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Le rabbin et l'évêque

Le rabbin et l'évêque

Cracovie, 16ème siècle

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L'histoire que nous allons vous raconter est arrivée il y a environ quatre cents ans à Cracovie. Cette ville possédait à cette époque l'une des communautés israélites les plus importantes de ce temps-là. Au moment où commence notre histoire, les Juifs de Cracovie étaient en deuil ; ils venaient de perdre leur chef spirituel. Il était mort sans laisser de fils qui pût lui succéder, ce qui ajoutait à leur affliction.

Les chefs de la communauté se réunirent et décidèrent que, pour une communauté comme la leur, un rabbin ordinaire ne suffirait pas ; ils enverraient donc des délégués à travers tout le pays jusqu'à ce que fût trouvé un digne successeur au vénéré disparu.

Deux hommes furent choisis dont les vertus étaient une garantie suffisante pour la réussite de la délicate entreprise. Ils partirent.

Après avoir visité plusieurs grandes villes et des communautés juives florissantes, ils entendirent enfin parler d'un jeune homme que l'on disait « l'étoile de son temps », un véritable génie. Ils ne perdirent point de temps, et se mirent en quête de ce rabbin si jeune et déjà si illustre. C'était un rabbin de dix-huit ans, répondant au nom de Rabbi Moché.

En dépit de sa jeunesse, les deux délégués furent aussitôt frappés par sa brillante érudition, son attitude pleine d'aménité et sa modestie. Ils furent conquis. Ils avaient enfin devant eux l'homme qu'ils cherchaient. L’on comprend qu'ils ne ménagèrent aucun effort ni aucun argument pour amener le jeune rabbin à accepter de les suivre et devenir le chef spirituel et temporel de leur communauté de Cracovie.

Le cœur débordant d'une joie légitime, nos délégués se hâtèrent de regagner leur ville, impatients d'annoncer la bonne nouvelle : ils avaient réussi à convaincre le célèbre Rabbi Moché à être leur rabbin. Cela accompli, il n'y avait qu'à faire les préparatifs pour recevoir leur nouveau chef.

Or, en ce temps-là, les Juifs de Cracovie avaient coutume, en pareille circonstance, de se rendre auprès de l'évêque de la ville pour lui annoncer quel rabbin ils avaient choisi pour leur communauté. C'était un geste de courtoisie auquel ils avaient souci de ne pas manquer. Aussi, une délégation alla-t-elle s'acquitter de sa tâche auprès de l'évêque, et, comme on se l’imagine, elle fit du rabbin un portrait des plus flatteurs :

« Non seulement ce sera un chef pour la communauté juive, mais aussi un grand bien et une bénédiction pour la ville entière de Cracovie. Et ce sera un honneur pour chacun, qu'il soit juif ou non, de le savoir vivant sous le même ciel que lui », déclarèrent les délégués.

L'évêque était visiblement impressionné par leur description de Rabbi Moché. « Nul doute que vous avez beaucoup de chance si ce que vous dites correspond à la réalité », leur dit-il. « Quant à moi, je serai heureux qu'il fasse partie de notre noble cité. Je compte sur l'amitié que vous me portez pour m'informer à temps de l'arrivée de votre rabbin afin que nous, non-juifs, puissions également lui faire les honneurs que l'on doit à une personnalité si éminente. »

Les délégués furent ravis. Les responsables s'absorbèrent aussitôt dans les préparatifs de la réception grandiose que l'on voulait faire à Rabbi Moché. Quand le jour de l'arrivée de ce dernier fut connu, on le communiqua à l'évêque comme il l'avait demandé.

Le jour vint. Une délégation importante fut envoyée sur la route à la rencontre du nouveau chef spirituel ; escorte d'honneur qui devait l'accompagner à son entrée dans la ville. À un moment donné, la nouvelle se répandit que le rabbin et ceux qui l'accompagnaient n'étaient plus guère qu'à quelques kilomètres des portes de la cité. Tous les Juifs eurent à cœur de participer aux honneurs rendus au chef illustre et allèrent sur la route au-devant de lui. Pas un homme valide ne demeura chez lui ; même les enfants voulurent prendre part à cette manifestation collective et spontanée.

