Rabbi Yichmaël ben Elicha fut l'un des Tannaïm (les grands Sages de la Michnah). Il vécut quelque cinquante ans après la Destruction du Second Beth Hamikdache, au temps de Rabbi Akiva ; comme lui, il fut l'un des Dix Martyrs mis à mort par le Procurateur romain.

Rabbi Yichmaël appartenait à une famille très distinguée de Grands Prêtres, et lui aussi avait le titre de « Cohen Gadol ». Jeune garçon d'une grande beauté, et déjà fort avisé pour son âge, il fut emmené captif à Rome. À cette époque, le grand Sage Rabbi Josué ben 'Hananiah arriva dans cette ville, probablement délégué par les Juifs de Terre Sainte, pour tâcher de persuader l'Empereur d'adoucir les conditions de vie de ses frères, victimes de persécutions sans fin. Il apprit qu'un garçon juif était gardé captif dans la capitale. Il passa sous les fenêtres de la prison où il savait que le garçon était enfermé, et cria : « Qui a livré Jacob au pillage et Israël aux pillards ? », citant un passage du Prophète Isaïe (42,24). Et la réponse lui parvint aussitôt par la voix de l'enfant : « N'est-ce pas l'Éternel ? Nous avons péché contre Lui », citant la seconde partie du même verset.

Rabbi Josué résolut de n'épargner aucun effort pour racheter le garçon, car il pensait déjà : « Il deviendra sûrement l'un de nos grands Sages. » Et il réussit dans son dessein contre paiement d'une importante rançon. Il emmena l'enfant avec lui en Terre Sainte, s'occupa de lui, pourvut à tous ses besoins et lui enseigna chaque jour la Torah. Très vite, Rabbi Yichmaël acquit une grande notoriété comme érudit en Torah ; Rabbi Josué le considérait désormais comme son égal, et l'appelait « mon frère Yichmaël ».

Rabbi Yichmaël devint un disciple du célèbre Tanna Rabbi Néhouniah ben Hakanah ; il suivit aussi les cours de la Yéchivah de Yavneh. Il fut respecté de tous les Sages de son temps. Lui et Rabbi Akiva engageaient souvent des discussions talmudiques ; tous deux étaient appelés « les pères du monde ».

« Un déracineur de montagnes »

Rabbi Yichmaël est célèbre pour les treize règles d'interprétation de la Torah (Middoth), La Boraïta (texte Tannaïque) qui les énumère est bien connue, puisqu'elle fait partie de nos prières du matin. Célèbre aussi est sa maxime : « Respecte les personnes âgées, sois bon pour les jeunes et accueille chacun avec joie. » (Avoth 3:12).

Sa vaste culture, unie à un esprit d'une acuité exceptionnelle, lui valut le surnom de « Déracineur de montagnes », car par sa manière de discuter un point de Torah, il donnait l'impression « d'arracher des montagnes et de les pulvériser l'une contre l'autre ». Ses collègues le comparaient aussi à un « grand magasin » où l'on peut trouver tous les articles qu'on désire, si riche était Rabbi Yichmaël en connaissances et en sagesse.

Outre ses nombreuses discussions de certains points de la loi judaïque et ses interprétations de la Torah (la Halakhah), il était aussi très versé en Haggadah et en Midrache. Il est l'auteur du Midrache Halakhique, de la Mekhilta sur le Livre de Chemoth, et un grand nombre de ses enseignements, de même que ceux de son école, sont consignés dans les autres Midrachim Halakhiques, le Sifra sur Vayikra, les Sifré sur Bamidbar et sur Devarim, ainsi que partout dans le Talmud. Ces enseignements et ces maximes portent l'empreinte du grand amour qu'il portait à son peuple et de la noblesse de son caractère. Il fut l'un des Sages qui déclaraient que « tous les Israélites sont des fils de rois », inculquant à ses frères le sentiment qu'en dépit de leur asservissement aux Romains idolâtres et des persécutions dont ils étaient l'objet, ils n'en demeuraient pas moins « des princes royaux » et infiniment supérieurs à leurs oppresseurs. Ainsi leur inspirait-il foi et courage, devenant une source de grand réconfort à cette époque particulièrement critique où l'empereur Hadrien faisait tout ce qu'il pouvait pour anéantir la religion et la foi juives.

Rabbi Yichmaël fut un ami fidèle des pauvres et des jeunes filles trop démunies pour se marier sans aide. D'autre part, ceux à qui leur sensibilité et la honte interdisaient de quémander le touchaient particulièrement. Il leur fut d'un grand secours en enseignant le verset du Deutéronome (15,11) : « Tu ouvriras la main à ton frère, à tes pauvres et à tes besogneux dans ton pays ». Et il l'expliquait en disant que si un homme de bonne famille a honte de demander la charité, il est de notre devoir de « prendre les devants par ces mots : “Mon fils, mon frère, peut-être as-tu besoin d'un prêt ?” » Le pauvre accepterait plus facilement ridée d'un « prêt » qui, clans l'esprit du bienfaiteur ne devrait être en réalité rien d'autre qu'un don pur et simple.

