui les encourageait à ne pas sombrer dans le désespoir, malgré tout ce qui leur arrivait.

Cet homme admirait la force de caractère de mon mari. Il lui avait été demandé de raser sa barbe, comme tous les autres détenus. Parmi ceux-ci, il y avait des Rabbanim, des hommes âgés, craignant D.ieu, qui ont essayé d’obtenir que leur barbe ne soit pas coupée, mais rien n’y a fait. La sentence a été exécutée et tous en sont sortis rasés. En revanche, quand vint le tour de S.,17 il déclara, avec une immense détermination : « Vous ne m’ôterez pas la barbe ! »

Ils ont alors été saisis par la peur et ils ne l’ont pas touché. Effectivement, comme j’ai pu le constater moi-même par la suite, mon mari était le seul et unique détenu portant la barbe. De manière naturelle, beaucoup de Juifs pieux le jalousèrent, de ce fait.

Espoir de libération

À la fin du mois d’août 1939, mon mari fut ramené à Dniepropetrovsk et j’ai alors été autorisée à lui apporter un colis alimentaire, une fois tous les dix jours. En dehors de cela, je n’avais aucun moyen de savoir ce qui lui arrivait. Il y avait, dans cette prison, des médecins que nous connaissions et qui l’ont vu, des personnes exerçant d’autres professions qui le côtoyaient tous les jours, mais ils ne m’en dirent pas un seul mot. Et, lorsque certains de ceux qui travaillaient là-bas me donnaient de ses nouvelles, il s’avérait toujours, par la suite, que celles-ci n’étaient pas fondées.

Une fois, un Chabbat, j’ai effectivement reçu de ses nouvelles. Mon mari avait alors été ramené à Dniepropetrovsk et on l’a fait descendre du train quelques kilomètres avant d’arriver à la ville.18 L’une de nos connaissances se trouvait là. Cet homme indiqua à mon mari, en simulant la toux, qu’il l’avait reconnu et il reçut une réponse, également sous forme de toux. Cette nouvelle m’a été transmise immédiatement. Selon cet homme, mon mari semblait en bonne santé et il résistait bien.

Comme on me l’a indiqué par la suite, mon mari pensait encore, à ce moment-là, qu’il allait être libéré. De ce fait, son moral était bien meilleur. Mais, par la suite, tout a été modifié et son état s’est empiré.

NOTES
1.
En 1939.
2.
Mikhaïl Kalinine naquit en 1875 et il fut le président de l’Union soviétique de 1922 à 1946, année de sa mort.
3.
Le traité Chabbat 97a affirme, en effet, que tous les Juifs sont des : « croyants, fils de croyants ».
4.
1948.
5.
La ville s’appelait Yekaterinoslav jusqu’en 1926 et elle devint ensuite Dniepropetrovsk.
6.
C’est le nom russe de Rabbi Lévi Its’hak : Lévik Zalmanovitch Schneerson.
7.
La préservation de la vie suspend l’application des lois du Chabbat, qu’il est donc permis de transgresser pour sauver une vie.
8.
Dans la réflexion du grand Rav et ‘Hassid, versé dans la Kabbalah, Rabbi Lévi Its’hak, à propos de son nom, de son emprisonnement et de son exil, figurant notamment dans l’introduction du Likoutei Lévi Its’hak sur le Tanya et sur le Zohar, Béréchit, qui est citée dans la note 2, il est dit : « J’ai été emprisonné d’abord à Dniepropetrovsk, puis à Kiev et encore une fois à Dniepropetrovsk. »
9.
Dans une lettre du début du mois de Tamouz 5734 adressée au Rav Issar Kluwgant, figurant dans ses Iguerot Kodech, tome 29, à la page 191 et faisant allusion à son frère, le Rav Ben Tsion Kluwgant, le Rabbi écrit : « A Moscou, ma mère, de sainte mémoire, a déposé chez votre frère, puisse-t-il reposer en paix, un Midrash Rabba, de grand format, en deux tomes, sur lesquels mon père et maître avait rédigé de nombreuses notes. Y a-t-il un moyen de savoir ce qu’il est devenu ? Vous comprendrez à quel point cela est important pour moi ». On consultera aussi, à ce propos, la causerie du Rabbi prononcée, le 6 Tichri 5750, à l’occasion du vingt-cinquième anniversaire du décès de la Rabbanit ‘Hanna, aux paragraphes 2 et 4, figurant dans le Torat Mena’hem, Itvaadouyot 5750, tome 1, à partir de la page 61 et à partir de la page 64.
10.
Cela veut dire, vraisemblablement, que les écrits qui restèrent à Dniepropetrovsk furent perdus, lorsque les nazis conquirent la ville.
11.
On verra, à ce sujet, la causerie du Rabbi, prononcée le Chabbat Parchat Ekev, 20 Mena’hem Av 5750, figurant dans le Séfer Itvaadouyot 5750, tome 4, à la page 150, dont la note 51 indique : « On peut noter un fait surprenant. Ses livres imprimés sont essentiellement ce qu’il écrivit alors qu’il se trouvait en exil. Ce sont ces explications-là qui ont été diffusées largement, par un effet de la divine Providence. À l’inverse, la majeure partie de ses écrits, des milliers de pages qui ont été rédigées quand il était le Rav de sa ville ne sont, pour l’heure, pas parvenues jusqu’à nous. »
12.
Celle qui dépend du commissaire du peuple.
13.
Le Rabbi.
14.
Il semble que le terme : « Amérique » désigne ici, plus généralement, le monde libre, l’occident, car le Rabbi ne parvint en Amérique qu’en 1941.
15.
Cette baie se trouve à proximité de la ville de Magadan, en Russie centrale, sur la côte nord de la mer d’Okhotsk. Pendant la période stalinienne, elle était un centre d’accueil des prisonniers qui étaient transférés dans les camps de Kolyma et Magadan.
16.
Lévik Zalmanovitch.
17.
Schneerson.
18.
La réflexion de Rabbi Lévi Its’hak qui est citée dans les notes 2 et 33, précise, à sa conclusion : « À Dniepropetrovsk, j’ai été incarcéré dans deux prisons différentes, l’une dans la ville et l’autre à l’extérieur de celle-ci. »
par la Rabbanit 'Hanna Schneerson
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