La nouvelle parvint même aux oreilles de l'évêque. Aussi, demanda-t-il sa voiture et, accompagné d'un nombre imposant de religieux et de citoyens, il se rendit, lui aussi, à la rencontre du chef juif de Cracovie. Féru de pompe et de cérémonie, le prélat avait donné des ordres afin que l'entrée de Rabbi Moché eût lieu aux sons des tambours et des trompettes.

Enfin, la voiture de Rabbi Moché fut en vue dans le lointain. L'évêque, dont l'esprit était préparé pour accueillir une personnalité d'exception, avait fini par imaginer le nouveau rabbin sous l'aspect d'un sage et d'un patriarche. Imaginez sa déception quand il vit descendre de voiture un petit jeune homme, un « enfant », n'ayant pour toute barbe que quelques poils clairsemés, maigre, petit et n'ayant rien qui put réellement faire impression. Il prit soin de ne rien laisser paraître de ses sentiments véritables, et prononça son discours d'accueil avec autant de bonne grâce qu'il lui fut possible de montrer. Intérieurement, cependant, il bouillonnait de rage ! Comment ces Juifs osaient-ils se moquer ainsi de lui ? Il avait fait toute une affaire de cette réception, y avait entraîné à sa suite tout ce que Cracovie comptait de notabilités, et cela pour accueillir ce petit jouvenceau ! Ah ! ça ne se passerait pas comme ça, il leur montrerait ce qu'il en coûte de le tourner en dérision, lui, l'évêque de Cracovie !

Sitôt rentré dans son château, ce dernier adressa une lettre aux dirigeants de la communauté juive, les informant qu'il fallait qu'il les vît au plus vite. Ceux-ci, intrigués, se demandèrent ce qui pouvait bien être si urgent : ils venaient de quitter le prélat. Ils s'empressèrent de répondre à sa convocation. À peine arrivés, il leur déclara, plein de colère, qu'il s'était senti profondément humilié par leur attitude inconséquente en ce qui concernait cette réception.

« Je vais vous faire une proposition dont l'issue décidera des choses, ajouta-t-il, menaçant. Si votre rabbin est bien, comme vous voulez me le faire croire, un homme remarquable et d'une grande sagesse, il n'aura qu'à le prouver de façon irréfutable. L'occasion va lui en être offerte. J'ai l'intention d'inviter tous les sages et les philosophes du pays afin qu'ils viennent rencontrer votre rabbin. Ils lui poseront les questions de leur choix sur le sujet de leur choix. À lui d'y répondre de manière à les satisfaire. Alors seulement méritera-t-il le piédestal sur lequel vous l'avez placé. Si, au contraire, ce débat public tournait à sa confusion, non seulement lui en pâtirait, mais toute la communauté juive de Cracovie : elle serait impitoyablement chassée de la ville et tous ses biens seraient confisqués ! Allez, vous informerez votre rabbin de ce que je viens de vous dire. De mon côté, je vous ferai savoir le jour où cette réunion publique aura lieu. D'ores et déjà, je peux vous annoncer qu'elle se tiendra à l'Hôtel de Ville, et ce, afin qu'il y ait suffisamment de place pour que tout le monde soit témoin de la manière dont seront menés les débats. »

Les dirigeants juifs furent consternés. De la grande joie que cette journée mémorable leur avait dispensée, ils passaient brusquement à un état de grande inquiétude. Certes, Rabbi Moché était un homme d'une valeur exceptionnelle ; qui en aurait douté ? Mais pouvait-on se sentir tranquilles après une scène comme celle qui venait de leur être faite par un si haut dignitaire de l'Église ? Et comment prévoir quels malheurs pouvaient attendre le rabbin et la communauté tout entière ?