Il enseignait aussi : Chaque « si » (en hébreu im) dans la Torah se réfère à un acte volontaire, à l'exception de trois « si ». L'un d'eux est : « Si tu prêtes de l'argent... au pauvre qui est avec toi » (Exode 22,25). Ici le « si » est une obligation, car la Torah nous dit : « Tu lui prêteras de quoi pourvoir à ses besoins. » (Deut. 15,8).

Le jardin fruitier

Un jour, Rabbi Yichmaël apprit qu'un homme avait fait le vœu de ne pas marier sa nièce parce qu'elle n'était pas belle. Il fit venir cette dernière dans sa maison où il la fit habiller comme il se devait, et joliment parer. La jeune fille avait considérablement embelli. Alors, la montrant à son oncle, il demanda à celui-ci : « Est-ce là la jeune fille qui a fait l'objet d'un vœu de ta part ? » L'oncle, qui reconnaissait à peine sa nièce ainsi transformée, répondit : « Eh bien, non ! Je voyais une tout autre personne quand j'ai fait le vœu ! » Rabbi Yichmaël lui dit alors qu'il n'était plus lié par ce vœu et pouvait marier sa nièce. Et il versa des larmes en ajoutant : « Les filles d'Israël sont vraiment belles ; c'est la pauvreté qui les fait paraître laides ». Quand Rabbi Yichmaël mourut, les filles d'Israël le pleurèrent comme fut pleuré à sa mort le roi Saül.

Il arrivait souvent qu'on se demandât comment Dieu rend justice au corps et à l'âme après la mort, le Jour du Jugement. Rabbi Yichmaël l'expliquait de la façon suivante :

Un roi possédait un jardin plein de beaux figuiers. Quand les premiers fruits furent sur le point de mûrir, il en confia la surveillance à deux gardiens. En même temps qu'ils décourageraient les voleurs, ils éloigneraient des fruits les oiseaux. L'un d'eux était aveugle, l'autre paralytique. Peu de temps après, le second dit au premier : « Je vois quelques figues déjà mûres et bonnes à manger. » L'autre lui répondit : « Conduis-moi jusqu'à l'arbre et nous nous régalerons. » Le paralytique dit : « Je ne peux marcher. » À quoi l'aveugle répondit : « Moi, je ne peux voir. » Finalement, le paralytique monta sur les épaules de l'aveugle ; ils purent ainsi aller jusqu'au figuier, et manger les figues. Puis ils regagnèrent la place d'où ils étaient partis. Plus tard, le roi vint au jardin. Il savait que de beaux fruits avaient mûri, mais il ne les trouva point. « Où sont mes figues ? » demanda-t-il, plein de soupçons. « Ai-je l'usage de mes yeux ? » fit l'aveugle. « Ai-je l'usage de mes jambes ? », enchaîna le paralytique. Mais le roi n'était pas homme à se laisser berner facilement. Il fit monter le paralytique sur les épaules de l'aveugle auquel il ordonna alors de marcher. « Voilà comment vous l'avez fait ! », leur dit-il.

Ainsi, dans la vie future, Dieu dit à l'âme : « Pourquoi as-tu péché ? »

Et celle-ci de répondre : « Comment aurais-je pu pécher ? C'est le corps qui a péché. Depuis que je l'ai quitté, j'ai volé de-ci, de-là, comme un oiseau innocent. Quel est mon péché ? » Puis, Dieu dit au corps : « Pourquoi as-tu péché ? » Et celui-ci répond : « Je n'ai pas péché ; c'est l'âme qui a péché. Depuis que l'âme m'a quitté, je repose immobile comme une pierre sur le sol. Comment aurais-je pu pécher ? » Alors que fait Dieu ? Il réintègre l'âme à l'intérieur du corps et les juge tous deux conjointement !

Rabbi Yichmaël savait combien puissant est le Yétsère Hara (l'inclination au mal). Aussi était-il enseigné dans son École : « Si le Yétsère, cette abomination, vous rencontre, traînez-le au Beth Hamidrache : s'il est dur comme la pierre, il sera pulvérisé ; s'il est dur comme le fer, il sera mis en pièces ». En d'autres termes, la Torah et les Mitsvoth sont le seul moyen de briser l'inclination au mal.

Comme nous l'avons déjà dit, Rabbi Yichmaël fut l'un des Dix Martyrs sacrifiés par les Romains. Il alla à la mort avec courage. Comme de son vivant, il a été, après sa mort, une inépuisable source d'inspiration pour notre peuple. En vérité, il est l'un de nos plus grands hommes.