Une séance plénière réunit en hâte tous les chefs, et il fut décidé unanimement qu'ils observaient secrètement un jour de jeûne et de prière. Seulement à l'expiration de ce jour, ils se rendraient auprès de Rabbi Moché et lui feraient part de la décision de l'évêque.

Mais rien ne pouvait échapper à la sagacité du rabbin. Il ne tarda pas à se rendre compte du malaise, quelque effort qu'on fit pour le lui cacher. Il insista pour en savoir la cause. Pourquoi s'abstenaient-ils de toute nourriture, et pourquoi tant de gravité empreinte sur les visages ? Quand enfin ils lui révélèrent la raison de leurs alarmes, il fit aussitôt annuler le jeûne, leur disant qu'ils n'avaient aucune autorité pour en décider sans son consentement.

« Ne vous inquiétez pas, mes chers frères, ajouta-t-il. Ce n'est point là la première fois, ni la dernière, que nous nous trouvons, nous Juifs, dans une telle situation. Le Tout-Puissant m'accordera sûrement la sagesse nécessaire pour répondre à toutes les questions qui me seront posées, de sorte que notre honneur de Juifs ne sorte pas humilié de l'épreuve. »

Le jour tant redouté arriva. La grande salle de l'Hôtel de Ville regorgeait de curieux inquiets ou simplement intéressés. Juifs et non-juifs s'y pressaient, les uns soucieux d'une issue dont dépendait rien moins que leur sort, les autres attirés par cette espèce de compétition, où il y aurait sûrement un vainqueur et un vaincu. Les plus grands penseurs, les érudits les plus illustres avaient répondu à l'invitation de l'évêque. Des hommes de science, des prélats distingués assistaient également à cette manifestation.

Rabbi Moché était pâle, mais fort calme. Ses yeux habituellement doux brillaient d'une flamme nouvelle, une flamme qui témoignait de sa détermination. Mieux que quiconque, il avait conscience de ses responsabilités : du résultat de cette réunion dépendait non seulement son destin à lui, mais celui de tous ses coreligionnaires de Cracovie, aussi bien sur le plan physique que spirituel. Avec l'aide de D.ieu, il n'allait pas abandonner les siens !

Rabbi Moché est assis en face de ses « examinateurs ». Les questions commencent, d'abord lentement, puis leur rythme s'accélère. Il n'en est nullement déconcerté. Il répond posément, sans hésiter, avec clarté et concision. Parmi le public on pouvait entendre une mouche voler. Rien que l'alternance des questions fébriles et des réponses faites d'un ton ferme rompait ce profond silence.

Des heures passèrent qui consacraient de plus en plus la victoire de Rabbi Moché, quand l'évêque annonça que le débat serait suspendu. Selon toute apparence il estimait que son honneur était sauf, et que les Juifs possédaient en la personne de ce jeune homme un génie exceptionnel. Il fit un nouveau discours public, mais cette fois avec un plaisir évident. Il y dit entre autres que la ville de Cracovie, voire le pays entier, pouvait se considérer honorée d'avoir dans leur sein un érudit si distingué et ajouta que ce serait pour lui à l'avenir un privilège de rendre visite de temps en temps à Rabbi Moché afin de discuter avec lui de ses propres problèmes et de lui demander conseil. L'évêque conclut en souhaitant que Cracovie fût toujours assez fortunée pour compter à la tête de sa population des chefs spirituels de cette qualité et que les citoyens de cette ville vécussent toujours dans l'union et la paix.

Après ce discours rassurant et flatteur, le soulagement et la joie qui se répandirent parmi les Juifs sont plus faciles à imaginer qu'à décrire. Ces derniers remercièrent D.ieu de sa miséricorde et rendirent hommage à leur jeune chef spirituel, le « petit-grand » Rabbi Moché !

Ce Rabbi Moché n'était autre que l'illustre « RaMo », Rabbi Moché Isserlès, dont l'anniversaire de la mort est célébré à Lag Baomer.

par Nissan Mindel
Extrait du mensuel "Conversations avec les jeunes".
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